JO 2022 : Après avoir frôlé la mort, Kevin Rolland est « heureux d’être en vie et de participer aux Jeux »

INTERVIEW Le skieur freestyle raconte dans un documentaire le chemin parcouru depuis sa grave chute en avril 2019 lors de laquelle il a bien failli perdre la vie

Propos recueillis par Aymeric Le Gall
— 
Kévin Rolland, à Sotchi, en 2014.
Kévin Rolland, à Sotchi, en 2014. — Javier SORIANO / AFP
  • Chaque lundi, 20 Minutes donne la parole à un acteur ou une actrice du sport qui fait l’actu du moment. Cette semaine, place au skieur freestyle Kevin Rolland
  • Le Français sort un documentaire sur son retour après une chute qui a failli lui coûter la vie en 2019
  • Porte-drapeau de la délégation français à Pékin avec Tessa Worley, Rolland visera une deuxième médaille olympique après Sotchi en 2014.

A 32 ans, le skieur freestyle Kévin Rolland n’imaginait pas un jour se réjouir à la simple idée de participer à des JO d’hiver, lui qui a déjà remporté le bronze en halfpipe, à Sotchi, en 2014, et qui a l’habitude de rouler sur la concurrence depuis des années. Mais le nonuple médaillé aux X Games revient de très, très loin à l’heure de s’envoler pour Pékin, où il aura l’honneur d’être l’un des porte-drapeaux de la délégation française (avec la skieuse Tessa Worley et Benjamin Daviet).

En avril 2019, en effet, Kévin Rolland a frôlé la mort après une tentative avortée de record du monde depuis une quater pipe (tremplin en fort de quart de tube) et une chute vertigineuse qui lui vaudra de passer de longues semaines à l’hôpital et en rééducation. A l’époque, les médecins lui affirmaient que sa carrière était terminée. Mais le garçon a de la ressource et, au terme d’un travail acharné, le voilà bel et bien de retour avec l’ambition de prendre du plaisir en Chine et de revenir avec une médaille autour du cou.

Ces longs mois de rééducation, le Savoyard a décidé de les partager avec le grand public à travers un superbe documentaire intitulé à juste titre « Résilience » et diffusé chez nos confrères d’Eurosport. Si son objectif de départ était de nous emmener avec lui au cœur de cette tentative de record, l’accident a quelque peu modifié ses plans. Mais pour lui, il était hors de question de tuer le projet dans l’œuf. A l’arrivée, cela donne un poignant docu que l’on vous recommande chaudement. Pour 20 Minutes, l’artiste des airs a accepté de nous raconter les coulisses de cette aventure (clairement) pas comme les autres.

Le mot « résilience », qui est le titre de votre documentaire, se traduit par l’aptitude d’un individu à se construire et à vivre de manière satisfaisante en dépit de circonstances traumatiques. C’est un mot qu’on nous sert à toutes les sauces aujourd’hui, mais pour votre film, c’était compliqué de coller plus à la réalité.

C’est vrai que j’ai hésité un temps à l’appeler comme ça car, comme vous le dites, tout le monde emploie ce mot pour tout et n’importe quoi aujourd’hui. Le problème, c’est que je n’arrivais pas à trouver autre chose et à me l’enlever de la tête parce que c’est vraiment ce qui m’a animé tout au long de ce retour, cette rééducation. Je voulais vraiment revenir là où j’en étais avant l’accident. C’était impossible de trouver un autre titre.

Quand vous vous réveillez à l’hôpital, la première chose que vous vous dites c’est « il faut que j’y retourne ! », c’est vrai ?

Oui, un peu maladroitement, tout de suite je me suis dit « allez hop je dois retourner sur les skis », alors qu’il y avait pas mal d’étapes à passer avant cela (rires).

Comment vous expliquez cela ? Sur le coup on ne se rend pas compte de ce qui vient de se passer ?

Il y a un peu de ça, oui. Mais, surtout, on n’a pas conscience de ce que nos proches ont vécu. Moi je n’ai rien vu de tout ça finalement, je n’étais pas là d’une certaine manière [il a été plongé dans le coma]. Et le fait de se réveiller et de dire « c’est reparti ! », ça ne devait pas être simple à entendre pour les personnes qui m’entouraient.

