« L'alpin n'est pas à la mode, c’est comme ça », Alexis Pinturault est-il aussi populaire qu’il le mériterait ?
SKI•Le leader de la coupe du monde, qui peut déjà prétendre au classement officieux de meilleur skieur français de l’histoire, a une place à prendre après la retraite de FourcadeJulien Laloye
L'essentiel
- Alexis Pinturault sera la principale chance de médaille aux Mondiaux de Cortina, en Italie.
- Le Français est aussi en lice pour remporter le classement général de la coupe du monde, une première pour un Français depuis Luc Alphand en 1997.
- Pas toujours reconnu à la hauteur de son talent, Pinturault peut-il prendre la placer laissée vacante par Martin Fourcade ?
Cortina d’Ampezzo, ses chalets de luxe, son corso Italia rempli de boutiques de modes, et ses cafés ouverts – vous avez bien lu – pour se réchauffer autour d’un bon chocolat chaud des montagnes et oublier le mauvais temps, qui repousse chaque jour le début des championnats du monde.
« Un vrai bol d’air » quand même pour tous les confrères chanceux qui peuvent se rappeler ce qu’est un restau, et accessoirement pour Alexis Pinturault, médaillable potentiel sur quatre épreuves (Géant, combiné, Super G, slalom). Le skieur français ne se met pas une pression démesurée avant ces mondiaux à huis clos : « J’ai des objectifs élevés, mais c’est aussi une quinzaine où il faut skier à fond, du type "ça passe ou ça casse". Ici, je peux me dire que j’essaie tout, si ça paie tant mieux, ce sera pour de belles choses, si ça ne paie pas tant pis. »
La course au gros globe en priorité
Entre les lignes ? Les médailles mondiales, Pinturault connaît. L’or une fois, le bronze deux fois. Le vertige de gagner le gros globe, en revanche, ce serait une première. Solide leader du classement de la coupe du monde aux deux tiers de la saison, le skieur de Courchevel caresse son rêve : devenir le meilleur skieur du monde sur une saison entière, le premier au pays depuis Jean-Claude Killy et Luc Alphand. Et la reconnaissance sous-jacente qui va avec ? Malgré son palmarès béton (33 victoires en carrière, le double de podiums) qui le place dans le top 10 des meilleurs skieurs de tous les temps, Pinturault traverse le sport français comme une valeur sûre, sans plus de folie autour de lui.
« Ça fait longtemps qu’on subit ça, se désole Alphand, consultant pour France TV, le diffuseur en clair des épreuves à Cortina. L’exposition médiatique du ski alpin est ce qu’elle est, il faut des années pour que les gens connaissent ton nom. Aujourd’hui, les gens le connaissent, mais que représente-t-il en dehors du milieu du ski ? Pourtant le gros globe, c’est son Graal, ça fait cinq ans qu’il a organisé sa vie pour ça. s’il le gagne, c’est juste énorme ».
Claude, le père, ne souhaite pas autre chose. Mais il ne croit guère à un changement de statut magique si l’affaire se finit bien. « Ça ne changerait pas grand-chose à sa popularité. Regardez en tennis, qui se soucie que Federer ne soit pas numéro 1 mondial. Et en vélo, pareil pour Alaphilippe. Le gros globe, c’est un feuilleton pour les journalistes, même si à force de lui tambouriner à l’oreille, il n’a pas envie de passer pour le Poulidor du ski ».
Pinturault, le futur Fourcade ?
Quand même, avec le retrait de Fourcade, il y a la place pour une nouvelle figure des sports d’hiver en France, non ? Et dans ce cas, qui, sinon Pinturault ? Alphand cite aussi Perrine Laffont, et ce n’est pas une idée loufoque : Edgar Grospiron, lui aussi sur les bosses, était peut-être l’un des athlètes les plus connus à la fin du siècle dernier. « Moi je le souhaite pour Alexis, c’est important qu’on ait des grands champions comme lui. Maintenant avant d’arriver à être Fourcade, il faut une autre exposition pour redonner de la grandeur au ski alpin. Pour Martin, beaucoup de choses ont changé avec les retransmissions en clair sur la chaîne l’Equipe ».
C’est à ce moment-là, en général, que la famille Pinturault sort la carte autrichienne. « Là-bas, toutes les courses sont diffusées sur la télé publique, c’est autre chose. On en revient à l’échelle de valeurs de sports dans un pays. Un bon skieur en Autriche, c’est une petite star, en France ce n’est rien du tout ». Est-ce un regret chez Pinturault fils, qu’on sait pourtant secret et très jaloux de son intimité ? Depuis trois ans, il s’installe chaque hiver à Rieteralm, la station du Tyrol qui a vu éclore tous les grands talents de la plus grande nation de ski, Marcel Hirscher et Hermann Maier en tête.
« C’est un modèle en Autriche »
La raison avancée tient d’abord des impératifs de récupération, selon un excellent reportage récent de l’Equipe magazine. Depuis l’Autriche, toutes les étapes de coupe du monde sont à deux ou trois heures de voiture max, et Red Bull fournit l’hélicoptère pour Bormio, la station la plus éloignée. Là-bas, Pinturault est traité avec les égards dus à son rang : madame réserve le restaurant avec son nom de jeune fille, et il faut souvent s’arrêter signer des autographes.
Commentaire du gérant de la station, Daniel Bechtaller : « Pour nous, qui sommes une niche accueillant les meilleurs du circuit, c’est très important de l’avoir ici après Marcel. Aujourd’hui, c’est lui la référence du ski mondial. Je le vois avec les juniors autrichiens, ils demandent tous si Alexis est là. Ils veulent s’entraîner avec lui, s’en inspirer, c’est un modèle en Autriche. »
Puisqu’il ne sera jamais autrichien, et que le gros globe est un truc de journaleux, il ne reste plus qu’une solution pour devenir une rock star. Enfin aller chercher cette médaille d’or olympique l’an prochain, histoire qu’on ne reste pas bloqués sur Jean-Claude Killy pour un siècle. Une quête d’autant plus vitale que le ski français s’est spécialisé sur les one shot olympiques, ces victoires improbables le jour J. Demandez à Luc Alphand, toujours rentré fanny des Jeux : « Quand on est arrivés avec le groupe des top guns (Piccard, Crétier, Alphand), on se disait tous " s’il faut en gagner une dans notre vie, c’est celle des JO ". Jean-Luc Crétier, tout le monde sait qu’il est champion olympique, moi les gens pensent que j’ai été champion du monde sur une course, parce qu’ils ne savent pas comment marche le classement. »
Une médaille d’or aux JO pour tout changer ?
Aucune aigreur dans le propos : Alphand concède sans discuter que Pinturault « est déjà le meilleur skieur français de l’histoire sur son palmarès, même si c’est dur de comparer les époques ». Il débarque juste à une époque où le ski alpin n’a plus la cote qu’il avait dans l’hexagone. « Il y a des phénomènes de mode et l’alpin n’est pas à la mode, c’est comme ça, soupire le patriarche. Mais je trouve qu’en cette période de Covid-19, les médias ont besoin de parler des gamins qui gagnent, en ski ou ailleurs. Les victoires d’Alexis, ça fait du bien à tout le monde, surtout au moral des troupes de la montagne ». Claude Pinturault sait de quoi il parle : L’hôtel qu’il régente depuis presque 50 ans à Courchevel n’a pas vu un client depuis la mi-mars. « J’espère qu’on rouvrira pour une petite fête si Alexis va au bout, on croise les doigts ». Et nous avec.


















