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Que faire pour que le rapport de l’UEFA « ne finisse pas dans un tiroir » ?

Incidents au Stade de France : Que faire pour que le rapport accablant de l’UEFA « ne finisse pas dans un tiroir » ?

FOOTBALLLe rapport d’enquête sur le fiasco de la finale de la Ligue des champions au stade de France pointe du doigt les responsabilités de l’UEFA et des autorités françaises. Reste à savoir si les parties prenantes en tireront les bonnes conclusions
Aymeric Le Gall

Aymeric Le Gall

L'essentiel

  • Après huit mois d’enquête, un panel indépendant d’experts a rendu lundi soir un rapport au sujet du fiasco du Stade de France lors de la dernière finale de C1.
  • Celui pointe la responsabilité de l’UEFA et des autorités françaises qui ont conduit à mettre en danger la vie de milliers de supporteurs de Liverpool et du Real Madrid. Il pointe aussi les mensonges du ministre de l’Intérieur et du préfet de police de Paris de l’époque, qui ont tenté de rejeter la faute sur les supporteurs pour se dédouaner.
  • Si l’UEFA a assuré qu’elle allait suivre les recommandations faites par les experts, du côté des autorités françaises, c’est le silence radio.

Et soudain, la lumière fut. Après huit mois d’un immense travail d’auditions, de récoltes de témoignages et de recoupements d’informations, un panel d’experts indépendants mandaté par l’UEFA et composés de juristes, d’universitaires et de membres d’associations de supporteurs présents le 28 mai 2022 à Saint-Denis, a rendu son verdict sur le fiasco de la finale de la Ligue des champions au Stade de France. Et celui-ci est éloquent.

Les autorités françaises, du fait de leur méconnaissance totale de la sociologie des supporteurs qu’ils allaient accueillir, ont fantasmé sur une menace hooligan d’un autre âge. Cela a mis en danger des milliers de personnes en quasi-totalité pacifiques, pris en tenaille entre des délinquants venus les détrousser et des policiers dépassés par les événements, qui n’ont eu pour seule réponse que l’usage de la force avec « des armes qui n’ont pas leur place dans un festival de football ».

Les mensonges des autorités françaises

Le rapport établit très clairement le décalage entre les justifications données à la fois par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, le préfet de police de Paris Didier Lallement (exfiltré depuis au secrétariat général de la Mer) et l’UEFA, et la réalité. « Après sept mois de travail, il nous a été impossible de prouver la présence des 30 à 40.000 supporteurs sans billets ou avec des faux billets aux abords du Stade de France. Impossible aussi de prouver l’existence d’une quelconque fraude massive et industrielle comme le disait le ministre de l’Intérieur, assure Ronan Evain, le directeur général de l’association Football supporteurs Europe et l’un des neuf coauteurs du rapport. La fraude n’a pas existé. C’était important de pouvoir le démonter car ça a guidé le discours politique de l’époque pour justifier les décisions des autorités françaises et des forces de l’ordre. »

Si le ministre de l’Intérieur a depuis présenté des (timides) excuses aux supporteurs nassés par la police, écrasés contre les grilles du Stade de France, aspergés de gaz lacrymogènes et violentés par des bandes de délinquants, le député travailliste Ian Byrne, présent ce jour-là avec son papa âgé de 70 ans, n’oublie pas que les autorités françaises ont tout fait pour rejeter la faute sur eux. « C’est un immense soulagement pour tous les gens qui, en plus d’avoir vécu l’enfer ce jour-là, se sont vus accusés à tort par les véritables responsables qui n’avaient qu’une idée en tête, trouver des boucs émissaires pour masquer leurs propres incompétences, tonne-t-il. Il est aujourd’hui avéré, et cela était déjà le cas après l’enquête du Sénat et les auditions menées là-bas, que le ministre de l’Intérieur et le préfet de police ont menti. Nous attendons donc des excuses pleines et entières de leur part aujourd’hui. »

A ce titre, le rapport met aussi en évidence le comportement salutaire de bon nombre de supporteurs de Liverpool qui, malgré la panique, ont permis d’éviter que des drames encore plus graves ne se produisent. « L’État français et l’UEFA peuvent se réjouir - entre guillemets - que cela ne soit pas arrivé à d’autres supporteurs qui, par manque d’expérience, auraient réagi différemment. Grâce à leur expérience funeste à Hillsborough en 1989, un drame qui est ancré à tout jamais dans les mémoires des supporteurs de Liverpool, ceux-ci ont vite réagi pour éviter que des gens laissent leur vie à Saint-Denis », souligne le député de West Derby, circonscription qui jouxte Anfield.

