Canada : En Alberta, les fabuleuses montagnes Rocheuses offrent une nature encore sauvage aux férus de grands espaces
Montagnes, lacs, forêts… Et plus d’une centaine de glaciers : le paysage qui défile le long de la route la plus élevée du Canada, reliant Banff à Jasper, recèle tout ce que l’on peut espérer d’un paradis alpestreJean-Claude Urbain
D’abord, rien que du plat. Et puis soudain, la voilà : une énorme muraille à l’horizon, vers laquelle les voitures semblent filer comme pour se fracasser. En arrivant de Calgary à travers l’immensité de la Grande Prairie par l’autoroute n°1 « Transcanadienne », la superbe forteresse des Rocheuses surgit tel un mirage.
Sur 2.400 kilomètres, de la frontière américaine jusqu’au Grand Nord, s’étend une invraisemblable succession de cimes et d’éperons acérés, de glaciers et de neiges éternelles, de lacs turquoise et de chutes d’eau bouillonnantes, de canyons vertigineux et de forêts impénétrables. Autant de panoramas emblématiques du Canada, à découvrir en voiture, mais aussi à cheval, en raft, à vélo ou à pied.
Jamais avare de merveilles, la nature s’est montrée particulièrement généreuse avec l’Alberta. En accordant à la perfection le roc, l’eau, la flore et la faune, le grand chef d’orchestre du monde a composé dans cette province de l’Ouest canadien une de ses plus belles œuvres. Celle-ci est pourtant restée longtemps méconnue.
Les premiers Européens à contempler ces montagnes furent des Français. L’explorateur Pierre Gaultier de Varennes, sieur de La Vérendrye, et ses quatre fils partirent de Montréal, en 1731, avec l’ambition d’ouvrir une voie de commerce jusqu’à l’océan Pacifique. Après avoir fondé le fort La Reine dans le Manitoba, ils s’associèrent aux autochtones Assiniboines et Cris pour pousser plus à l’ouest. Mais lorsque, vers 1743, ils parvinrent au pied des colossales Rocheuses, découragés, ils rebroussèrent chemin.
Un siècle après l’aventure de La Vérendrye, le Canada naissant cherchait à s’affirmer face à son grand voisin américain. John A. Macdonald, le tout premier dirigeant du pays, lança l’audacieuse idée d’une ligne de chemin de fer traversant l’immensité du pays. Son projet : souder la jeune nation « d’un océan à l’autre ». C’est sur cet engagement que la Colombie-Britannique, isolée à l’ouest, consentit à intégrer la Confédération en 1871.
Après avoir franchi les Rockies, le ruban d’acier atteignit enfin le Pacifique en 1885. Véritable moteur de peuplement et de développement des montagnes, le « cheval de fer », comme l’appelaient les Premières Nations, fit aussi fleurir dans son sillage de nombreux villages de montagne, comme Canmore, Banff, Lake Louise et Jasper.
Banff, berceau des parcs canadiens
L’histoire des parcs nationaux, comme celle de l’Ouest canadien, s’inscrit sur les rails. Lorsqu’en 1883, trois cheminots de la Canadian Pacific Railways « découvrirent » des sources d’eau chaudes sulfureuses aux abords de Banff, des querelles éclatèrent avec les Assiniboines concernant l’exploitation du site. Pour mettre tout le monde d’accord, c’est le gouvernement fédéral qui se l’appropria. Le premier parc national du pays (le troisième au monde) naquit ainsi en 1885. Dès l’année suivante, le parc de Yoho et celui des Glaciers sanctuarisaient à leur tour la nature des Rocheuses.
La compagnie ferroviaire orchestra la suite du récit : elle bâtit des hôtels de prestige (connus aujourd’hui sous l’enseigne Fairmont) et fit appel à des artistes pour diffuser l’image sensationnelle des montagnes. C’est ainsi que naquit la mythologie de la Wilderness, cet appel irrésistible de la « nature sauvage ». Malgré son importante fréquentation, le parc de Banff reste un des écosystèmes les mieux préservés de la planète. Il est classé, avec l’ensemble des parcs des Rocheuses canadiennes, au Patrimoine mondial de l’Unesco.
Perché à 1.384 mètres, Banff est le plus haut village du Canada. Une sorte de Chamonix nord-américain, avec ses boutiques de matériel sportif, ses musées, ses festivals estivaux, son parc hôtelier et son terrain de golf. La localité donne un accès privilégié à trois importantes stations de ski alpin : Lake Louise, Sunshine Village et Mont Norquay. Aux beaux jours, 1.600 kilomètres de sentiers balisés permettent d’épier les chèvres sauvages sur leurs éperons rocheux ou les élans au fond des vallées.
