Ce si violent rugby (1/5): «Un examen de conscience», les commentateurs ont-ils été complices du bourrinage à tout prix?

RUGBY Au travers de leurs commentaires, les journalistes ont contribué à créer une atmosphère propice à la violence autour du rugby…

B.V.
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Sébastien Chabal et le XV de France face à la Namibie en Coupe du monde, le 16 septembre 2007 à Toulouse.
Sébastien Chabal et le XV de France face à la Namibie en Coupe du monde, le 16 septembre 2007 à Toulouse. — Nivière / Sipa
  • Dans le cadre du VI Nations, 20 Minutes s'intéresse à la question de la violence dans le rugby au travers d'une série d'articles.
  • Le premier pose la question de l'acceptation de la violence au travers des commentaires de matchs à la télévision.

Le rugby doit changer. L’année 2018 a été marquée par le décès de quatre jeunes joueurs de rugby, alertant sur la violence des chocs d’un sport qui ne se reconnaît plus. Chaque semaine de match pendant le tournoi des VI Nations, 20 Minutes vous propose un article pour évoquer la course au tout-physique dans le monde du rugby. Premier épisode : les commentaires de match ont-ils contribué à accompagner cette dérive ? 

Deux actions restées dans la légende du rugby français, et tant pis si elles ont eu lieu pendant des branlées monumentales face aux All-Blacks. Sébastien Chabal qui décramponne la mâchoire d’Ali Williams sur une charge crinière en avant, Sébastien Chabal  qui désosse Chris Masoe d’un plaquage dévastateur. Gloire à la bête, « Ouiiiiiii », « Pouhhhhhh Ohohoh » jubile le commentateur. Et on ne parle même pas de sa percée mythique face à l’ogre namibien qui a fait beugler un pays entier.

Rien contre Chabal, hein. C’était le bon vieux temps : on chargeait droit devant en fermant les yeux, on découpait tout ce qui passait sans trop se soucier de la règle, on se relevait la gueule en sang et on repartait à la guerre… Et tant pis si ça piquait. Ce bon vieux temps n’est pas si ancien, mais il est derrière nous depuis que quatre jeunes joueurs ont laissé la vie sur un terrain de rugby. Réveil brutal : le rugby est trop violent, ses chocs sont dangereux. Et ce qui nous faisait rugir de plaisir ne nous fait plus rire. Nous et à travers nous, les commentateurs. Matthieu Lartot, la voix du rugby sur France 2, aux commentaires des matchs des Bleus pour les VI Nations :

« C’est très symptomatique de l’époque à laquelle on est confronté. Depuis dix ans on est dans un rugby de collision donc comment faire autrement que de s’extasier - entre guillemets - devant les percussions de Bastareaud ou les caramels d’un autre ? »

Les commentateurs télés ou radios, la presse écrite, le public, on a tous participé d’une manière ou d’une autre à une « Lomuisation du rugby », théorise Laurent Depret, commentateur rugby sur RMC depuis la nuit des temps. « Ce n’est pas pour rien qu’il est devenu la première star planétaire de ce sport. Il a transformé des joueurs en des cartons qu’on culbutait. On a été complice à s’esbaudir de ce rugby de chamboule-tout, de ces actions de puissance brute. Quand tu l’exceptionnalises, tu la rends presque parfois mythique. Et c’est aussi comme ça que tu captives l’audience. »

« Les gladiateurs et l’odeur du sang »

Lartot pousse le raisonnement : « Ce constat-là, je l’ai fait depuis un certain temps déjà. On est tous responsables et c’est regrettable… Mais si on enlève tout ça, qu’est-ce qu’il nous reste à commenter ? Je serai le premier à m’enthousiasmer sur du rugby de mouvement. Aux commentaires, on est bien obligés d’amener de l’énergie. Mais on est tributaires de ce que font les joueurs sur le terrain, de la philosophie de jeu proposée. On a voulu copier ce qui se faisait dans l’hémisphère sud, avec des mecs hyper musclés. »

Ce rugby d’affrontement est devenu la norme. La puissance avant la vitesse, le muscle avant la technique. On s’est tous fait avoir. On idéalise les bras surgonflés, on admire la virilité et le courage de mecs qui se relèvent et reprennent le jeu la gueule en sang ou le cerveau dans les nuages. « La vraie dérive, c’est les jeux du cirque, c’est les gladiateurs et l’odeur du sang, ça c’est ce vers quoi on a glissé », souffle Lartot.

L’analogie avec les gladiateurs vient également spontanément à Joe, supporter historique de Toulon. « Malheureusement, les gens dans le stade attendent le défi physique, témoigne-t-il. Il y aura toujours des bravos pour des évitements et des essais de 80 mètres, évidemment, mais aussi sur un gros plaquage offensif, où tu fais reculer l’adversaire et là tu entends "ouuuuuuh". Le stade est devenu une arène, les gens voient des gladiateurs. Et ces actions-là sont médiatisées, ça les pousse aussi. »

On vous passe ces sites ou comptes Twitter/Facebook qui se régalent des pires bourrinages que le rugby est capable d’offrir. Le changement de mentalité est nécessaire. « L’examen de conscience », développe le commentateur RMC. « Moi, je l’ai eue lors d’un Stade Toulousain – Racing Metro en 2014. J’ai vu le crâne de Florian Fritz exploser sur le genou de Van der Merwe. Et il est là, il perd un demi-litre de sang et puis on ne sait pas, il sort, il revient, il rejoue un peu, il titube. Et là je me suis dit : on joue avec la santé du joueur ».

Ce soir-là, les commentateurs louent son courage - « il aura donné son sang pour le Stade Toulousain » - et le public scande son nom. Depret, lui, décide alors de « faire un retour sur lui-même » dans sa manière de commenter, en parle à des collègues : « On est plusieurs à s’être demandé ce qu’il faudrait pour ça change. Qu’il y ait un mort en direct ? »

« On a le devoir d’éveiller les consciences »

C’est, depuis qu’il a débuté ce métier, la plus grande peur de Matthieu Lartot. Lui aussi avoue être passé par cette « prise de conscience ». Et avoir changé sa façon de commenter. « On fait désormais en sorte de minimiser ce genre d’actions, de ne plus s’extasier devant des percussions, décrit celui qui sera aux commentaires du France – Pays de Galles de vendredi. On n’utilise plus certaines expressions, comme de dire d’un joueur sonné qu’il n’a "plus la lumière dans toutes les pièces". On a le devoir d’éveiller les consciences. On se doit d’être pédagogiques et de ne pas cacher la réalité. »

C’est aussi par eux que changera la perception du rugby. « Je ne pense pas qu’on puisse y arriver, coupe notre supporter toulonnais. Un beau plaquage réussi, tu y verras toujours une source de satisfaction, c’est une réaction instinctive. » Comme Matthieu Lartot en aura sûrement quelques-uns vendredi soir, malgré lui. « On a bien conscience de cette ambiguïté, on est pas dupes : on doit intéresser les gens à notre sport et en même temps constater ses dérives. C’est dur à vivre, c’est difficile de trouver le bon ton. »