Malgré l’accident, vous n’avez pas voulu mettre un terme au documentaire. Comment s’est faite cette réflexion ?

J’étais allongé dans mon lit à l’hôpital, on se demandait ce qu’on allait faire du documentaire, les gens me demandaient s’il était terminé, mais pour moi il était hors de question de tout abandonner. Depuis toujours [Kévin Rolland et ses cameramen… ] on raconte de belles histoires… Enfin, des histoires tout court, d’ailleurs, qu’elles soient belles ou moins belles. Et le fait que je ne sache pas si un jour je pourrais redevenir un skieur, je pensais que ça valait le coup de continuer à filmer pour suivre ce processus de guérison et, pourquoi pas, que ça se finisse sur quelque chose de beau. C’est ce qui s’est passé. D’un côté ça m’a un peu aidé d’avoir ce fil directeur, de se dire « voilà, le bout du bout c’est ça, redevenir un skieur professionnel ». Ce documentaire m’a donné de la force et l’envie de revenir coûte que coûte, le plus vite et le mieux possible. Sans le documentaire j’y serai arrivé aussi, bien sûr, mais disons que ça met encore un peu plus le cœur à l’ouvrage.

Au début, les médecins n’étaient pas forcément aussi optimistes que vous, n’est-ce pas ?

Ouais, même si j’étais un peu en vrac, aussi bien physiquement que mentalement, je ne me souviens pas de grand-chose de mes débuts à l’hôpital, mais il y a une chose dont je me souviens, c’est un docteur qui vient dans ma chambre et me dit « Monsieur, le ski, va falloir penser à passer à autre chose désormais ». Sur le coup ça fait tout drôle, hein ! On ne s’attend pas à ce que quelqu’un déboule pour vous dire que votre vie, ce que vous aimez, c’est terminé. Malgré ça, j’ai décidé de ne pas y prêter attention, entre-temps il y a eu la naissance de mon fils, donc je n’ai pas trop eu le temps de cogiter là-dessus, d’être déprimé, de me dire « waouh, ma vie est foutue ! ». Non, au contraire, j’étais en vie, j’étais papa, au final je dois dire que paradoxalement, malgré ce qui venait de m’arriver, j’étais plutôt heureux. Heureux d’être en vie et heureux d’être père.

Vous racontez dans le film avoir côtoyé des personnes encore plus mal en point que vous, des gens qui ne remarcheront plus jamais. Forcément ça fait relativiser.

Complètement. On ne peut pas se rendre compte de tout ça quand on ne passe pas par cette étape. Même si je ne souhaite évidemment à personne d’en passer par là, mais c’est vrai que le fait d’être dans un centre de rééducation, alité pendant des mois, qu’on voit des personnes qui se font amputer, des personnes paraplégiques, ça fait relativiser, oui. Moi, j’ai vite su que j’allais pouvoir remarcher et reskier, c’était les vacances comparé à d’autres. C’est pour ça que je n’avais pas le droit d’être malheureux ou de faire mon ronchon, par respect pour ces personnes-là, justement. Et le plus dingue dans tout ça, malgré ce qu’ils traversaient, c’est que beaucoup gardaient le sourire. C’est fort de voir ça.

Vous dites que ce film a agi comme une thérapie, c’est-à-dire ?

Je ne suis pas quelqu’un qui se confie facilement, surtout sur ce genre de sujets graves. Sauf si on me le demande, bien sûr. Mais c’est vrai que la caméra a un peu agi comme une préparatrice mentale (rires). Comme depuis toujours en fait. J’ai toujours filmé ma carrière pour raconter une histoire, ce n’était donc que la continuité de tout ça. Avec le recul je me suis rendu compte que ce documentaire m’avait pas mal aidé mentalement durant cette période compliquée.

Vous expliquiez avoir toujours tout filmé de votre carrière de manière à mettre en lumière votre discipline. On a la sensation que le ski freestyle et la caméra vont de pair. On le voit sur les réseaux sociaux ou les athlètes mettent un paquet de vidéo de leurs figures.

