JO 2022 : La gestion de la peur dans le ski freestyle, entre confiance en soi et risques calculés

SKI ACROBATIQUE Dans le ski freestyle, la peur est une composante non négociable que les athlètes doivent apprendre à maîtriser, à leurs risques et périls

Aymeric Le Gall
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Le plus dur c'est pas la chute, c'est l'atterrissage.
Le plus dur c'est pas la chute, c'est l'atterrissage. — Manan VATSYAYANA / AFP
  • Alors qu’avait lieu dans la nuit de vendredi à samedi la finale de freeski halpipe, à Pékin, on a voulu comprendre ce qui motivait les athlètes à s’envoyer en l’air sans protection.
  • Kevin Rolland, Antoine Adelisse et Tess Ledeux nous ont raconté leur manière de vivre au quotidien avec la peur, mais aussi de la gérer.

De notre envoyé spécial à Zhangjiakou,

Âmes sensibles, s’abstenir. En ski freestyle, plus encore qu’au foot ou au rugby, quand les télés nous repassent en boucle ces images de genou qui disent merde à l’autre après un choc violent, notre cerveau refuse d’être confronté à l’insoutenable. Samedi, lors du concours de freeski halfpipe, on a plusieurs fois dû fermer les yeux en voyant les skieurs retomber salement après des réceptions ratées, comme avec le Britannique Gus Kenworthy, donc le corps est venu percuter le coping (haut du pipe) après un jump de près de 6 mètres. Il faut dire que le vent soufflait fort, trop fort et on s’est même demandé si les juges ne faisaient pas courir un risque aux voltigeurs en laissant la compétition se jouer.

A l’arrivée, heureusement, plus de peur que de mal pour les athlètes, qui se sont tous relevés sans trop de bobos. On avait forcément un œil plus attentif quand Kevin Rolland s’est élancé, lui qui a frôlé la mort en avril 2019 après une tentative manquée de record du monde du saut le plus haut dans un quarter-pipe. Pour le commun des mortels, il est vain de tenter de comprendre comment le garçon a réussi à trouver la force pour repartir à l’attaque et braver la peur de la (re) chute. En réalité, cette peur ne les quitte jamais vraiment, elle fait partie d’eux. On a quand même voulu percer ce mystère et piger les rouages de cette relation ambivalente qui lie les freestyleurs à la flippe.


La confiance (et l’humour) pour dompter la frousse

A la base, avec tout le respect qu’on a pour eux, il faut tout de même avoir un petit grain pour se lancer dans cette discipline. Au téléphone, avant les Jeux, la néo-médaillée d’argent en slopestyle Tess Ledeux nous confiait que, dès l’âge de quatre ans, quand elle était invité aux anniversaires et que ses petits copains faisaient de la luge, elle, elle construisait des sauts à côté. Ça pose un peu le tempérament.

« Je ne pense pas qu’on soit fou, tempère-t-elle, mais c’est vrai qu’enfant, il faut être un peu casse-cou car on se prend des chutes, on se met des boîtes, ça fait mal, et malgré ça on y retourne ! Mais quand on arrive à un certain niveau, il n’est plus question de folie parce que sinon on ferait n’importe quoi et on se ferait très mal. Au contraire, tout est très contrôlé. S’il y a le moindre risque… Bon, il y a toujours des risques mais, par exemple, s’il y a trop de vent ou que la visibilité est mauvaise, on n’y va pas. »

Dans leur métier la peur n’est pas un élément négociable, elle en est une composante obligatoire. « Elle est toujours là, témoigne le freestyleur Antoine Adelisse, malheureux à Pékin à cause de pépins physiques. On se met en danger, il faut en avoir conscience. Après, la question c’est : jusqu’à quel point tu acceptes de mettre ta vie en danger ? Plus tu vas dans l’extrême en termes de technique, plus le risque est élevé et plus la peur est là. »

A Pékin, Tess Ledeux a gagné la médaille d'argent en finale du slopestyle.
A Pékin, Tess Ledeux a gagné la médaille d'argent en finale du slopestyle. - Manan VATSYAYANA / AFP

Il faut donc apprendre à la dompter, non lui tourner le dos. Pour ça, la confiance en soi reste la meilleure alliée. « A mesure qu’on répète nos sauts, on arrive avec tellement de confiance qu’elle prend le dessus sur tout le reste. Moi, quand je tente des sauts que je n’ai jamais exécutés, je suis plus excité à l’idée de les faire qu’angoissé par l’idée de chuter. Et même si je tombe, ce n’est même pas la question, c’est juste que j’ai envie d’essayer. C’est enivrant, on devient accro à ça. »

