Ce si violent rugby (2/5): «Notre armure, c'est notre corps», le ballon ovale a-t-il un rapport malsain avec la muscu?

RUGBY Avec la recrudescence des accidents graves, la question de la surpuissance des joueurs peut poser plusieurs questions

Antoine Huot de Saint Albin, avec Aymeric Le Gall
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Muscuuuuuuuu pour Jefferson Poirot, le pilier du XV de France.
Muscuuuuuuuu pour Jefferson Poirot, le pilier du XV de France. — CHRISTOPHE SIMON / AFP
  • Dans le cadre du VI Nations, 20 Minutes s’intéresse à la question de la violence dans le rugby au travers d’une série d’articles.
  • Le rapport des joueurs à la musculation a évolué depuis quelques années.

Le rugby doit changer. L’année 2018 a été marquée par le décès de quatre jeunes joueurs de rugby, alertant sur la violence des chocs d’un sport qui ne se reconnaît plus. Chaque semaine de match pendant le tournoi des VI Nations, 20 Minutes vous propose un article pour évoquer la course au tout-physique dans le monde du rugby. Deuxième épisode : le rugby a-t-il un rapport malsain avec la musculation ?

Golgoth, montagne, armoire à glace, bulldozer… On ne parle évidemment pas de notre collègue aux cheveux soyeux qui pousse de la fonte à la salle deux à trois fois par semaine. On ne parle pas, non plus, de John Cena qui, s’il reste un bel athlète, passe beaucoup de temps à nous faire rire sur les rings de catch. Non, ceux dont on va parler ne nous font pas trop rigoler (sauf lors de pluvieuses soirées d’hiver au Stade de France après un coup de pied à suivre d’un Gallois). Ils sont gaillards, biceps sortis du t-shirt, pectoraux en avant, et essaient de se passer un ballon ovale quand ils ne foncent pas dans le tas. Oui, car avec une centaine de kilos de muscles sur la balance, il est parfois plus simple d’aller tout droit que de faire une passe vissée à son partenaire placée à l’aile.

Finis les Cambérabéro à moins de 70 kg, place aux bestiasses qui approchent ou dépassent allégrement le quintal. Car, depuis le début du professionnalisme, le rugby, et avec lui le corps des joueurs, est passé dans une autre dimension. Préparateur physique au RC Toulon, Thibault Giroud, rien à voir avec le champion du monde, distingue trois phases bien distinctes :

  • Au début des années 2000 : « La musculation des joueurs était très axée, pour la plupart du collectif, sur la prise de masse pure, sur l’hypertrophie. »
  • Entre 2008 et 2012 : « Une musculation largement plus spécifique, par position. C’était aussi un peu plus adapté au projet de jeu demandé par les entraîneurs. On est vraiment sorti des carcans où le mec va se dire, "je vais faire 180 au développé couché", car ça ne va servir à rien sur un terrain de rugby. On n’est plus à jauger le nombre de squats que faisait le mec… »
  • Depuis 2012 : « On est revenu sur une musculation très très spécifique, où on est capable de transférer cette musculation sur le terrain. On n’est plus sur du travail par position, mais par profil. »

Illustration de cette évolution avec Pierrick Gunther 29 ans, le joueur très, très, trèèèès musclé formé à Toulon et aujourd’hui à la section Paloise :

Au début de ma carrière, je faisais beaucoup de musculation de mon côté, même après les entraînements. C’était comme une drogue. Dans le sud-est, on a une culture du corps importante, je voulais juste prendre de la masse musculaire. En club, on avait une séance écrite au tableau qui était la même pour tout le monde, peu importe le poste, on n’avait pas de spécifique. Maintenant, ça a changé, même moi, je me suis un peu calmé. »

Pierrick Gunther avec la Section Paloise en 2016
Pierrick Gunther avec la Section Paloise en 2016 - XAVIER LEOTY / AFP

Alors, du spécifique, concrètement, ça donne quoi ? « Par exemple, des joueurs qui vont lever un pneu, on ne fait pas ça pour le plaisir, c’est une image pour dégager un mec d’un ruck, illustre Ludovic Loustau, préparateur physique de l’Aviron Bayonnais, en Pro D2. C’est un travail fonctionnel, de mobilité, un transfert des forces, pour que ce soit utile sur le terrain. » Sur les vertes pelouses du Pays basque, les rugbymen bayonnais passent un tiers de leur temps d’entraînement à la musculation. Pareil du côté de Toulon : « Dans une semaine normale, avec match le week-end, on organise en moyenne quatre séances d’une heure de musculation », explique Giroud.

