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Est-on enfin à un tournant dans la gestion du supportérisme en France ?

Ligue 1 : Est-on enfin arrivé à un tournant dans la politique de gestion du supportérisme en France ?

FOOTBALLAprès les nouveaux événements violents intervenus aux abords des stades de foot cette saison en Ligue 1, le Sénat a organisé un colloque pour débattre de la gestion du supportérisme en France
Aymeric Le Gall

Aymeric Le Gall

L'essentiel

  • La saison 2023-2024 a encore été marquée par des événements violents concernant les supporters, la plupart du temps aux abords des stades ou en dehors.
  • Pour tenter de faire bouger les choses, de nombreux spécialistes se sont réunis le 11 mars dernier au Sénat pour un colloque censé marquer un point de bascule dans la gestion du supportérisme en France.
  • Si tout ce beau monde semble s’accorder sur la ligne de conduite à avoir, avec un équilibre entre prévention, dialogue et répression, reste encore à le démontrer dans les faits.

Au Palais du Luxembourg,

We have a dream. Ok, la référence à Martin Luther King est un poil forcée, mais le sujet mérite quand même qu’on lui donne de l’importance. Après des années de grand n’importe quoi dans la politique de gestion du supportérisme en France, le grand colloque organisé lundi 11 mars au Sénat et réunissant tout ce qui se fait de mieux sur la question a peut-être marqué un tournant dans l’histoire du football français et de son rapport au public des stades.

Alors que le championnat de France a encore été marqué cette saison par de violents et parfois tragiques événements (caillassage du bus lyonnais à Marseille, Fabio Grosso blessé à l’arcade sourcilière, mort d’un supporter nantais lors de Nantes-Nice), il était important que tout le monde se mette autour d’une table afin de véritablement marquer le coup.

Vers un rééquilibrage entre répression et prévention, vraiment ?

Pour la première fois, donc, tous les acteurs réunis dans l’immense salle Clemenceau du Palais du Luxembourg semblaient parler (presque) d’une même voix. Il reste encore des divergences de vues sur certaines questions – notamment la pyrotechnie – mais sur la plupart des sujets de fond, on se rapproche gentiment d’un consensus et d’une volonté commune de faire avancer les choses dans le bon sens. Celui de la désescalade et de la raison.

Un miracle pour qui suit de près ces questions de gestion du supportérisme dans notre pays sur ces trente dernières années. Après une période que le sénateur Jean-Jacques Lozach, animateur de la table ronde « Quel supportérisme pour demain », établira entre 1990 et 2010, uniquement axée sur la répression, les instances du foot et les autorités publiques estiment avoir entamé ces dix dernières années un début de rééquilibrage pour tendre vers (un peu) plus de prévention.

Dans les faits, comme le montrent encore chaque saison les mesures d’interdictions de déplacement prises pour des raisons plus ou moins loufoques par les préfets de nos beaux départements, le maintien des Interdictions administratives de stade (souvent cassées par la justice dès lors qu’elles sont dénoncées) et les sanctions collectives avec des fermetures de tribunes prononcées à tout-va par la commission de discipline de la LFP, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

C’est ce qu’a tenu à rappeler l’ancienne ministre des Sports Marie-George Buffet, autrice du rapport sur les interdictions de stade et le supportérisme avec le député Sacha Houillé. « On a répondu par le dialogue mais on a aussi répondu par des mesures d’exceptions, avec les interdictions administratives de stade et les interdictions de déplacements. S’il y a délit, c’est à la justice de notre République de s’emparer de ces questions, a-t-elle martelé. On ne peut pas remplacer le travail de la justice par des mesures administratives, ou alors on n’est plus dans le cadre d’une République qui considère tous ses citoyens et ses citoyennes de la même manière. »

Des avancées pas encore suffisantes en matière de gestion des supporters

Grand spécialiste des questions de supportérisme, le sociologue Nicolas Hourcade a parlé de ce colloque comme d’un « événement important » qui devait « contribuer à la construction d’une politique globale et cohérente de gestion du supportérisme ». Car, selon lui, « il n’y en a pas vraiment » à l’heure actuelle.

« « Malgré des avancées, on n’a pas vraiment d’architecture globale et de ligne directrice claire. Depuis la création de la Division nationale de lutte contre le hooliganisme, on navigue entre deux orientations : la ligne de la tolérance zéro et, depuis 2016, on est censé être sur une articulation prévention-répression, détaille l’auteur du Livre Vert du supportérisme en 2010. La réalité c’est que ça change un peu tous les mois, notamment parce qu’on réagit à chaud sur des événements graves et il faut qu’on construise une politique cohérente comme l’ont fait les Anglais ou les Allemands à partir des années 90. » »

Les acteurs de ce colloque ont toutes et tous insisté sur la place centrale des supporters et le rôle qu’ils avaient à jouer dans le dialogue avec les clubs, les autorités, la police et les instances sportives, afin que les rencontres se déroulent de manière festive, encadrée et non-violente. Marie-George Buffet a insisté sur le fait que les supporters étaient avant tout une « vitalité » pour le mouvement sportif et que les ultras ne devaient pas systématiquement être assimilés à des gens violents.

