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Trop isolée pour le tourisme de masse, la Nouvelle-Calédonie est un trésor bien gardé de biodiversité et d’authenticité
Pacifique Sud•Coutumes kanakes, rodéos de cow-boys et romances japonaises… Le « Caillou » du bout du monde nous révèle d’étonnantes histoires, sur fond de lagon turquoise et de forêt émeraudeJean-Claude Urbain
Les Néo-Calédoniens auront dû attendre quarante ans pour voir enfin traduit en français le seul long-métrage de fiction tourné sur leur archipel. Le 30 novembre dernier, les habitants d’Ouvéa, réunis pour la fête du taro, assistaient à la toute première projection sous-titrée de ce film japonais de 1984. Adapté du best-seller de Katsura Morimura, L’Île la plus proche du paradis raconte l’éveil aux sentiments de la jeune Mari Katsuragi dans sa quête de la plage idéale. En toute franchise, cette romance de vacances n’a rien d’un chef-d’œuvre. Elle a pourtant connu un immense succès au Japon, comparable, chez nous, à celui de La Boum, faisant d’Ouvéa une destination de rêve pour des générations de couples nippons.
Satellite de la Grande Terre de Nouvelle-Calédonie, ce bijou des îles Loyauté a effectivement hérité de toutes les grâces du Pacifique Sud. Son cordon littoral immaculé semble s’étirer à l’infini, à l’ombre des cocotiers et des filaos. Idyllique, avec ses 25 km plages de sable fin et ses eaux cristallines, elle est aussi mystérieuse, avec ses falaises déchiquetées et ses grottes secrètes. On y cultive une vanille d’exception et un art de vivre connecté à la nature. Difficile d’imaginer, devant tant de beauté, qu’Ouvéa fut également le cadre d’événements tragiques.
À 17.000 km de la métropole française, la collectivité de Nouvelle-Calédonie se distingue par un fort degré d’autonomie, acquis dans la douleur. Tout le monde ici se souvient du drame de « la grotte d’Ouvéa ». En mai 1988, la prise en otage de gendarmes par un commando du Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS) se terminait en bain de sang. Les revendications de l’époque : la restitution des terres ancestrales, le respect des particularismes kanaks et le droit à l’autodétermination. Un an plus tard, c’est le leader indépendantiste et pacifiste Jean-Marie Tjibaou qui se faisait assassiner sur l’île, après avoir obtenu la fin des violences sur l’archipel grâce aux accords de Matignon.
En tribu kanake
Jean-Marie Tjibaou reste un modèle pour tous les défenseurs de l’identité kanake. Celui qui plaidait pour une réconciliation autour du slogan « Deux couleurs, un peuple » est inhumé dans la tribu de Tiendanite, aux côtés de dix militants tombés, eux aussi, dans une embuscade en 1984. Malgré 150 ans de prosélytisme missionnaire et plusieurs décennies de quasi apartheid, la culture kanake demeure bien vivante dans cette région, à l’est de la Grande Terre. Au fond de vallées perdues où s’élèvent les parfums épicés de la jungle, les villages s’ordonnent toujours autour de la case du chef, dont la flèche faîtière dresse vers le ciel les symboles de la tribu.
Les visiteurs sont les bienvenus à Tiendanite. On s’acquitte d’abord de la « coutume » qui consiste à offrir un présent et quelques mots de remerciement au « petit chef » de clan et aux ancêtres. Puis, on est invité à se promener entre l’émouvant cimetière, les plantations, la rivière et le faré, où se réunit la communauté. Davina Maepas règne sur la cuisine. Elle était encore enfant lorsque son père fut pris dans l’embuscade. D’un sourire timide, elle préfère parler de son jardin, raconter le rituel des champs d’ignames et de taros, la pêche aux crevettes et la chasse au cerf, alors que dans ses marmites mijote le bougna traditionnel à base de poulet, de patates douces, de tubercules et de lait de coco.
Curieuse tambouille que cette société calédonienne ! La population de l’archipel est l’une des plus hétérogènes du monde. Sur 271.000 habitants, dont environ 60 % vivent à Nouméa, près de la moitié sont des Mélanésiens et un quart des Européens, répartis entre « Caldoches », nés ici, et « Zoreilles » de métropole. Le dernier quart réunit Asiatiques, Polynésiens, Océaniens et Maghrébins venus travailler dans les mines de nickel. Sans ses fractures historiques, la Nouvelle-Calédonie aurait pu devenir un formidable creuset d’assimilation. Rares, il est vrai, sont les territoires qui ont vu leur population se transformer si rapidement.
