Ligue 1 : Déplacements interdits et tribunes fermées… La France a-t-elle (à nouveau) un problème avec ses supporteurs ?

SUPPORTERS Cette saison de Ligue 1 a été marquée par une explosion du nombre d’interdiction de déplacement de supporteurs et de fermeture de tribunes ou de parcages

Aymeric Le Gall
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Les ultras de la Tribune Loire ont un message à faire passer à la LFP.
Les ultras de la Tribune Loire ont un message à faire passer à la LFP. — Sebastien SALOM-GOMIS / AFP
  • Après des années d’inflexion de sa politique répressive vis-à-vis des supporteurs français, la France semble faire machine arrière cette saison.
  • Censées rester exceptionnelles, les interdictions de déplacement et les fermetures de tribunes semblent pourtant (re)devenues la norme dans le football français.
  • Les spécialistes de la gestion du supportérisme appellent les autorités à privilégier les sanctions individuelles aux punitions collectives, injustes et inefficaces.

RIP petite politique de gestion du supportérisme partie trop vite. Longtemps réputée pour laisser peu de place au dialogue et beaucoup trop à la répression collective, la France semblait avoir amorcé ces dernières années un virage plus souple dans sa manière de concevoir la gestion des supporteurs.

Avant que le Covid, le confinement et deux ans de huis clos ne viennent tout réduire à néant. En effet, depuis le retour du public dans les stades l’été dernier, les autorités publiques et les instances du foot sont reparties dans leurs vieux travers, multipliant les fermetures de tribunes et les interdictions de déplacements. Au point de pousser les groupes de supporteurs à mener des actions communes en tribunes le week-end dernier pour dénoncer ce nouvel état de fait, chiffres à l’appui :

Cette saison 2021-2022, c’est :

  • 11 huis clos
  • 35 fermetures de tribunes (dont 21 sursis)
  • 24 fermetures de parcages (dont 5 sursis)
  • 129 arrêtés préfectoraux de limitation ou interdiction de déplacements

Sociologue à l’Ecole centrale de Lyon et membre de l’Instance nationale du supportérisme, Nicolas Hourcade ne cache pas son inquiétude : « Avant le confinement, la France était engagée dans une transformation de sa gestion des supporteurs en essayant de mieux articuler le volet répression et le volet prévention, en essayant de mieux préparer les matchs en amont pour limiter les interdictions de déplacement. Depuis le Covid, certaines habitudes se sont perdues et on a la sensation aujourd’hui d’un réel retour en arrière. »

Un début de saison mouvementé en tribunes

Il faut dire aussi que les événements violents du début de saison, lors de Nice-OM, Lens-Lille, OL-OM et Angers-OM n’ont pas aidé à repartir sur des bases saines. Et même si les choses se sont calmées depuis, le mal était fait. Pour le porte-parole de l’Association nationale des supporteurs, « ces affaires ont donné du grain à moudre aux préfets pour pouvoir relancer les arrêtés préfectoraux à tort et à travers. » Impliquée dans le virage politique enclenché avant la pandémie, la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, avait pourtant répété que ces événements ne devaient pas servir de prétexte pour revenir aux mauvaises méthodes du passé.

« Les consignes ont à nouveau été répétées aux préfets par le ministre de l’Intérieur, fin 2021, via une nouvelle circulaire : prenez des dispositions proportionnées pour ne pas systématiser les interdictions de déplacement, nous glisse une source au ministère des Sports. Malheureusement, nous n’avons qu’une force d’impulsion, ce n’est pas nous qui prenons les décisions finales… »

Au vu des chiffres cités plus haut, force est de constater que la ministre n’a pas été entendue. Au grand dam de Nicolas Hourcade. « Mis à part quelques rares individus dont les cas ont été très médiatisés et qui ont été poursuivis et jugés, la plupart des supporteurs violents passent sous les radars, regrette-t-il. Et, à côté, on voit le nombre d’interdictions de déplacement et de fermetures de tribunes exploser. Aucun pays n’a lutté efficacement contre le hooliganisme en fermant des tribunes ou des stades et en interdisant les gens de se déplacer. Ils l’ont fait en ciblant les fauteurs de troubles et en les interdisant individuellement de stade. Là on est sur une attitude qui ressemble fort à une sorte de fuite en avant… »

Fuite en avant qui n’est pas tombée du ciel et qui s’explique notamment par l’absence remarquée de la DNLH, rattachée au ministère de l’Intérieur, et qui ne donne plus beaucoup de signes de vie depuis la nomination du commissaire Thibault Delaunay en septembre 2020.

