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Aventure pédestre en Suède, sur les sentiers du littoral
Randonnée

Suède : De Göteborg à Oslo, les sentiers du littoral dévoilent la région secrète du Bohuslän

Au sud-ouest du pays, l’intimité du Bohuslän se découvre en marchant. Les sentiers de cette région littorale, discrète et préservée, racontent les liens séculaires qui unissent les hommes, la roche et la mer
Jean-Claude Urbain

Jean-Claude Urbain

En ce début d’automne, l’eau ne dépasse pas les 15°C dans le détroit de Skagerrak, qui sépare la Suède du Danemark. De petites têtes blondes y plongent pourtant volontiers depuis les rochers lisses de Lysekil. Leur bain ne dure que quelques dizaines de secondes, mais elles en ressortent étonnamment euphoriques. Assis sur un banc, un vieux loup de mer au regard limpide s’amuse de la scène : « Ce n’est pas facile, mais on y prend goût. C’est ainsi que nous nous connectons à la mer. »

L’âme du Bohuslän est aussi simple - et rude - que ces baignades dans l’eau froide. Les locaux entretiennent ainsi, génération après génération, une relation intime, quasi-organique, avec les éléments.

La baignade en eau froide est une activité quotidienne sur la côte du Bohuslän.
La baignade en eau froide est une activité quotidienne sur la côte du Bohuslän. - Jean-Claude Urbain

Rapidement accessible depuis la grande ville de Göteborg, cette région discrète et peu peuplée envoûte par une beauté sans apprêt. L’auteur Curzio Malaparte explique le phénomène à sa façon : « Si on le touche, le paysage suédois vous laisse ses couleurs au bout des doigts, comme l’aile des papillons ». En direction de la frontière norvégienne, la forêt de pins qui couvre le reste du pays perd en densité pour laisser apparaître un socle granitique, tantôt rosé, tantôt grisâtre.

Rien de superflu : des formes onctueuses, une lumière claire et l’eau omniprésente. Ce rivage, protégé par quelque huit cents îles, est un maelström de rochers polis par d’anciens glaciers, qui semblent se succéder sans fin. Ici, la propriété privée n’a pas encadré la nature. L’espace est sans clôture.

En automne, les fleurs de bruyère égayent le littoral minéral du sud-ouest suédois.
En automne, les fleurs de bruyère égayent le littoral minéral du sud-ouest suédois. - Jean-Claude Urbain

Le sentier Kuststigen, littéralement « le Chemin de la côte », sert de fil d’Ariane à l’exploration du Bohuslän. Découpé en 42 étapes, le sentier de 376 kilomètres saute de fjords en presqu’îles, de Göteborg à Oslo. Son balisage bleu ne trace pas une ligne continue, mais dessine une constellation de sections, reliées par des traversées en bateau ou des détours en bus. Cette fragmentation fait son originalité. Elle oblige à changer de rythme, à aborder chaque journée de marche comme une nouvelle aventure.

Sans forts dénivelés, cette grande randonnée est accessible au plus grand nombre. Pour la réduire à une semaine, on peut néanmoins privilégier ses portions reliant l’île de Skaftö à celle de Smögen, là où se concentrent les paysages les plus impressionnants par leur intensité minérale.

Le sentier Kuststigen saute de passerelles en blocs de granit sur l’île de Bahus-Malmön.
Le sentier Kuststigen saute de passerelles en blocs de granit sur l’île de Bahus-Malmön. - Jean-Claude Urbain

Au fil des balises bleues

Skaftö incarne toute la diversité du Bohuslän. Sur les hauteurs de l’île, de sublimes « villas de capitaines » aux frontons ouvragés rappellent l’âge d’or de la pêche au XIXe siècle. Plus bas, les falaises ocre y forment des gradins naturels, sur lesquels on s’assied, comme au théâtre, pour assister au ballet des voiliers et des goélands en maraude. Le Kuststigen s’y étire entre Fiskebäckskil et Grundsund, deux villages pittoresques dont les coquettes maisons de bois se blottissent les unes contre les autres. Autour des quais animés, les stugor, de petites cabanes de pêche peintes en rouge et en blanc, offrent une des plus belles cartes postales de Scandinavie.

Avec ses cabanes et demeures cossues de capitaines de pêche, Fiskebäckskil est un de plus beaux villages du pays.
Avec ses cabanes et demeures cossues de capitaines de pêche, Fiskebäckskil est un de plus beaux villages du pays. - Jean-Claude Urbain

À quelques encablures de Skaftö, Lysekil marque une étape emblématique. Aux portes de la petite ville, la réserve de Stångehuvud est connue de tous les Suédois : falaises de granit rose, petit phare blanc perché sur l’à-pic, voiliers filant à l’horizon… On y chemine souvent au ras de l’eau, sur des pontons de bois ou des passerelles serpentant à fleur de roche.

L’île de Bahus-Malmön raconte une autre histoire. À la fin du XIXe siècle, son granit bleu-gris était exporté partout en Europe. Les carrières abandonnées témoignent encore de cette épopée industrielle : rails rouillés, quais en ruine, blocs erratiques… Au soleil couchant, ces pierres prennent des allures de sculptures contemporaines. On comprend pourquoi l’écrivain August Strindberg voyait ce littoral comme « une galerie d’Art à ciel ouvert ».

