Ski freestyle : Comment Kevin Rolland s’est « reconstruit » jusqu’aux Mondiaux, deux ans après avoir « frôlé la mort »

HORS-TERRAIN A 31 ans, le half-pipeur de La Plagne va participer aux championnats du monde à Aspen (Etats-Unis) les 10 et 12 mars, deux ans après un terrible accident l’ayant plongé dans le coma

Jérémy Laugier

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Kevin Rolland va effectuer son grand retour à la compétition la semaine prochaine.
Kevin Rolland va effectuer son grand retour à la compétition la semaine prochaine. — Stéphane Cande/Izipizi
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Le skieur freestyle Kevin Rolland s’apprête à participer aux championnats du monde en half-pipe, les 10 et 12 mars à Aspen (Etats-Unis). Il s’agira de sa première compétition depuis deux ans.
  • Le 30 avril 2019, l’athlète de La Plagne subissait une chute « monstrueuse » le plongeant dans le coma, et l’empêchant d’assister à la naissance de son fils neuf jours plus tard. 20 Minutes vous raconte son long processus de « reconstruction ».

« Il ne faudra pas que je traîne à Aspen. J’étais dans les vapes pour la naissance de mon premier enfant, alors j’aimerais quand même bien être là pour le deuxième. » A défaut de compétition de ski freestyle, Kevin Rolland n’a pas lâché son sens de l’humour durant sa longue « reconstruction » de deux ans. Car après avoir obtenu la médaille d’argent lors des championnats du monde de half-pipe en février 2019 dans l’Utah (Etats-Unis), il va seulement signer son retour dans le circuit, le 10 (qualifications) et le 12 mars (finale) à Aspen (Etats-Unis). Calendrier chamboulé par le  Covid-19 oblige, le skieur de 31 ans va directement reprendre avec les Mondiaux, faute d’avoir été retenu fin janvier dans une version resserrée des X-Games.

« C’est sûr qu’on peut raconter une belle histoire », sourit l’intéressé, qui sortira l’automne prochain un documentaire retraçant l’incroyable virage d’une carrière déjà riche en émotions jusque-là. Champion du monde de half-pipe en 2009, médaillé de bronze aux JO de Sotchi 2014, vainqueur de cinq éditions des X-Games et de trois globes de cristal, mais aussi victime de deux ruptures des ligaments croisés du genou en 2008 et 2012, et d’une lourde chute aux JO de Pyeongchang en 2018, Kevin Rolland a vu sa vie basculer le 30 avril 2019.

Le 9 février 2019, Kevin Rolland avait obtenu la médaille d'argent pour sa dernière compétition officielle depuis deux ans, les championnats du monde disputés dans l'Utah.
Le 9 février 2019, Kevin Rolland avait obtenu la médaille d'argent pour sa dernière compétition officielle depuis deux ans, les championnats du monde disputés dans l'Utah. - Alex Goodlett/AP/SIPA

« La naissance de mon fils a rendu cela encore plus "dramatique" »

Dans sa station de La Plagne (Savoie), il vise ce jour-là sur un quarter-pipe un saut de 11 mètres (soit deux fois plus haut qu’en half-pipe) pour battre le record du monde de hauteur atteinte. Après une terrible chute, il sait qu’il a « frôlé la mort » dans cette structure créée pour l’occasion, avec trois jours de coma et de multiples blessures graves, dont une fracture du bassin. « Je n’ai pas le moindre souvenir des trois semaines qui ont suivi », glisse-t-il. Pas même donc la naissance de Rio, le 9 mai 2019. « Cet accident a quand même changé ma vie et celle de nombreuses personnes de ma famille, confie Kevin Rolland. La naissance de mon fils au même moment a rendu cela encore plus "dramatique". Mais d’un autre côté, elle m’a énormément aidé pour mon rétablissement. Tout s’est beaucoup mieux passé que les médecins ne le prédisaient. »

Annoncé perdu pour le sport de haut niveau, le champion de half-pipe déjoue en effet peu à peu tous les pronostics médicaux, ce qui ne surprend pas ses proches. « Dès que j’ai su qu’il respirait encore, j’étais certain qu’il ferait tout son possible pour redevenir le meilleur half-pipeur du monde », résume son ami Antoine Adelisse, également membre de l’équipe de France de ski freestyle. Sans se mettre de pression, Kevin Rolland se remet sur pied, jusqu’à s’offrir une semaine pour skier tout seul en Autriche, en novembre 2019, soit moins de sept mois après son accident.

