Roland-Garros: Congé maternité, tête de série... Le cas Serena Williams, ce casse-tête pour la WTA

TENNIS La WTA réfléchirait à un congé maternité sur fond de polémique autour de Serena Williams…

William Pereira

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Serena Williams a fait son retour à Roland-Garros.
Serena Williams a fait son retour à Roland-Garros. — CHRISTOPHE SIMON / AFP

De notre envoyé à Roland-Garros,

Entre Ashleigh Barty et Serena Williams, qui se disputeront jeudi une place pour le troisième tour à Roland-Garros, la tête de série n’est pas celle que vous croyez. L’Australienne est 17e mondiale et jouit donc d’un statut privilégié lui permettant de défier la 451e mondiale au deuxième tour à Paris.

Tout ceci aurait été bien beau pour elle si son opposante n’était pas celle que l’on connaît, à savoir une multi-lauréate en Grand Chelem dont la principale activité dans la vie a été de rouler sans pitié sur le circuit WTA. Mais ça, c’était avant. « Ma priorité c’est Olympia [sa fille], quoi qu’il arrive. J’ai beaucoup donné au tennis mais elle est ma priorité et j’organise tout autour d’elle, j’essaye de la mettre au premier plan avec ma famille », a déclaré mardi l’ancienne numéro 1 mondiale en conférence de presse après s’être débarrassée de la mauvaise Pliskova.

Quand Roland-Garros « punit » Serena Williams, devenue maman

Alexis Olympia Ohanian Jr est née le 1er septembre 2017 après un accouchement par césarienne où « tout s’est mal passé » pour la maman, avec complications à la clé (apparition de caillots dans les poumons ouverture de la cicatrice), reportant ainsi un retour très attendu à la fin de l’hiver. Serena Williams a donc attendu un an et un gros mois - elle s’était arrêtée après sa victoire à l’Open d’Australie, le 28 janvier 2017 - avant de retrouver la compétition, à Indian Wells, où sa sœur ne lui permet pas d’aller plus loin que le troisième tour. A Miami, elle perd d’entrée. Serena a encore besoin de temps pour revenir au top et redescend inéluctablement à la WTA, mais revient à temps pour Roland-Garros, où elle affiche ses ambitions (« je reviens pour la compétition »).

Son statut de joueuse protégée lui permet d’accéder au tableau principal sans passer par la case qualif’, mais sans être tête de série non plus (la FFT a choisi de suivre religieusement le classement WTA). Les Etats-Unis sont en émoi, USA Today s’indigne du fait que « Roland-Garros punit Serena Williams d’avoir eu un bébé » et Ivanka Trump emboîte le pas des médias sur le canal de communication favori de la famille, Twitter.

« C’est ridicule, Serena Williams est une sportive formidable, (la meilleure !) et une jeune maman aimante. Aucune femme ne devrait être sanctionnée professionnellement pour avoir eu un enfant, la WTA devrait changer ce règlement immédiatement. » Ou comment donner naissance à un bébé et un débat sur le retour du congé maternité ainsi que la distinction entre grossesse et blessure (qu’officiellement les instances du tennis ne font pas).

Victoria Azarenka, membre du conseil des joueuses défaites au premier tour à Paris, prétend que la WTA n’a pas attendu que sa reine devienne mère pour réfléchir : « On a déjà commencé à en parler pour le circuit de la WTA. Je crois que les médias devraient se calmer en disant que personne ne fait rien, parce que c’est faux ». Pour Patrick Chevalier, responsable communication de l’association Femix Sport dont le but est la promotion du sport féminin, ce n’est pas assez.

Il y a un manque de réactivité, on se cache derrière un règlement, on se dit "c’est comme ça et pas autrement", on reste enfermé dans nos acquis et rien n’avance sur la question des joueuses de retour de maternité. Ce n’est pas nouveau que les femmes interrompent leur carrière pour avoir un enfant. On est dans un siècle ou ce genre de cas devrait être connu et encadré. »

Azarenka – qui a accouché du petit Leo fin 2016 - poursuit, sur la question de la distinction blessure/grossesse aux yeux de la WTA. « On devrait prévoir un congé maternité plus long pour les femmes qu’un congé pour blessure. […] Il faut être objectif, tenter de l’être, pense-t-on que c’est juste ou pas qu’une joueuse qui a eu un enfant soit tête de série ? Cela est-il juste ou pas ? Cela concerne aussi les femmes qui se sont donné beaucoup de mal en revenant d’un congé maternité et qui n’ont pas été classées tête de série. Il y a beaucoup d’aspects à envisager », expose la Biélorusse.

De son côté, Patrick Chevalier ne comprend pas qu’il puisse y avoir débat. « C’est une forme de discrimination », argue-t-il. Et si c’est une question de valeur intrinsèque, de niveau sportif supposé inférieur à ce qu’il était avant, on peut parler de Kim Clijsters et son US Open 2009 victorieux du haut de sa Wild card et son statut de maman. Chevalier a un autre exemple, hors tennis, en France :

Laura Flessel, que j’avais interviewée et avec qui j’avais évoqué sa maternité, jusqu’à la fin, jusqu’à la limite elle continuait de s’entraîner même si elle arrivait à peine à tenir debout. A la fin, elle répétait les gestes assise. Résultat, quatre mois après sa maternité, elle était championne du monde (sic) [elle décroche en réalité une médaille d’argent]. »

Serena Williams, symbole envié

Quand l’Américaine est invitée à revenir tant sur sa combinaison excentrique que sur sa maternité à l’issue de son premier match, mardi, elle prend son temps, elle répond cash. Sûrement parce qu’elle se sent en mission. « Oui [je me sens responsable], il y a beaucoup d’autres femmes qui sont passées par la même chose, mais maintenant on en parle à travers moi. Cette combinaison peut représenter ces femmes qui sont passées par là et qui veulent retrouver confiance. » « Une des qualités que je reconnais à Serena, c’est qu’elle a toujours combattu ces discriminations et défendu la condition du sport féminin. Elle est numéro 1, c’est la meilleure, elle pourrait ne rien dire et au contraire, elle se sert de sa notoriété pour œuvrer pour le droit des femmes dans le tennis », s’incline Patrick Chevalier.

La posture de l’ex-numéro 1 doit en effet être mise en avant, car le circuit féminin n’est pas féministe. A vrai dire, même les joueuses de retour de grossesse ne sont pas forcément favorables à l’évolution des règles au sujet de leur come back. C’est le cas de Mandy Minella, de retour en février, trois mois après son accouchement. « La règle doit rester ce qu’elle est. Je ne pense pas qu’on en débattrait s’il n’était pas question de Serena… », déclarait en mars la Luxembourgeoise au micro de la BBC. Azarenka est un peu sur la même ligne : « ce débat n’avait pas été soulevé l’année dernière quand j’ai fait mon retour et que je n’étais pas tête de série à Wimbledon. »

Ou quand l’ego dépasse le combat féministe. Serena Williams a quand même du soutien chez d’autres leaders du circuit. L’actuelle numéro 1 Simona Halep, par exemple. « C’est normal de donner naissance à un enfant. C’est normal d’avoir un classement protégé… Ça va au-delà du tennis. Les gens décideront donc où elle sera classée au tableau mais, à mon avis, il est bon de protéger le classement quand une joueuse donne naissance à un enfant. » A Wimbledon, cela devrait être le cas, prédit Azarenka. Les têtes de série pour la troisième levée du Grand Chelem de la saison seront connues le 26 juin, avec, qui sait, une jurisprudence Serena à la clé.