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Arizona : chevauchée fantastique au pays des cactus et du rodéo
Au sud-ouest des États-Unis, brille, depuis près de deux siècles, une mythologie pleine de bruit et de fureur. De Tucson à Scottsdale, la fascination pour cette Amérique des cow-boys opère toujoursJean-Claude Urbain
Le Far West est une terre promise. Une contrée fabuleuse, qu’on imagine toujours peuplée de desperados à la gâchette facile, de tentatrices fardées et de prospecteurs à un coup de pioche de la fortune. Dès les débuts de la conquête de l’Ouest, réalité et fiction s’y sont entremêlées, se nourrissant mutuellement. Cinquante années seulement séparent les premières caravanes de pionniers, dans les années 1830, du Wild West Show de Buffalo Bill. C’est à travers ce type de spectacle itinérant que fut popularisé le stéréotype du cow-boy héroïque.
Au sud de l’Arizona, aux confins de la frontière mexicaine, d’anciennes villes minières, comme Tombstone, sont des lieux où s’entretient encore la légende. Chaque jour, la petite localité rejoue son mémorable Règlement de compte à O.K. Coral, avec un marshal Wyatt Earp plus rapide que jamais. La fusillade de 1881 ne dura qu’une trentaine de secondes. Il n’en fallait pas plus pour écrire l’Histoire.
Aujourd’hui, on ne fait plus parler la poudre dans les saloons. Mais le look « western » reste bien représenté au comptoir. Stetson sur la tête, chemise à boutons-pressions, blue-jeans et santiags à talon : la panoplie peut sembler folklorique. Elle est avant tout pratique et adaptée à la conduite du bétail. Le quotidien du cow-boy à cheval a également inspiré le grand sport de l’Ouest : le rodéo. C’est en 1888, à Prescott, au centre de l’Arizona, que fut organisée sa première version officielle, avec cérémonie d’ouverture, paris d’argent et remises de trophées.
Si la discipline reine demeure le bareback bronc riding (la monte de cheval sauvage à cru), d’autres exercices s’avèrent tout aussi palpitants. La capture de veau au lasso ou le parcours de vitesse, par exemple, ont également leurs champions. Ces derniers s’entraînent dans d’immenses ranchs, comme le White Stallion, qui ouvrent leurs portes aux voyageurs voulant se frotter à la rocaille et aux cactus géants saguaros.
Après Buffalo Bill, c’est Hollywood qui s’empara du mythe, idéalisant aux yeux du monde entier un Ouest à la fois rustique et romantique. Devant un film de John Ford, quel jeune garçon ne s’est jamais rêvé en cow-boy jouant de la guitare au coin feu de camp ? En vérité, les instruments de musique étaient rares dans les grands espaces d’Arizona, tout comme les hommes capables de les utiliser. Ce sont les vendeurs ambulants qui s’associèrent les premiers à des musiciens pour attirer le chaland. Une réussite marketing ! Le style « Western Swing » enflamma les campagnes au début du XXe siècle, attisant l’intérêt des radios puis du cinéma.
Rex Allen (1920-1999) fut le dernier authentique cow-boy chanteur. Non loin de Tombstone, la bourgade de Willcox rend hommage à cette gloire locale du rodéo, devenue vedette de la télévision à travers le programme The Arizona Cowboy. Dans l'avenue principale aux devantures de bois, l’ambiance n’a guère changé depuis son époque. Le macadam a juste recouvert la terre qui fumait jadis sous les sabots des chevaux.
L’héritage espagnol
Tout n’a pas commencé avec les pionniers américains au sud des montagnes Rocheuses. Le conquistador Francisco Vázquez de Coronado fut le premier Européen à atteindre le Grand Canyon, en 1540. La colonisation, elle, ne commença qu’avec l’expédition de Juan de Oñate le long du Rio Grande, en 1598. Peu nombreux dans ces régions désolées, les colons hidalgos se blottissaient autour presidios. Massifs, avec leurs murs sévères, ces fortins relevaient d’une architecture de défense qu’expliquait le double danger de la chaleur et des raids indiens.
Construit en 1775, le Presidio San Agustin de Tucson illustre la technique de construction en adobe, cette boue d’argile et de paille façonnée en briques séchées. Le site, en grande partie reconstitué, paraît aujourd’hui bien modeste au milieu des gratte-ciel. Sa visite participe toutefois à la compréhension des différentes étapes de la colonisation de l’Ouest et des relations complexes nouées avec les autochtones.
La deuxième plus grande ville d’Arizona, après Phoenix, n’a adopté la modernité que tardivement. La bascule a été radicale et Tucson (qui se prononce « Tousseun ») y a beaucoup perdu en caractère. Seul son vieux quartier, Barrio Viejo, conserve un peu de cachet avec ses maisons en adobe et sa population hispanophone. Pour retrouver des traces plus spectaculaires du passé, il faut quitter la ville pour la mission San Xavier del Bac. Surnommée la « Chapelle Sixtine d’Amérique du Nord », l’église de cette mission fondée par les jésuites en 1692 est un vrai bijou, mélangeant avec une étonnante cohérence les influences byzantines, mauresques et Renaissance.
