Ski de bosses : « Je n'ai aucune idée de quand j'arrêterai », confie Perrine Laffont

INTERVIEW A 22 ans, la championne olympique 2018 vise le seul titre qui manque à son immense palmarès, lors d’une saison très perturbée par le Covid-19

Propos recueillis par Nicolas Stival
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Perrine Laffont, le 4 février 2021 à Deer Valley, dans l'Utah.
Perrine Laffont, le 4 février 2021 à Deer Valley, dans l'Utah. — Tom Pennington / Getty Images North America / AFP
  • La situation sanitaire mondiale a fait fondre le calendrier de la Coupe du monde de ski de bosses, remportée pour la quatrième fois d’affilée par Perrine Laffont.
  • L’Ariégeoise de 22 ans espère décrocher le titre individuel aux championnats de monde en mars au Kazakhstan. La seule ligne manquante à son palmarès.
  • L’une des figures de proue du sport français raconte comment la pandémie a bouleversé son quotidien de sportive de haut niveau.

Le Covid-19 continue de bouleverser la planète, et donc le petit univers du ski de bosses, au calendrier très réduit par la pandémie. Victorieuse de quatre des cinq premières étapes de la Coupe du monde, en pause depuis le 5 février, Perrine Laffont est déjà assurée de remporter un quatrième globe d’affilée.

L’Ariégeoise de 22 ans s’entraîne à l’Alpe d’Huez en attendant l’ultime course, le 14 mars à Almaty. Le site kazakh accueillera auparavant, les 8 et 9 mars, les championnats du monde en parallèle comme en individuel, le seul titre qui manque à l’insatiable médaillée d’or olympique de 2018 à Pyeongchang.

Avec cette quatrième Coupe du monde de rang, vous écrasez votre discipline…

Je me débrouille bien, ça va (rires). Mais il y a un paquet de jeunes qui arrivent. Celle qui est derrière moi au classement général (la Japonaise Anri Kawamura) n’a que 16 ans et elle est sur le podium à chaque course. Ça pousse derrière, la bataille ne va pas être facile. En Coupe du monde, je n’ai pas de marge d’erreur. Je dois faire de gros runs car derrière, elles en font aussi.

Comment vivez-vous cette curieuse saison, rabotée par la situation sanitaire ?

Nous avons la chance de pouvoir nous entraîner. Mais c’est long et c’est dur. D’habitude, l’hiver, nous avons la tête dans le guidon, les courses s’enchaînent et on garde un certain rythme jusqu’à la fin de saison. Là, on a fait les trois premières compétitions au mois de décembre avant deux mois de pause. On a le temps de se relâcher. Ce n’est pas facile à gérer. Mais il faudra être prêts quand les compétitions seront là.

Que faites-vous pour tuer le temps ?

Déjà, on continue de beaucoup s’entraîner. Sur certaines périodes, on va faire du ski de rando, on s’occupe au maximum en faisant du sport à l’extérieur. On essaie de ne pas trop aller sur les réseaux sociaux car on voit les autres qui font des compétitions et c’est un peu râlant. Et puis, on suit les championnats du monde de ski nordique et alpin, c’est assez divertissant pendant une dizaine de jours. On lit aussi, on regarde des films…

Tout en gardant les championnats du monde en tête, et notamment la course individuelle ?

Oui, ce serait chouette de boucler la boucle au niveau du palmarès cette année.

A 22 ans à peine, ne serait-ce pas un peu tôt pour garder de la motivation ensuite ?

Je ne pense pas. Je sais que j’ai encore une belle marge de progression. Comme je l’ai dit, il y a d’autres filles qui poussent derrière et ça me pousse aussi. J’ai déjà gagné la plus belle médaille, l’or aux Jeux olympiques, mais pour autant, ça ne m’a pas donné envie de passer à autre chose. Si je gagne les championnats du monde en simple, ça ne me donnera pas envie d’arrêter, surtout à un an des JO en Chine.

Vous avez pourtant déjà connu un coup de mou il y a quelque temps, non ?