Kevin Rolland doit se contenter de sessions d'entraînement depuis son retour sur les skis, en novembre 2019.
Kevin Rolland doit se contenter de sessions d'entraînement depuis son retour sur les skis, en novembre 2019. - Stéphane Cande/Izipizi

« La peur ne me paralyse pas »

« Je ne me suis pas donné d’impératif, explique-t-il. Il n’était pas question de devoir absolument redevenir champion du monde. Mon premier objectif était de marcher à nouveau, puis de redevenir quelqu’un de valide après quatre ou cinq mois. Cet hiver 2019-2020 pris rien que pour moi, pour me faire plaisir en half-pipe, en Autriche puis au Japon, m’a vraiment fait un bien fou. » Pour la première fois de sa carrière de casse-cou, Kevin Rolland doit apprendre à gérer ses doutes.

Ça m’a pris du temps de me reconstruire physiquement mais ça a été nettement plus compliqué de dompter l’aspect mental. J’avais très peur, j’avais perdu ma confiance en moi, qui avait toujours été l’un de mes gros atouts. Mais la peur ne me paralyse pas. J’ai recommencé en ne faisant que des sauts droits, et j’ai mis une tête en bas pour la première fois seulement à la fin de ma première semaine d’entraînement. Six mois plus tôt, un saut périlleux dans le half-pipe était pour moi autant une formalité que de me balader dans la rue. Là, je me suis retrouvé à faire cette figure avec de l’appréhension. Depuis deux ans, chaque étape pour retenter un "trick" pour la première fois me fait peur. Mais l’appréhension disparaît dès que je passe le saut une fois. »

Outre cette lente « validation de tricks », Kevin Rolland s’appuie en permanence sur « la leçon de positivité » reçue, durant ses trois mois au centre de rééducation d’Argonay (Haute-Savoie), en côtoyant des personnes paraplégiques. Le skieur trentenaire n’a, à aucun moment, cherché à s’entourer d’un coach mental afin de retrouver les sommets.

« C’est horrible de dire ça ainsi mais sa blessure lui a fait du bien »

« Si, j’ai eu une aide psychologique, elle est venue de mon fils, nous répond-il spontanément. J’ai toujours beaucoup cogité sur mon ski, même en dehors, mais plus maintenant. La vie est belle quand je coupe à la maison. » Preuve de sa popularité intacte malgré la traversée du désert, le champion du monde 2009 est soutenu par de nouveaux sponsors, comme la marque de lunettes française Izipizi. Entraîneur de l’équipe de France de ski freestyle et proche de Kevin Rolland depuis ses débuts à La Plagne, Greg Guenet l’a pour la première fois rejoint en avril 2020 à Crans-Montana (Suisse).

Kevin Rolland, ici en mars 2020 lors d'une session d'entraînement de half-pipe à Crans-Montana (Suisse), 10 mois après avoir frôlé la mort.
Kevin Rolland, ici en mars 2020 lors d'une session d'entraînement de half-pipe à Crans-Montana (Suisse), 10 mois après avoir frôlé la mort. - Louis Garnier

En étroit contact avec les médecins suivant Kevin Rolland depuis le début de sa rééducation, il le trouve « changé » : « C’est horrible de dire ça ainsi mais sa blessure lui a fait du bien, dans le sens où il est plus réfléchi, moins barjot qu’avant. Ça en fait un athlète mûr ». Un avis validé par l’intéressé : « Cette chute a changé ma manière de skier et d’aborder les choses. Je calcule un peu plus les risques pris. Je ne m’amuse plus comme avant à me jeter dans un pipe en mode roulette russe, ça passe ou ça casse ».