À proximité, un des plus vieux potagers du pays témoigne d’échanges agricoles étroits avec les populations indigènes. Passé sous le giron mexicain en 1821, après le départ des Espagnols, l’Arizona devint propriété des États-Unis suite au traité de Guadalupe Hidalgo en 1848. Inutile de préciser que les Premières nations ne furent pas conviées à la table des négociations…
On le considère indissociable de l’Ouest, mais le cheval n’est pas natif d’Amérique. Il y fut introduit par les Espagnols. Devenu le meilleur ami du cow-boy, l’animal fut également un précieux atout pour les peuples autochtones qui livraient une guérilla farouche contre leurs envahisseurs successifs. Les derniers épisodes de cette lutte se jouèrent à une cinquantaine de kilomètres de Willcox, dans le massif de Chiricahua, « le pays des rochers qui se tiennent debout ».
Constellé de hoodoos, des pitons de tuf sculptés par les éléments, cet espace naturel protégé est un véritable labyrinthe qui servait de refuge aux rebelles Apache dans la seconde moitié du XIXe siècle. Parmi eux, le chef Cochise et le guerrier Geronimo sont, eux aussi, entrés au Panthéon du Far West. La dépouille du premier repose dans un endroit secret de Chiricahua. Quant au deuxième, sa reddition en 1886 marque la fin des « guerres indiennes » et un tournant dans l’histoire des États-Unis.
De l’art aux couleurs de l’Ouest
Tous les épisodes marquants de la conquête de l’Ouest, dans la foulée de l’expédition « Lewis et Clark » de 1804 à 1806, font l’objet d’expositions exceptionnelles au Museum of the West de Scottsdale. Accolée à Phoenix, cette élégante localité s’est, elle aussi, développée à partir des années 1950 autour d’une ancienne mission en adobe. Mêlant artefacts historiques et œuvres plus récentes, ce musée fait la part belle au « Western Art » célébrant la vie des cow-boys au grand air.
Les peintures chatoyantes de John Clymer, représentatives de ce mouvement, s’intéressent particulièrement aux explorateurs, aux trappeurs et à leurs échanges avec les autochtones. Leurs scènes très détaillées dressent le portrait d’un Ouest sauvage et valeureux, oubliant la misère et la violence au profit de la fraternité et d’une « saine virilité ». Plus attentives à l’évolution des mœurs, les œuvres de Frederic Remington et Charles Marion Russell sont d’autres précieux témoignages du « Vieil Ouest ».
Appréciée pour ses terrains de golf et ses boutiques de luxe, Scottsdale possède aussi une des scènes d’art contemporain les plus vivantes du pays. Au cœur de la ville, un ancien cinéma a été réhabilité en Museum of Contemporary Art (SMoCA). Conçu par l’architecte Will Bruder, ce bâtiment minimaliste possède notamment un des rares Skyspaces de l’artiste James Turrell accessibles au public. Coupée de toute agitation extérieure, cet espace ovoïdal, ouvert sur le ciel d’Arizona, propose de se laisser transporter par les variations naturelles de la lumière.
À deux pas du musée, le Civic Center prolonge l’expérience sensorielle avec un vaste espace extérieur dédié aux arts de la scène ainsi qu’un parcours d’œuvres monumentales. Parmi ces dernières, le Soleri Bridge est un concept de Paolo Soleri, un des nombreux disciples de l’architecte visionnaire Frank Lloyd Wright. Séparés de seulement quinze centimètres, deux pylônes de dix-neuf mètres de haut génèrent un rayon en fonction de la position du soleil… Accessoirement, l’installation permet aussi d’enjamber une rivière.
Et l’Ouest dans tout ça ? L’architecture contemporaine s’y est également épanouie. Aux portes de Scottsdale, Taliesin West a été conçu par Frank Lloyd Wright comme un campus d’architecture en 1938, puis régulièrement modifié jusqu’à sa mort en 1959. Classé au Patrimoine mondial de l’Unesco, le site est considéré comme un de ses plus grands chefs-d’œuvre.
Basé sur les principes de l’« architecture organique », cet ensemble associant résidence d’hiver, laboratoire de recherche et ateliers utilise les pierres locales pour s’intégrer au maximum à son environnement désertique. Les étudiants n’y logeaient pas. Ils avaient pour première mission de construire leurs bungalows de leurs propres mains. Bien qu’il se visite, Taliesin West n’est pas un musée. La relève de Wright continue d’y plancher sur ses différents concepts, comme « la destruction de la boîte » inspirée des grands espaces de l’Ouest. En effet, comment, après tant de chevauchées, les cow-boys d’Arizona pourraient-ils vivre dans des cubes ?



