Une terre de pionniers
Au cours de son second voyage dans le Pacifique, en 1774, l’infatigable navigateur anglais James Cook découvrit une grande île montagneuse dont les sommets estompés lui rappelèrent les paysages d’Écosse, Caledonia à l’époque. L’exploration de cette New Caledonia fut toutefois française : la Pérouse en 1788, d’Entrecasteaux en 1791, Dumont d’Urville en 1827. Par la suite, les Anglais vinrent y chasser la baleine, exploiter le bois de santal, prêcher la parole divine et répandre les microbes du Vieux Continent. C’est finalement Napoléon III qui prit possession de cette terre lointaine pour renforcer son influence dans la région, mais aussi, et surtout, pour y fonder une colonie pénitentiaire. La Nouvelle-Calédonie devint ainsi française en 1853.
L’installation d’une population de bagnards, puis de déportés politiques, Communards de Paris ou Kabyles d’Algérie, accéléra la colonisation dans le dernier tiers du XIXe siècle. Puis débutèrent les grandes manœuvres internationales autour du nickel. Depuis, la Grande Terre est un pays minier. La longue île centrale de l’archipel renferme les plus importants gisements de nickel connus (20 % de la ressource mondiale). Les plus faciles à exploiter aussi, puisque le minerai affleure en surface. En à peine plus d’un siècle, ses montagnes ont été balafrées, écorchées, décapitées, comme si des géants les avaient croquées à pleines dents.
Changement d’ambiance dans l’immense savane écrasée de lumière de la côte ouest. Cette zone sèche et solitaire est l’univers des grandes « stations » fermières. Dans des bourgades éparpillées et abstraites, comme on en trouve dans les contrées de conquête, les commerces n’offrent que l’indispensable : épicerie, essence, bière et chapeaux de cow-boys. La brousse calédonienne est un peu australienne, silencieuse et rugueuse. Ses broussards, les stockmen, y guident leurs troupeaux à cornes sur des centaines d’hectares, jouant du lasso à dos de cheval, avant de se retrouver, fourbus, autour du barbecue.
Les vertus de l’isolement
Ses habitants l’appellent affectueusement le « Caillou ». Mais ce surnom est trompeur. La Nouvelle-Calédonie abrite une nature luxuriante. Son taux d’endémisme est le troisième plus élevé de la planète ! Peuplée de pins colonnaires, de niaoulis, de kaoris, de fougères géantes et de houp, dont le tronc rectiligne soutient les plus belles cases kanakes, sa forêt tropicale dissimule d’innombrables espèces jamais étudiées, mais déjà menacées par les activités humaines. Particulièrement vulnérables, les lacs, marais et rivières du Sud sont notamment classés par la convention de Ramsar en « zone humide d’importance internationale ».
Si la Grande Terre possède un tel patrimoine biologique, c’est essentiellement dû à son ancienneté géologique. Non seulement sa végétation primitive s’est développée dans un isolement total, mais elle s’est également adaptée à des sols quasi toxiques. Le GR NC Nord offre un aperçu idéal de cette flore exceptionnelle tout en offrant une expérience de tourisme solidaire. Sur 70 km, ce sentier traverse six tribus où autant de cases et de farés ont été aménagés pour accueillir les randonneurs, sur réservation.
Le spectacle de la nature néo-calédonienne n’est pas moins étourdissant sous l’eau. Une immense barrière de corail délimite, autour de la Grande Terre, un lagon de 23.500 km². Ce patrimoine sous-marin, protégé par l’Unesco, figure parmi les plus riches du monde, avec, là encore, un fort taux d’endémisme : près de 20.000 espèces recensées, dont 1.700 poissons, 2.200 mollusques, 1.900 arthropodes, 310 coraux… Et nul besoin d’être un scaphandrier chevronné pour aller à leur rencontre.
Le corail n’aime pas les profondeurs. On le trouve dès les premiers mètres d'eau, au large des plages de Poé. Une telle profusion de formes et de couleurs évoque irrésistiblement L’Île la plus proche du paradis. Au début du film, la jeune Mari Katsuragi est éblouie par les paroles son père : « Tout au bout de la terre, on trouve une petite île de corail blanc. […] Si quelqu’un veut voir Dieu, il descend d’abord sur cette île. » En effet, la Nouvelle-Calédonie est une de ses plus belles créations.



