L’UEFA n’est pas épargnée par le rapport d’enquête

Présent lors des auditions menées au Sénat au mois de juin dernier, Michel Savin, sénateur Les Républicains de l’Isère, salue ce rapport qui « conforte les travaux et les conclusions du Sénat ainsi que nos doutes et nos réserves quant aux explications données à la fois par le ministre de l’Intérieur ou le préfet de police de Paris au sujet de leurs propres responsabilités. » Pour lui, « les conclusions de ce rapport et sa légitimité sont absolument incontestables ». « J’en veux pour preuve qu’il a été diligenté par l’UEFA elle-même et que celle-ci n’est pas épargnée par le panel d’experts », ajoute-t-il.

En effet, contrairement à ce qui était ressorti des auditions du Sénat, l’instance en charge du football européen porte selon les rapporteurs la responsabilité principale des échecs qui ont failli conduire au désastre. Le rapport parle carrément d’une « abdication de responsabilité inacceptable de la part de l’UEFA » qui, « en déléguant la sûreté et la sécurité à la Fédération française de football et en s’en remettant à la préfecture de police pour les tâches de maintien de l’ordre, sans affirmer clairement et efficacement son propre rôle, a cherché à s’isoler de tout ce qui pouvait mal tourner ».

« Ça pose la question du pouvoir qu’a l’UEFA sur les pays organisateurs quand ceux-ci prennent des décisions qui vont à l’encontre de la sécurité des supporteurs », estime Ronan Evain, qui salue cependant « l’effort de transparence de l’instance », qui n’a pas hésité à financer elle-même à hauteur de 617.000 euros un rapport dans lequel elle savait qu’elle allait se faire allumer. Selon Le Monde, le secrétaire général grec de l’UEFA, Theodore Theodoridis, et ses adjoints ont reconnu devant les rapporteurs « que le modèle de l’UEFA est peut-être imparfait » et ils s’engagent « à mettre en place les recommandations clés » du rapport pour « améliorer la sécurité des supporteurs lors des événements futurs ».

Le silence radio des autorités françaises

Par ailleurs, l’UEFA annoncera prochainement la mise en place d’un mécanisme de remboursement spécial pour les supporteurs ayant eu à pâtir du fiasco du 28 mais 2022. « On a reçu un engagement de la part de l’UEFA pour la mise en place d’un certain nombre de nos 21 recommandations, ça semble donc aller dans la bonne direction », confirme Ronan Evain. Reste à savoir ce qu’il en sera du côté des autorités françaises, ministère de l’Intérieur et préfecture de police en tête. Contactés par 20 Minutes, ni l’un ni l’autre n’ont pour l’heure répondu à nos sollicitations.

Pour Michel Savin, il n’est plus question de se cacher derrière son petit doigt. « Il faut qu’on soit en capacité de reconnaître certaines défaillances et certains dysfonctionnements. Pas pour pointer du doigt untel ou untel, mais pour éviter que ça se reproduise, notamment dans l’optique des Jeux olympiques et Paralympiques de 2024 afin que jamais plus ce type de dérapage n’ait lieu dans notre pays. Je veux juste que tout ça ne finisse pas dans un tiroir. Il faut savoir reconnaître nos torts et que l’ensemble des protagonistes en tirent les leçons pour avancer. » C’est aussi ce que souhaite Ian Byrne, qui appelle de ses vœux à ce que « le traumatisme vécu par les supporteurs de Liverpool et du Real Madrid, et dont certains ont gardé des séquelles physiques et psychologiques jusqu’à aujourd’hui [deux d’entre eux se sont depuis donné la mort], n’ait pas servi à rien ».