Supporters : La limitation des interdictions de déplacements marque-t-elle un tournant dans le foot français ?

FOOTBALL La nouvelle circulaire signée par le ministre de l'Intérieur marque un changement radical dans la politique de gestion des supporters

Aymeric Le Gall

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Des ultras en parcages visiteurs, une image de plus en plus rare dans le foot français. .
Des ultras en parcages visiteurs, une image de plus en plus rare dans le foot français. . — ROMAIN LAFABREGUE / AFP
  • Mercredi, le ministère de l’Intérieur a publié une circulaire appelant les préfets à limiter au maximum les interdictions de déplacement des supporters de foot.
  • Depuis de nombreuses années, ces mesures exceptionnelles sont devenues la norme pour les préfectures.
  • Avec cette nouvelle circulaire, le gouvernement semble vouloir apaiser les tensions avec les supporters en ouvrant une nouvelle voie, celle du dialogue.

Les supporters de foot ont vécu une bien belle semaine dans l’hexagone. Déjà, les voilà débarrassés pour un bon moment de ces foutues trêves internationales qui rendent nos week-ends si fadasses et nous obligent à sociabiliser avec nos congénères une fois la semaine terminée. Surtout, d'après une information de L'Equipe, ils ont découvert avec bonheur la circulaire publiée mercredi par le ministre de l’Intérieur demandant aux préfets de ne limiter les interdictions de déplacements qu’aux strictes situations où l’ordre public était véritablement remis en question.

Le document exige de ses préfets, « autant que faire se peut », d’éviter ces mesures administratives « lorsqu’un travail en amont avec le monde du football aura permis de mieux définir les risques de troubles à l’ordre public et de tout mettre en œuvre pour les prévenir ». Cette décision était appelée de tous leurs vœux par les associations de supporters, et notamment l’ANS (Assemblée nationale des supporters), depuis de nombreuses années maintenant.

Un tournant dans les relations avec les supporters ?

Il aura fallu attendre la dernière réunion de l’instance nationale du supportérisme (l’INS, créée en 2017), qui réunissait les principaux acteurs du monde du foot, pour que cette avancée majeure voie le jour. Paradoxalement, c’est à un moment de grande tension entre l’État et les supporters – au sujet des chants à caractère homophobes dans les stades – que le ciel s’éclaircit. « Si la Ministre des Sports entend bannir les chants et injures homophobes des stades, elle est aussi consciente que les supporters sont aujourd’hui trop souvent empêchés de se déplacer avec leur équipe lors des matchs à l’extérieur », concède le ministère dans un communiqué.

Difficile de dire le contraire. On constate depuis plusieurs années une recrudescence du nombre d’interdictions de déplacements, laissant penser que ce qui était censé n’être qu’une mesure exceptionnelle était finalement devenu la norme. Rien que depuis le début de la saison, une quarantaine de matchs ont été visés par des mesures d’encadrements ou d’interdiction de déplacement.

Les interdictions de déplacement avait aussi pour objectif de réduire les effectifs policiers autour des stades. Or, explique Christophe Castaner, « les supporters semblent de plus en plus enclins à défier l'interdiction, ce qui exige de faire appel aux forces de l'ordre pour faire respecter la mesure, en contradiction avec l'une des finalités ». « A ce moment-là, autant encadrer les déplacements », pense le sociologue Nicolas Hourcade, spécialiste des questions de supporters. 

Sacha Houlié, député LaREM de la Vienne et corapporteur d’une mission sur le supportérisme en France avec Marie-George Buffet parle quant à lui d’une « promesse tenue ». « Dans les actes, c’est un tournant puisque c’est la première fois depuis treize ans qu’une démarche réglementaire est en faveur des supporters de football, se félicite-t-il. Jusqu’ici, on n’a cessé de durcir la législation, sur les interdictions administratives de stade, les interdictions de déplacement, les fumigènes, or là ça va dans le sens du dialogue, de la souplesse, des libertés fondamentales des supporters. »

Un premier pas encourageant

Alors, messieurs-dames les ultras, heureux ? « Il reste encore beaucoup à faire avant que la situation soit totalement satisfaisante, mais on va se satisfaire de ce premier pas quand même, nous dit Florian Brunet, l’un des porte-paroles des Ultramarines de Bordeaux. On ne va pas s’enflammer et on va observer ça avec attention ». Si, par expérience, ce supporter girondin se montre très prudent, on se doit d’admettre que le gouvernement vient là de réaliser un grand pas sur le chemin de la normalisation des relations entre le pouvoir, les forces de l’ordre et les supporters.