A la base, le ski freestyle n’a pas été inventé pour faire des compétitions, contrairement à la majorité des autres sports, l’idée c’était surtout de faire des vidéos. C’est seulement après que le côté compète est arrivé. Or, aujourd’hui, si tu veux être un athlète reconnu et complet, gagner des compétitions ça ne suffit pas d’un point de vue médiatique, parce qu’on est un sport confidentiel. C’est là que la vidéo prend une place très importante. Surtout que le ski freestyle est un sport artistique. D’ailleurs ça s’appelait le ski artistique à l’origine. Du coup on a cette petite part d’artiste en nous. Dès qu’on a une idée de figure en tête, c’est à nous de la faire devenir réalité, de la tester, la filmer, la faire exister tout simplement.

Comment s’est passé votre retour à la compétition ? Est-ce qu’on est envahi par la peur au moment de retourner dans le pipe ?

Oui, après l’accident ma jauge de peur est pas mal montée je dois dire. Parce que j’ai grillé pas mal de cartouches, je sais que je n’ai plus la place pour une deuxième grosse chute. Forcément, ça m’a inhibé, j’avais un peu perdu confiance en moi. C’était la première fois de ma vie que je ressentais ça. Il a fallu la dompter mais je crois aujourd’hui que j’y suis arrivé. En retrouvant du plaisir, tout simplement, en me rappelant pourquoi je fais du ski, c’est-à-dire pour m’éclater. Et c’est ce que j’ai fini par faire.

Votre coach dit de vous que vous un peu moins barjot aujourd’hui, vous confirmez ?

J’essaye désormais de plus calculer les choses, de prendre moins de risques inutiles, même si on prend toujours des risques dans cette discipline, mais disons que j’essaye que ces risques soient utiles, qu’ils servent à la performance. Je ne sais pas si ça veut dire grand-chose (rires) ! Si j’ai un objectif particulier et qu’à un moment donné je dois prendre tel ou tel risque, je sais que je suis encore capable de le prendre, voilà.

Votre compagne n’était pas hyper chaude à l’idée de vous voir repartir pour un tour, si ?

Au départ, non, et je peux la comprendre. Le jour où tout ça nous arrive en plein sur la tête, j’ai failli mourir et je me réveille en gueulant « ouais j’y retourne ! », forcément ça a été un peu dur à digérer pour elle. Mais bon, ça n’a pas duré très longtemps. Quand j’ai repris mes esprits et que je lui ai expliqué posément les raisons qui me poussaient à reprendre, elle a parfaitement compris et elle m’a soutenu à fond.

Est-ce que, comme pour beaucoup de gens qui ont frôlé la mort, vous avez le sentiment d’avoir eu une seconde chance ?

Ouais, j’ai ressenti ça, mais je ne vais pas vous mentir, avec le temps, ça part vite. A l’hôpital, on se dit que c’est magnifique, qu’on est encore en vie, et puis finalement quand on retourne dans le train-train quotidien, dans une routine d’entraînement, on n’y pense déjà plus. Ce qui est dommage, au final. Mais il m’arrive encore de me le rappeler. Des fois je m’arrête et je me dis « waouh, réfléchis, regarde d’où tu reviens, apprécie, c’est beau ce qui t’arrive ».

Comment vous abordez ces Jeux, vos derniers, après ce qui vous est arrivé ?

Il est hors de question de prendre ça à la cool, même si le fait d’être aux Jeux Olympiques c’est déjà une victoire en soi quand on se retourne et qu’on regarde d’où je viens… (Il réfléchit) Être simplement heureux de participer aux JO, je n’aurais jamais pensé dire ça un jour ! Mais c’est sûr qu’une fois sur place, mon objectif c’est de donner le meilleur de moi-même. Je vais avoir beaucoup de pression. Pas tant pour avoir une médaille ou pour être champion olympique, non. Je vais avoir beaucoup de pression pour donner mon maximum et être fier de moi. Si je donne le meilleur, on ne sait pas ce qui peut se passer, je pense que tout est possible. Il suffit que je me qualifie et après on n’est pas à l’abri de voir des étincelles (rires) !

Comment se passe la préparation de votre figure surprise pour les juges de Pékin ?

Ça s’est mal passé cet automne, j’ai chuté et je me suis refait une petite blessure, je me suis cassé le coccyx, ce qui m’a fait perdre encore pas mal de temps d’entraînement. Mais malgré ça je me suis bien rétabli, je suis prêt, je bosse beaucoup dessus, je suis en forme et c’est ça le plus important.