Il y a un an et demi, oui. Ce n’était pas de la lassitude, plutôt de l’épuisement. J’ai enchaîné des grosses saisons avec de gros objectifs : les championnats du monde en 2017, les Jeux olympiques en 2018, de nouveau les championnats du monde en 2019. Ma médaille aux Jeux a chamboulé pas mal de choses dans ma vie, ça a rempli mon calendrier. J’avais toujours des sollicitations, je n’avais plus le temps de me retrouver, de me reposer. J’arrivais fatiguée en stage. Il y avait beaucoup d’attentes autour de moi et cette pression commençait à devenir pesante. J’ai changé un peu les choses, j’ai pris du recul.

En triant les sollicitations ?

Oui, j’ai dit non à beaucoup de choses. Mon but, c’était de continuer dans le ski et de retrouver du plaisir. Il a fallu faire des choix. Mentalement, j’ai aussi beaucoup travaillé sur l’approche des compétitions. Je me suis libérée d’un certain poids et ça m’a permis de mieux repartir.

Savez-vous déjà jusqu’à quand vous skierez ?

Franchement, je n’en ai aucune idée. Quand j’ai commencé en Coupe du monde, je m’étais dit que je ferais du ski en compétition jusqu’à 30 ans. Lorsque j’ai connu mon année difficile, en 2019, je me suis dit que je n’arriverai jamais jusqu’à cet âge-là. Tant que je me fais plaisir, que j’aime ce que je fais, que je suis heureuse d’aller à l’entraînement pour progresser, je continuerai. Quand je n’aurai plus la même envie, ce sera le moment d’arrêter.

Où en êtes-vous dans vos études ?

J’ai fini mon DUT en technique de commercialisation à Annecy et je suis en train de faire une licence marketing et relations commerciales. On apprend ce qu’est la vie en entreprise, le commerce, ça servira pour la suite.

Depuis la retraite de Martin Fourcade en mars 2020, vous dites-vous qu’il y a une place de leader du ski français à prendre ?

Pas forcément. Je fais les choses pour moi, pour les partenaires et les gens qui m’entourent. Martin a été le porte-parole du sport français car sa discipline et sa personnalité ont plu. Si les gens apprécient ma discipline et que ça fait de moi l’une des porte-paroles, j’en serai totalement fière, mais ça ne dépend pas que de moi.

Beaucoup d’entreprises souffrent avec le Covid. Est-ce que ça s’est répercuté sur vos sponsors ?

Non, je travaille avec des partenaires qui continuent de me soutenir malgré la crise. Bien sûr qu’on a eu peur de cela. C’est grâce aux partenaires que l’on finance une préparation mentale, des soins médicaux, des déplacements en stage et plein d’autres choses. Il y a donc eu du stress mais j’ai la chance d’être hyper bien entourée par la MGEN, l’armée, Hyundai, mon département (l’Ariège), la région Occitanie. Et j’en ai signé d’autres. Personne ne m’a lâchée, c’est top.

Vous êtes très engagées contre le réchauffement climatique, mais vous pratiquez une discipline avec une grosse empreinte carbone. Comment gérez-vous ce paradoxe ?

C’est à double tranchant : on essaie de protéger l’environnement mais on prend aussi des transports qui polluent. Ceci dit, le but, ce n’est pas non plus que tout le monde s’arrête de faire ce qu’il fait. Sinon, on se confine tous et on est sûrs que plus personne ne polluera. Le sport est important dans la vie. Les gens sont contents de nous regarder faire des compétitions en Chine, au Kazakhstan et aux Etats-Unis.

On voit une évolution. Par exemple, les compagnies aériennes, notamment Air France, travaillent énormément pour que les avions soient moins polluants. A nous de travailler avec des entreprises qui contribuent à faire changer les choses. Mais on ne pourra pas tout stopper, sinon, ce serait invivable. Il faut aussi profiter des petits bonheurs de la vie.

Êtes-vous inquiète pour l’avenir de votre sport ?

Oui, le domaine de la montagne est l’un des plus impactés par le réchauffement climatique. C’est pour ça que nous sommes autant sensibilisés.

Vous êtes une Pyrénéenne dans un sport très majoritairement « alpin ». Ressentez-vous une certaine fierté ?

Oui, carrément. Je revendique mes origines pyrénéennes à 100 %. Ce sont mes valeurs, mon caractère. C’est là où j’ai appris à skier. Etre la seule Pyrénéenne en équipe de France de bosses, c’est une fierté. Je cherche toujours à bien faire pour montrer qu’il n’y a pas que les Alpins qui réussissent au haut niveau.