Les blessures font partie du métier

Si la confiance est un levier essentiel, l’humour en est un autre. C’est ce qu’on a constaté en regardant des vidéos des stages d’entraînement de l’équipe de France de ski acrobatique. Entre deux séances, on voit souvent Adelisse déconner avec ses coéquipiers et son coach, Grégory Guenet. « Si on prenait vraiment tout en considération, sans recul, sans second degré, on se dirait qu’on est complètement timbrés. Ça nous permet d’extérioriser tout ça », réfléchit le Nantais. « Le freestyle c’est ça, c’est une ambiance à la cool, renchérit   Tess Ledeux. A la base, c’était des bandes de copains qui allaient faire des sauts sur les bords des pistes. C’est un sport extrême mais dans un mood décontracté ». Pour en revenir à la peur, la Savoyarde nous rejoue le sketch des chasseurs, des Inconnus.

 « Pour moi, il y a deux sortes de peur. La bonne peur, celle qui va te pousser à ne pas faire n’importe quoi, à contrôler tes gestes, ta vitesse, et la mauvaise, celle qui paralyse, qui te fait perdre tes moyens et qui va augmenter les risques de blessures. En grandissant, on apprend à les reconnaître. »
 

Notez qu’avec l’une ou l’autre, la blessure est un passage obligé chez ces acrobates. En 2020, Tess Ledeux en a fait la douloureuse expérience en se brisant le genou après une chute. Et on ne parle pas d’Antoine Adelisse, qui collectionne les cicatrices comme nous les magnets des régions françaises sur le frigo. En 2016, ce sont les ligaments croisés du genou droit qui pètent. L’année suivante, fracture de la clavicule. En 2018, à Pyeongchang, enfin, les croisés du genou gauche. Pas de jaloux.

Et pourtant, le bonhomme n’a jamais pensé un seul instant à tout plaquer. « J’ai réussi à revenir parce qu’il n’y a rien qui compte plus dans ma vie que le ski, dit-il. Mais je ne vous cache pas que c’est dur de passer de skieur de haut niveau à "je ne sais plus marcher". Parce que quand tu te fais les croisés, tu réapprends à marcher, pas pendant longtemps mais ça reste une étape mentalement douloureuse. Tu fais du freestyle, tu fais des trucs de fou et, tout d’un coup, tu te retrouves dans un centre de rééducation où t’es plus rien. »

Kevin Rolland, l’obstiné miraculé

Pour Kevin Rolland, on parle carrément du stade ultime, celui où la peur n’est plus celle de la chute, mais celle de la mort. Dans son film « Résilience », diffusé sur Eurosport et pour lequel il nous avait accordé une interview, les images font froid dans le dos. On le voit s’élancer du haut de la piste et atteindre la vitesse de 100 km/h avant de s’envoler dans les airs.

Si l’impact est masqué par l’immense module de neige, on entend son cri, horrifié, glaçant. Quand les secours se précipitent à son chevet, les mots prononcés dans le talkie-walkie ne laissent que peu de place au doute : « Pronostic vital engagé ». Résultat, après plusieurs jours de coma, le Français se fracture le bassin, ses poumons, ses côtes et son pancréas sont également touchés. Il lui faudra utiliser un fauteuil roulant avant, lui aussi, de réapprendre à marcher.

Kevin Rolland sur le pipe de Zhangjiakou.
Kevin Rolland sur le pipe de Zhangjiakou. - Marco BERTORELLO / AFP

Pourtant, à son réveil, ses premiers mots sont « il faut que j’y retourne ». Les médecins ont beau lui répéter que, non, M. Rolland, le ski c’est terminé, le jeune papa n’écoute pas. Et après des mois de rééducation et de travail acharné, le revoilà sur le pipe. Mais pas sans appréhension. Au départ tout du moins. « Après l’accident, concède-t-il, ma jauge de peur est pas mal montée. Parce que j’ai grillé pas mal de cartouches, je sais que je n’ai plus la place pour une deuxième grosse chute. Forcément, ça m’a inhibé, j’avais un peu perdu confiance en moi. C’était la première fois de ma vie que je ressentais ça. Il a fallu la dompter mais je crois aujourd’hui que j’y suis arrivé. »

Même si, l’âge venant, et avec lui la paternité et une forme de sagesse, il « essaye désormais de plus calculer les choses, de prendre moins de risques inutiles. » « Même si on prend toujours des risques dans cette discipline, embraye le miraculé. Mais disons que j’essaye que ces risques soient utiles, qu’ils servent à la performance. Je ne sais pas si ça veut dire grand-chose (rires) ! ». De toute manière on a beau essayer, on ne comprendra jamais vraiment ce qu’il se passe dans votre tête, messieurs, dames.