Décès au rugby: «Ça me fait un peu peur »… Les parents doivent-ils craindre de voir leurs enfants jouer au rugby?

RUGBY Après le décès du jeune troisième ligne du Stade Français, la question de la dangerosité du rugby se repose avec urgence...

Aymeric Le Gall

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Le jeune Samuel Ezeala sorti du terrain sur civière
Le jeune Samuel Ezeala sorti du terrain sur civière — SIPA
  • Mercredi, Nicolas Chauvin, le jeune troisième ligne du Stade Français, est décédé après avoir reçu un double plaquage violent.
  • C’est le troisième décès dans le monde du rugby français en moins d’un an.
  • Dans un tel contexte, les parents doivent-ils s’inquiéter de voir leurs enfants pratiquer le rugby ? Eléments de réponse.

« Oui ça va arriver, je le dis, je l’ai dit et je le redis aujourd’hui, et pourtant ça ne bouge pas… Il faut arrêter le massacre ». Voilà la réponse de Jean Chazal, le neurochirurgien spécialiste des commotions dans le rugby, à nos confrères de Franceinfo quand ceux-ci lui ont demandé si l’on devrait un jour déplorer un décès au rugby. C’était il y a un peu plus d’un an, en septembre 2017. Quinze mois plus tard, les prémonitions de l’ancien doyen de la faculté de médecine de Clermont-Ferrand se sont vérifiées. Sauf qu’au lieu d’un mort, le rugby français en dénombre trois.

Après le décès d’un jeune rugbyman amateur de 17 ans, lors d’un match avec son club de Billom (Puy-de-Dôme), après celui de Louis Fajfrowski en août dernier après un choc violent reçu en match amical avec son club d’Aurillac, le monde de l’ovalie pleure à nouveau la disparition d’un de ses enfants. Nicolas Chauvin, le troisième ligne Espoir du Stade Français, est décédé mercredi soir au CHU Pellegrin de Bordeaux, après avoir reçu un double plaquage lors d’un match contre l’UBB.

« Nicolas a été victime d’un traumatisme cervical qui a occasionné un arrêt cardiaque et une anoxie cérébrale », a communiqué le club peu après le décès du joueur. Face à ce tragique constat se pose une nouvelle fois la question de la dangerosité du rugby et, de fait, celle de la pertinence d’inscrire aujourd’hui son enfant dans un club.

L’inquiétude légitime des parents

Après le décès de Louis Fajrfrowski, la mère d’un jeune rugbyman avait tenu à pousser un cri d’alerte au micro de RMC : « Je suis une maman en colère. Je viens d’une famille de rugbymen, mon père était rugbyman, mes trois frères également et mon fils est devenu rugbyman depuis six ans. Je travaille d’ailleurs pour un club de rugby. Il y a un travail à faire dans les écoles de rugby car on assiste à de plus en plus de violence dès le jeune âge. Je ne vais plus aux matches de mon fils car il y a trop de violence, de chocs, et la bonne nouvelle pour moi serait qu’un jour il me dise qu’il arrête. »

Contacté par 20 Minutes, une autre maman s’interroge elle aussi. « Au vu de l’actualité, j’avoue que je me pose des questions et que ça me fait un peu peur, admet Sandra, maman d’un jeune Adrien, quatre ans de rugby dans les pattes. Et ce d’autant plus que mon fils a été sélectionné en CPS (une sélection départementale) le mois dernier. J’ai tenté de discuter avec lui mais cela ne le préoccupe pas beaucoup… Moi de plus en plus, même si je fais confiance à ses éducateurs. »

Au téléphone, le professeur Jean Chazal, qui a maintes fois tiré la sonnette d’alarme, nous explique comprendre et partager ces doutes. « En l’état actuel des choses, on ne peut qu’être inquiet, concède l’ancien médecin de référence du club pro de Clermont. J’aurais un petit-fils qui voudrait faire du rugby, je me montrerais extrêmement prudent. Je choisirais avec beaucoup de précaution le club et je surveillerais avec attention ce qu’il s’y passe parce qu’on est dans une époque où s’entrechoquent le rugby qu’on aimait, celui de l’évitement, de la vitesse, qui est encore pratiqué par certains, et un rugby plus violent. »