« Avec le prédécesseur de Delaunay, nous avions des réunions de sécurité avec les préfectures qui permettaient de travailler sereinement en amont des rencontres et d’organiser plus de déplacements de supporters, explique Kilian Valentin. Aujourd’hui on n’a plus le moindre contact avec eux. »

« Je ne saurais vous dire ce que fait la DNLH aujourd’hui, embraye le député Sacha Houlié, auteur d’un rapport sur les supporteurs avec Marie-George Buffet. Sans compter qu’il n’y a plus non plus de coordination entre le ministère de l’Intérieur et celui des Sports, or c’est cela qui nous avait permis d’obtenir des avancées à travers les travaux de l’INS ».

Quand la fête du cerf-volant empêche les Nantais d’aller à Lens

Dès lors, selon le parlementaire, les préfets de région sont « lâchés dans la nature et ils font ce qu’ils savent faire de mieux : de la prévention des risques, donc ceinture et bretelles. » « Ils sont responsables dans le sens où ce sont eux qui prennent ces arrêtés mais il faut ne faudrait pas non plus tout leur mettre sur le dos », nuance-t-il tout de même. Privés des informations de la DNLH et de celles des référents-supporteurs, qui ne sont plus systématiquement conviés aux réunions de préparation, les préfets se basent parfois sur des antagonismes vieux comme Mathusalem pour justifier telle ou telle interdiction de déplacement.

Ce fut le cas récemment lors de PSG-Lens, où les Lensois ont été priés de rester chez eux à cause des tensions qui les opposeraient aux Parisiens depuis la fameuse banderole « Pédophiles, chômeurs, consanguins : bienvenue chez les Ch’tis » déployée au Stade de France en… 2008. Résultat, pour montrer l’inanité d’une telle explication, le Collectif ultras Paris a invité ses homologues lensois à suivre le match avec eux dans le Virage Auteuil. Et on passe sur les motifs à coucher dans des hangars désaffectés, comme la fête du cerf-volant de Berck ou le salon du manga de Noyelles-Godault pour justifier l’interdiction de déplacement des Nantais à Lens.



« On marche sur la tête !, s’exclame Nicolas Hourcade. Sur des matchs à haut risque, sur un gros derby très chaud où il y a eu de graves incidents au match précédent, on peut comprendre l’interdiction de déplacement. Mais quand ça devient si fréquent et pour des motifs si absurdes, quelque part ça rend les mesures complètement illégitimes. » Et celui-ci de se poser la question (et d’y répondre) : « Est-ce que l’État à envie de s’embêter à sécuriser les déplacements de supporteurs ? Clairement la réponse française est non. »

Engagé dans la défense des droits des supporteurs, l’avocat Pierre Barthélemy pointe du doigt « un texte est trop flou, trop permissif et qui manque de garde-fous. » « Il peut donc être utilisé de manière clairement abusive par les préfets, poursuit-il. A mon sens, c’est avant tout une solution de facilité pour les services préfectoraux, un moyen qui, dans leur esprit, leur permet d’avoir moins de travail. » C’est aussi ce que pense notre docteur ès tribunes Nicolas Hourcade : « C’est beaucoup plus simple et moins coûteux en temps et en argent d’interdire le déplacement des supporteurs ou de fermer une tribune. L’individualisation des sanctions demande un vrai travail de police et de justice, donc des moyens humains et financiers. »

La lumière au bout du tunnel ?

Pour finir sur une note d’espoir, soulignons tout de même que le ministère des Sports a fait ajouter dans la loi Sport, votée fin février après les incidents du début de saison, la création d’une amende forfaitaire individuelle, qui permettra de verbaliser sur-le-champ quelqu’un qui pénètre avec un objet dangereux et/ou qui l’utilise dans l’enceinte d’un stade. « Le but étant de cibler les fauteurs de troubles et d’individualiser les sanctions », nous dit-on du côté du ministère. Et d’en finir avec les sanctions collectives qui dénaturent le football français et créent un sentiment d’injustice chez les nombreux supporters qui n’ont rien à se reprocher.



On peut aussi saluer l’expérimentation de la pyrotechnie encadrée dans certains stades cette saison, qui permettra peut-être à terme d’en finir avec les fermetures de tribunes, comme ce fut encore le cas après la demi-finale Nantes-Monaco​, où aucun incident n’avait pourtant été à déplorer. Et Nicolas Hourcade de conclure : « Il faut croire en des lendemains meilleurs. L’INS est en train de sortir de la torpeur dans laquelle le ministère des Sports l’a plongée, les travaux reprennent doucement. Si on se pose et qu’on décide de relancer le dialogue, il existe une possibilité de mieux concilier sécurité et liberté. » Tout n’est donc pas perdu.