Pour Nicolas Hourcade, cette circulaire « marque un tournant important ». « Je pense qu’on change véritablement d’optique. Les interdictions de déplacement sont toujours un outil à disposition mais le but n’est plus du tout de le systématiser, développe-t-il. On peut basculer vers une politique française qui ajoute un volet préventif à l'action jusqu'ici uniquement répressive (nécessaire sur les comportements graves) et qui concilie ainsi beaucoup mieux sécurité et liberté. Maintenant, va-t-elle être appliquée ? Je demande à voir. »

« Une circulaire, c’est un ordre donné »

« Cela vient quand même du ministre de l’Intérieur, qui est le supérieur hiérarchique direct des préfets et qui leur dit « vous avez pour devoir d’organiser les déplacements », ce n’est pas anecdotique. Une circulaire, c’est un ordre donné », rassure Sacha Houlié. Pour Nicolas Hourcade, « ce ne sont pas simplement des conseils qui sont distillés. De mon point de vue, cette circulaire met en place une doctrine. Voilà comment il faut faire, à vous maintenant de l’appliquer. » Le député de la Vienne compte bien veiller au respect de cette circulaire.

« il y aura un contrôle parlementaire à ce sujet et on travaille avec des associations de supporters pour s’assurer que l’application de cette circulaire est réelle. On a aujourd’hui un outil qui est opposable en cas de manquement et ça, c’est tout sauf anecdotique. »

Dernier point important, la circulaire rappelle le rôle important des référents supporters, ces personnes censées faire le lien entre les groupes de supporters, les clubs et les autorités publiques. Obligatoire dans de certains pays européens (Allemagne, Danemark), la présence du référent-supporter lors des réunions de sécurité d’avant-match ne l’est pas encore en France.

« Là aussi on est à un moment charnière car si l’on veut que le référent supporter joue son rôle, il faut qu’il ait un statut stable dans les clubs et qu’il soit correctement rémunéré, prévient Hourcade. Or, aujourd’hui, ce n’est pas encore très clair, on a des référents supporters bénévoles, on a des gens qui ont des statuts invraisemblables. »

Les premières pierres sont posées

Sur ce point, les clubs auront un rôle à jouer dans l’harmonisation et la pérennisation de ce statut en France. Or, à l’heure actuelle, tous ne sont pas encore sur la même longueur d’onde. Comme ils ne le sont pas non plus sur la question globale de la gestion des supporters, par ailleurs. En effet, à part l’OGC Nice qui essaye régulièrement de dénoncer les interdictions de déplacements qu’il juge abusives, il se murmure dans les ministères que certains clubs ne voyaient pas toujours d’un mauvais œil ces mesures restrictives. Avec cette nouvelle circulaire, les voilà désormais face à leurs responsabilités.

Quoi qu’il en soit, cette avancée devrait permettre d’apaiser un climat souvent délétère entre les supporters, les clubs, les instances et les autorités. « On a réussi à amener dans les sphères du pouvoir cette problématique de la gestion des supporters. On sent que la place des ultras dans le football français est de plus en plus reconnue, aujourd’hui on est considérés comme des acteurs à part entière du spectacle et non comme un frein à celui-ci, se félicite le chef des Ultramarines. Il y a un changement d’ambiance général qui est notable depuis pas mal de mois maintenant, que ce soit de la part du grand public, de l’État, de la presse ou de la police. »

« Si c’est palpable pour les supporters, c’est qu’on a fait une partie du chemin », apprécie Sacha Houlié. Les bases d’un dialogue serein semblent donc bel et bien posées, charge maintenant à tous les acteurs de faire que cela ne soit pas qu’un simple coup d’épée dans l’eau.