« Evidemment qu’on peut comprendre les inquiétudes des parents », acquiesce l’ancien rugbyman Thomas Lombard. Mais l’actuel consultant de Canal + apporte cependant une nuance : « Même si on voit que les drames que l’on vient de connaître récemment ne touchent pas de tous jeunes enfants et qu’on peut quand même encore inscrire son enfant dans un club sans pour autant qu’il court le risque d’un accident dramatique, il y a tout de même là un vrai sujet qui doit être traité avec un caractère d’urgence absolu. L’exemple venant du haut, il y a un processus d’identification qui se met en place. Les jeunes veulent faire pareil que leurs idoles, donc forcément ils vont copier ce qu’ils voient. »

Même son de cloche du côté de Jean Chazal. « Le cerveau d’un tout petit est loin d’être arrivé à maturité. Il n’est mature dans son arbre neuronal, dans le lobe frontal – celui de l’intelligence - qu’à l’âge de 25 ans. Alors en attendant, on apprend. On apprend à maîtriser son agressivité. Mais quand un petit est devant son écran de télé et voit la violence de ce sport… On a dans le cerveau ce qu’on appelle des neurones miroirs. Ces neurones sont là pour répéter, pour apprendre par imitation. En regardant le rugby à la télé, on voit des joueurs qui enfoncent tout, qui traversent le mur (collision) au lieu de passer par la porte (évitement). S’ils ne voient que des collisions à la télé chez les pros, il ne faut pas s’étonner qu’ils le reproduisent le week-end sur les terrains sans qu’il n’ait véritablement conscience des conséquences. »

Enfants, adultes, le même sport, vraiment ?

Un constat que ne partage pas complètement Alain Le Mao, responsable de l’école de rugby du Paris Université Club (PUC). S’il admet qu’il peut y avoir une forme de mimétisme chez les jeunes « sur certaines actions », il tient à préciser que « c’est assez rare » et que « les éducateurs sont là pour leur apprendre les bonnes pratiques. » Jusqu’ici, il n’a d’ailleurs pas senti d’inquiétude croissante du côté des parents, pour la simple et bonne raison « qu’il y a une grosse différence entre les professionnels, les semi-pros et les enfants, ce n’est pas du tout le même jeu qui est pratiqué et les enjeux ne sont pas non plus les mêmes. » Il détaille : « Chez les plus jeunes, le but n’est pas de se rentrer dans la meule ni de créer des rucks, l’objectif c’est de faire des passes, d’éviter les contacts frontaux, d’avancer. Il n’y a pas de volonté de démonter l’adversaire qui est en face. Ce n’est pas du tout ce qui est enseigné par nos éducateurs. »

C’est peut-être la clé du problème. Car si la pratique prônée par les éducateurs diffère en tout point de celle des plus grands, en accord avec le programme « Bien Joué » lancé par la FFR et qui interdit notamment les plaquages jusqu’à l’âge de douze ans, le manque de cohérence d’un passage d’une catégorie d’âge à l’autre peut être violent. « Le programme de la FFR, c’est un début mais ce n’est pas suffisant. Car les trois morts dont nous parlons, ils n’étaient plus des enfants mais pas encore des adultes non plus, c’étaient encore des jeunes hommes en cours de maturation. Qu’on interdise de plaquer avant douze ans c’est très bien, mais il faut se poser la question de savoir ce que l’ont fait à 19 ans, martèle le neurochirurgien clermontois. C’est pour ça que j’appelle ça des mesurettes, que je dis que les instances mettent la poussière sous le tapis, car ça ne va pas fondamentalement changer les choses. Eduquer les plus jeunes c’est très bien, mais le jour où on va leur dire "maintenant tu peux plaquer, tu peux traverser le mur", ben ils vont traverser le mur. Et il y aura encore d’autres morts… »

De la même manière, Thomas Lombard se demande « où est la continuité entre ce qu’on enseigne aux gamins au niveau des écoles de rugby, voire au niveau intermédiaire, et ce qu’on leur demande de faire quand ils accèdent au niveau supérieur ? Car la différence est assez marquée et on tend davantage vers un rugby physique, extrêmement engagé, où on va chercher à marquer l’adversaire par des percussions ou des plaquages haut. Il est là le changement nécessaire. Et il faut le faire de toute urgence. »