Cette modeste cabane perchée sur les rochers de Lysekil est un phare du XIXe siècle, devenu icône de l’Ouest suédois.
Cette modeste cabane perchée sur les rochers de Lysekil est un phare du XIXe siècle, devenu icône de l’Ouest suédois. - Jean-Claude Urbain

Plus au nord, l’île de Ramsvik tranche avec son paysage lunaire : un plateau rocheux nu, strié de fissures, ponctué de bruyère et de pins rabougris. Le Kuststigen y déroule un itinéraire en boucle de 15 kilomètres qui donne l’impression de marcher sur une autre planète. Les locaux appellent cet endroit « le Royaume des rochers ». Pourtant, à y regarder de plus près, la vie est partout : euphorbes de mer, edelweiss maritimes, oiseaux limicoles qui prospectent à marée basse…

Le soir, la roche se teinte d’orange incandescent. La marche prend alors une dimension presque mystique. Le chemin n’est plus indiqué que par de rares balises très espacées, laissant chacun tracer sa propre voie à travers le chaos minéral. Le sentiment de liberté est alors total.

Sur le désert granitique de Ramsvik, les balises bleues laissent place à des marquages plus discrets.
Sur le désert granitique de Ramsvik, les balises bleues laissent place à des marquages plus discrets. - Jean-Claude Urbain

Le goût de la mer

Dans le Bohuslän, la mer n’est pas un décor, mais une ressource quotidienne. La pêche demeure au cœur de la vie locale et chaque village a sa spécialité : moules à Lysekil, crevettes à Smögen, huîtres à Grebbestad… Très réglementée, la saison du homard s’étend, quant à elle, du premier lundi suivant le 20 septembre au 30 novembre.

Les localités, tournées vers le large, témoignent d’une culture maritime très ancienne. Les gravures rupestres de Tanum montrent des navires néolithiques, rappelant que cette relation à la mer est millénaire. Aujourd’hui encore, les habitants perpétuent un mode de vie sobre et maritime. Les stugor alignées face à l’eau illustrent cette simplicité : peu de confort, mais une proximité directe avec l’essentiel.

Près d’un foyer sur trois possède son propre bateau dans la région du Bohuslän.
Près d’un foyer sur trois possède son propre bateau dans la région du Bohuslän.  - Jean-Claude Urbain

Smögen est le point d’orgue du parcours, un port animé dont le long ponton de bois - le Smögenbryggan - attire chaque été des milliers de visiteurs. Pourtant, au lever du jour, quand les boutiques de poissons sont encore closes, le marcheur y trouve un calme inespéré. Le Kuststigen longe les cabanes de pêche multicolores et poursuit sur des passerelles alors qu’une odeur de crevettes fraîchement débarquées flotte dans l’air.

L’anecdote veut que les pêcheurs de Smögen aient inventé la « smögenräka », une manière très spécifique de trier les crustacés à bord pour garantir leur fraîcheur. Un savoir-faire transmis comme un héritage, que l’on savoure idéalement sur une tartine encore chaude, au retour de la marche.

Le rouge de falun protège les cabanes de pêcheurs de l’humidité.
Le rouge de falun protège les cabanes de pêcheurs de l’humidité.  - Jean-Claude Urbain

Au-delà de son animation, Smögen incarne la philosophie du Kuststigen : avancer lentement, avec gourmandise. On quitte le tumulte du quai pour rejoindre des criques discrètes où, là encore, des enfants plongent depuis les rochers. Les habitants racontent que, jadis, on testait la solidité des futurs marins en les faisant sauter ici, dans l’eau glaciale. Les randonneurs, eux, se contentent généralement d’y tremper le bout des pieds.

Patience et sobriété sont des vertus essentielles du voyage. Et la randonnée dans le Bohuslän en fait la démonstration. Ce territoire d’îles et de presqu’îles ne fait pas dans l’emphase, mais dans la modestie. Égayés d’innombrables détails, ses sentiers circulaires touchent à la perfection. La perfection de la lettre « O ». Ö, qui signifie logiquement « île » en suédois.

Se restaurer

La cuisine locale met évidemment à l’honneur des produits de la mer d’une fraîcheur absolue, servis sans artifice dans le restaurant du distingué hôtel Smögen Hafvsbad. De passage à Fiskebäckskil, sur l’île Skaftö, ne pas manquer l’excellente brasserie Brygghuset. Outre sa savoureuse cuisine et son ambiance chaleureuse, l’établissement installé dans une vaste cabane de pêcheur possède une des plus grandes collections de whiskys du pays : plus de 3.000 références !

Se loger

Quelques adresses pour séjourner confortablement entre deux étapes sur le Kuststigen : à Göteborg, point de départ des voyageurs internationaux, l’hôtel Eggers pour son décor historique irrésistible ; sur l’île Skaftö, Gullmarsstrand pour son délicieux spa, son restaurant lumineux et sa situation idéale devant l’embarcadère du ferry vers Lysekil ; le Ramsvik Stugby & Camping, pour son offre d’hébergements variés, de la modeste hutte pour deux personnes au vaste cottage entièrement équipé pour sept.

Renseignements

Le portail Internet de l’office de Tourisme suédois et celui de l’Ouest du pays sont deux sources inépuisables d’inspiration pour préparer ses randonnées à travers le Bohuslän.