« La réflexion n’est pas montée jusqu’en haut »

Sauf que ce changement de mentalité est arrivé un peu tard dans le championnat français, qui a encore un train de retard sur les clubs de l’hémisphère sud et même les Anglo-Saxons. « Les Blacks nous ont devancés et on se dit que ce n’est plus la peine d’aller au-delà de 90-95 kg pour les arrières et 100-105 kg pour les avants, indique Jean Chazal, neurochirurgien à Clermont, spécialiste des commotions cérébrales. Mais ce n’est pas encore acquis. Il suffit de regarder le XV de France, samedi, qui s’est fait enfoncer en mêlée par les Gallois, qui avait un pack le plus lourd de tous les temps, avec 960 kg environ. La réflexion n’est pas montée jusqu’en haut. »

« En France, on est obnubilé par les gros gabarits, reprend Loustau. Mais les mentalités commencent à changer. A La Rochelle, au Stade Toulousain, à l’UBB, on a des gabarits, derrière, avec des physiques normaux, où on met en avant la vitesse, l’évitement, la technicité. » A Toulon, où les beaux bébés sont légion (Nakosi, Tuisova, Bastareaud…), la transition est aussi en cours, comme l’explique Thibault Giroud :

On était beaucoup axé sur l’impact, le jeu direct… On est obligé d’essayer de faire évoluer ce jeu-là, pour se rapprocher des standards internationaux. Du coup, on avance vraiment sur des gabarits plus légers, qui sont capables de maintenir des intensités très élevées dans le mouvement, pas uniquement avec le ballon, pendant 80 minutes. »

« S’adapter aux gabarits »

Reste que le rugby demeure un sport de contact, rude, où on a besoin de se sentir fort. « On est un sport de combat, sauf qu’on n’a pas d’épaulettes, de protections comme au football américain, indique l’ancien international Imanol Harinordoquy. Notre armure, c’est notre corps, et, forcément, prendre quelques kilos te permet d’absorber les coups, de mieux digérer les matchs, de mieux encaisser la charge de travail. »

Mais il y a aussi des effets secondaires à tout ça. A un moment donné, la muscu a pu prendre le pas sur l’apprentissage de la technique. « Il faut privilégier le rugby à la musculation, juge le préparateur physique de Bayonne. On ne peut pas demander à un gamin de 76 kg qui joue centre de passer à 95 kg. Il faut s’adapter au gabarit des joueurs. Et si vous prenez un mec de 76 kg, c’est pour jouer sur ses qualités de vitesse, d’explosivité. Au maximum, selon les gabarits, ils peuvent prendre trois à cinq kilos de muscles sur douze mois. »

« Quand on se prend pour Superman… »

Et puis, il y a les blessures, nombreuses, parfois graves. « Quand on se prend pour Superman, on se sent capable d’aller affronter une défense la tête en avant, illustre Harinordoquy. Les chocs sont spectaculaires, car il y a plus de puissance développée et on a aussi de joueurs qui ont moins de bonnes aptitudes. Quand tu pars la tête en avant, t’as plus de chances de te prendre un genou dans la tête. »

« Si la masse musculaire augmente, la masse graisseuse, les tendons, les ligaments, les os et les viscères, dont fait partie le cerveau, eux, n’évoluent pas », analyse Jean Chazal. Pour le neurochirurgien, la blessure de Julien Marchand, le talonneur du Stade Toulousain qui s’est fait les croisés face au pays de Galles, dimanche, pourrait éventuellement être reliée à sa masse musculaire :

A 23 ans, ses ligaments ne sont pas totalement matures. La masse musculaire, c’est mettre un moteur de Formule 1 sur un châssis de voiture de série. »

Pierrick Gunther, qui s’est donné sur les bancs de muscu, pense qu’il en « paie peut-être les conséquences aujourd’hui sur le terrain, avec des tendinites. J’ai fait des erreurs en voulant prendre à tout prix de la masse musculaire, et j’ai fait deux hernies aux cervicales et j’étais sujet à des commotions. Maintenant que je fais du spécifique, avec le renforcement des cervicales et des lombaires, qui protègent la colonne, je n’en ai plus eu du tout. »

La musculation des jeunes pose problème

Le troisième ligne de la Section Paloise tient ainsi à avertir les jeunes : « Ils font les mêmes erreurs que moi, à faire du développement hypertrophique. Ils se basent sur des choses non spécifiques et oublient le renforcement de la chaîne postérieure. » Même constat à Toulon : « Ils se disent "Je veux être gros, si je suis pas gros, je vais pas être bien". Et ça, ça vient des gens autour, des éducateurs en jeunes… », se lamente Thibault Giroud.

« On voit des ados à 15 ans mesurer 1,80m 1,90 et peser 80-90 kg, détaille Jean Chazal. Avant, c’était des exceptions. Maintenant, les exceptions, il y en a partout. Le squelette d’un homme mâle n’est mature, en moyenne, qu’à l’âge de 21 ans. La surmusculation va aboutir à des troubles de la croissance, des vertèbres tassées… C’est dramatique. » « Le fait de commencer la musculation alors que les gamins n’ont même pas terminé leur développement physique, leur croissance, c’est une hérésie, conclut Imanol Harinordoquy. Aujourd’hui, on a besoin de réapprendre à former nos joueurs en axant principalement sur la technique et en oubliant pour un temps la musculation. »