« Je veux être champion olympique à Pékin »

D’ailleurs, plus question pour lui d’envisager une nouvelle tentative de record de hauteur en quarter-pipe, son esprit est sans surprise tourné vers les JO de Pékin l’an prochain. « Si j’ai repris le ski, c’est aussi parce que je ne voulais pas arrêter sur une chute, indique Kevin Rolland. J’aime être maître de mon destin. J’ai eu la belle aventure à Sotchi, la mauvaise à Pyeongchang et j’aimerais finir de la meilleure des manières à Pékin. Je veux être champion olympique, ou a minima obtenir une médaille. » Un objectif XXL qui prend davantage forme au vu de ses sessions d’entraînement cet hiver, avec un moment fort en symbolique il y a un mois.

Il y a sept ans, toute la France découvrait Kevin Rolland, médaillé de bronze pour ses premiers Jeux olympiques à Sotchi (Russie).
Il y a sept ans, toute la France découvrait Kevin Rolland, médaillé de bronze pour ses premiers Jeux olympiques à Sotchi (Russie). - Alex Goodlett/AP/SIPA

« Kevin s’est mis une bonne grosse boîte à l’entraînement, raconte Greg Guenet. Il était hyper heureux de voir que son bassin, avec toutes les vis qu’il y a dedans, tenait le coup. » « Je n’ai pas peur physiquement aujourd’hui », complète Kevin Rolland, au moment de rejoindre Aspen avec sa cousine Tess Ledeux et son pote Antoine Adelisse (slopestyle et big air), tous de La Plagne comme Greg Guenet. Ils ont assisté ensemble à un ultime déclic pour Kevin Rolland, la semaine passée à Crans-Montana.

« On ne peut qu’être admiratif devant une telle combativité »

« Non seulement il a refait toutes les figures de son top niveau, mais il a encore franchi un cap en en réussissant même des nouvelles, indique Greg Guenet. Il est désormais capable de faire ce qu’il se fait de mieux sur le circuit. » Une session dans le pipe qui a également marqué Antoine Adelisse, médaillé d’argent en big air lors des derniers X-Games.

C’était magique de le voir se transcender ainsi. Son histoire est tellement dingue qu’il nous inspire beaucoup. On ne peut qu’être admiratif devant une telle combativité. Il a vécu une blessure monstrueuse et le voilà de retour parmi les plus grands half-pipeurs du monde. C’est émouvant de repartir sur une grosse compétition avec notre héros, notre mentor, le leader du groupe. »

« Papa comblé », à un mois de la naissance prévue de son deuxième enfant, c’est un Kevin Rolland « plus patient » qui s’apprête donc à lancer, la semaine prochaine dans le Colorado, son premier run complet depuis février 2019.

« C’est une deuxième vie pour moi »

Notamment réputé pour l’altitude vertigineuse de ses sauts, il n’a pas la sensation de sauter cette fois dans l’inconnu : « C’est une deuxième vie pour moi mais j’ai pu retrouver mon niveau d’avant. J’ai maintenant besoin de me comparer aux autres et de retrouver l’adrénaline. C’est ma première compétition depuis deux ans, donc je ne peux pas me mettre tout le poids du monde sur les épaules. Je veux juste y aller pour donner le meilleur de moi-même ».

Après avoir récemment « un peu fait le con » dans une spectaculaire vidéo à La Plagne, en enchaînant les acrobaties au milieu des voitures et des pelleteuses, Kevin Rolland est bel et bien de retour, contre toute attente. « Quand on se rappelle où il en était en mai 2019, c’est inimaginable de le retrouver là, savoure Greg Guenet. Entre Plagnards, on avait tous envie de pleurer la semaine passée à son entraînement. C’est vraiment un mec à part. »