Se présentant comme celui qui « porte le point de vue des supporters » et n’a donc « pas la prétention d’avoir une objectivité universitaire » (rire dans la salle), l’avocat Pierre Barthélemy a précisé à juste titre que « derrière la hausse de certains incidents graves cette année, il y a une baisse générale du nombre d’incidents ». « C’est une donnée fondamentale à ne pas oublier et qui montre bien que le travail que l’on mène tous ensemble fonctionne », précise-t-il.

Les sanctions collectives, des mesures injustes et contre-productives

Parmi celles-ci, citons la création d’un organe de dialogue, l’Instance nationale du supportérisme (INS), la mise en place des « tribunes debout » dans les virages où sont massés les groupes ultras, la tarification unique en parcage visiteur (10 euros en Ligue 1, 5 euros en Ligue 2), la généralisation des référent-supporters dans les clubs et l’expérimentation de la pyrotechnie encadrée. Mais, comme l’a rappelé Arnaud Rouger, le Directeur général de la LFP, « ce serait faux de dire que tout va bien ».

Et celui-ci de convenir lui-même d’un point crucial pour faire avancer les choses à l’avenir : la fin des sanctions collectives dans les stades pour les agissements d’une minorité. « On est tous d’accord pour les sanctions individuelles. Ne croyez pas que ça fait plaisir à la Ligue et à sa commission de discipline de prononcer des sanctions collectives. Mais pour pouvoir le faire, encore faut-il avoir identifié l’individu, l’avoir traduit devant la justice et l’avoir interdit de stade. A faire, c’est beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît », note Rouger.

Les supporters de la tribune Loire avaient fait usage de nombreux feux d'artifice lors du match face à Qarabag
Les supporters de la tribune Loire avaient fait usage de nombreux feux d'artifice lors du match face à Qarabag  - F.Brenon/20Minutes

Pierre Barthélemy embraye et détaille : « On est arrivé au bout des sanctions collectives. Les interdictions de déplacements, quand elles sont trop massives ou trop injustes, ne sont pas respectées et ne conduisent à rien. Les sanctions collectives de la commission de discipline, on en a aussi vu le bout également. Les huis clos pénalisent 99 % d’innocents et cristallisent des tensions inutilement. Et elles sont en plus un échec. Il y a six ans, il y avait environ 1.000 engins pyrotechniques répertoriés par saison. Depuis qu’on a généralisé les huis clos, on est à plus de 6.000. Le constat est simple. Avant, le nombre de torches allumées conditionnait l’intensité de la sanction, maintenant que vous savez qu’à la moindre torche ce sera un huis clos, pourquoi en craquer dix quand on peut en craquer 300 ? » CQFD.

Pour parvenir à cette nouvelle doctrine tant souhaitée par Nicolas Hourcade, Pierre Barthélemy ou Ronan Evain, président de Football Supporters Europe (FSE), encore faut-il qu’on s’en donne les moyens. Or c’est sur ce point que le bât blesse encore et toujours. « Oui, c’est très compliqué d’aller chercher individuellement les personnes, les identifier, les interpeller et conduire une procédure judiciaire mais c’est malheureusement la solution miracle aujourd’hui, assure Barthélemy. Et ça passe probablement de donner d’avantage de moyens à la police et à la justice pour faire ce travail. »

Une police française qui doit elle aussi se remettre en question

Un dernier point, probablement le plus compliqué à faire évoluer, c’est celui de l’accueil des publics dans les stades et notamment les groupes ultras. Le fiasco du stade de France lors de la dernière finale de la Ligue des champions l’a montré aux yeux du monde : la politique du maintien de l’ordre à la française conduit à créer plus de problèmes et de drames qu’à apaiser les tensions.

Quand on perçoit systématiquement les groupes du supporter comme une masse informe et violente, comme ce fut le cas avec les supporters de Liverpool, assimilés à des hooligans alors même que ce phénomène n’existe plus depuis une vingtaine d’années au club, et qu’on les traite comme tel, cela ne peut que créer une escalade infinie des tensions.

Les supporters de Liverpool bloqués à l'extérieur du stade avant la finale de la Ligue des champions entre Liverpool et le Real Madrid au Stade de France, à Saint-Denis, le 28 mai 2022.
Les supporters de Liverpool bloqués à l'extérieur du stade avant la finale de la Ligue des champions entre Liverpool et le Real Madrid au Stade de France, à Saint-Denis, le 28 mai 2022. - CHRISTOPHE ENA/AP/SIPA

Un point que n’a pas cherché à contredire le commissaire Thibaut Delaunay, le patron de la Division nationale de lutte contre le hooliganisme (DNLH). Celui-ci a d’ailleurs annoncé qu’il allait proposer à sa direction de se rendre, avec les chefs de police, chez nos voisins européens, anglais ou allemands, références en matière de gestion des supporters, afin de voir la manière dont ils travaillent.

L’idée étant de prendre ce qui se fait de mieux dans les pays où la relation police-supporter est moins tendue que chez nous afin de l’adapter à nos propres besoins pour créer une nouvelle doctrine de gestion du supportérisme. Doctrine qui espérons-le aura comme point de départ ce colloque du 11 mars. Le chemin est tracé, les volontés sont là, prions maintenant pour que tout cela n’en reste pas au stade des vaines paroles.