Par sa facilité d’accès et la qualité de ses infrastructures, Banff ne s’adresse pas seulement aux sportifs aguerris. Les environs se prêtent aussi à la balade à vélo électrique. Les mini-croisières sur le lac Minnewanka associent nature et culture, en s’attardant sur l’histoire millénaire des Premières Nations autour du site. Et les télécabines du mont Sulphur offrent une vue à 360° sur la rivière Bow et la montagne Cascade d’un côté, le pic Sundance et le mont Rundle de l’autre.
L’autoroute n°1 continue le long de la rivière Bow pour arriver au lac Bow, lui-même alimenté par, devinez quoi ? Le glacier Bow. Avant ce dernier, un arrêt s’impose à Lake Louise, dont le lac émeraude scintillant au creux d’un cirque boisé compose un des tableaux les plus pittoresques du pays. Après un tour du lac en canot, impossible de résister à l’appel du luxueux spa Basin que vient d’inaugurer l’emblématique hôtel Fairmont, dont les fenêtres s’ouvrent sur ce décor de rêve depuis le début du XXe siècle.
C’est à ce carrefour qu’on délaisse la Transcanadienne pour la route 93. Surnommée la « Promenade des glaciers », cet itinéraire panoramique, qui s’étire sur 230 kilomètres, entre Lake Louise à Jasper, est une attraction en soi. Entre pics dentelés et crêtes érodées, lacs aux couleurs surnaturelles et géants de glace, difficile de garder les yeux sur la route !
Au pays des ours
Créé en 1907, le parc national de Jasper est en partie constitué de cimes inaccessibles. Dès son entrée par la route 93, le champ de glace Columbia étale son échine étincelante entre des sommets culminants à plus de 3.500 mètres, comme les monts Snow Dome et Athabasca. Le mont Columbia est le plus élevé, à 3.750 mètres, mais aussi le plus symbolique, à cheval sur la ligne de partage des eaux : la rivière du même nom s’échappe vers l’ouest et le Pacifique, la Saskatchewan vers l’est et la baie d’Hudson, et l’Athabasca rejoint, au nord, le fleuve Mackenzie et l’Arctique.
Le champ de glace Columbia couvre une superficie d’environ 320 km² d’où s’écoulent de puissantes langues glaciaires. La plus grande (4,5 kilomètres) et la plus accessible est le glacier Athabasca sur lequel des excursions en bus tout-terrain offrent le privilège rare de déambuler. Épaisse de 300 mètres à sa base, la langue glaciaire venait naguère lécher la route actuelle. Mais depuis plus d’un siècle, son extrémité recule inexorablement.
La rivière Athabasca prend le relais le long de la 93, entaillant le roc dans sa descente vers Jasper, à travers la prairie alpine. Celle-ci cède peu à peu la place aux conifères, dont la parure sombre rehausse l’éclat des sommets. Le meilleur point d’observation pour admirer ce tableau est le Glacier Skywalk, une passerelle de verre suspendue à 280 mètres au-dessus de la vallée Sunwapta.
Vous êtes ici au pays des ours : cette brochure est distribuée aux visiteurs du parc pour leur rappeler que les plantigrades sont ici chez eux. En fait, les chances de croiser leur chemin sont minimes depuis que la décharge de Jasper a été déplacée à une soixantaine de kilomètres. Autrement… Mieux vaut avoir bien lu la brochure ! La région est aussi le domaine du wapiti, un majestueux cervidé à la robe de velours, qui ne s’émeut guère du bruit des voitures et qui peut se révéler plus redoutable qu’un ours, surtout à la fin de l’été, en période de rut.
Plus tranquille que Banff, Jasper est le point de départ de raids sportifs à travers une variété de paysages qu’on croirait infinie. Mais pour le grand public, son nom évoque aussi le feu qui a ravagé 33.000 hectares de forêt en juillet 2024. Officiellement éteint en avril 2025, cet incendie d’une intensité exceptionnelle a profondément marqué les 4.500 résidents permanents qui peinent toujours à retrouver leurs marques. Le tourisme joue un rôle essentiel dans cette reconstruction.
Des tours guidés sur les hauteurs de Jasper permettent de prendre la mesure d’un monde qui n’a pas besoin d’humains pour exister. Déclenché par la foudre, le feu est un phénomène naturel dans les immensités canadiennes, où il permet aux épaisses forêts de se régénérer. Autour de Jasper, les fleurs tapissent déjà les sous-bois calcinés que les autorités ont décidé de ne pas défricher. La nature renaîtra de ses cendres, à son rythme. Et si la carte postale a changé d’allure, aux voyageurs de s’en accommoder.


















