Incidents en L1 : Comment éviter l'interdiction de déplacements pour les supporters adverses ?

FOOTBALL Les nouveaux incidents survenus dans les tribunes à Angers entre supporters du SCO et de l'OM ont relancé l'épineuse question de la gestion des déplacements de supporters en France

Aymeric Le Gall
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Mercredi soir, au stade Raymond-Kopa, des supporters marseillais ont voulu en découdre avec leurs homologues angevins.
Mercredi soir, au stade Raymond-Kopa, des supporters marseillais ont voulu en découdre avec leurs homologues angevins. — JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
  • Le match Angers-OM mercredi soir a été le théâtre d'un nouvel envahissement de terrain et d'affrontements entre supporters des deux camps. 
  • Après Montpellier-OM, Nice-OM et Lens-Lille, c'est le quatrième match qui tourne au grand n'importe quoi du fait d'une poignée de supporters excités et violents. 
  • Dès lors, la question de la gestion des déplacements de supporters se fait de plus en plus pressante. 

Vivrait-on un remake du jour de la marmotte ? Depuis le début de la saison, après avoir tant maudit les huis clos et prié pour le retour du public dans les stades, pas une journée de championnat ne se passe sans que des débordements entre supporteurs ne fassent les gros titres. Le dernier en date, un Angers-OM qui n’avait pourtant pas grand-chose de sanglant sur le papier. Ce qui n’a pas empêché les supporteurs des deux camps de s’invectiver à distance, de s’envoyer des projectiles en pleine poire et de pousser quelques ultras marseillais à envahir le terrain pour jouer du poing avec le camp d’en face.

Après Nice-OM et Lens-Lille, ce match à Raymond-Kopa est donc le troisième qui est le théâtre d’un envahissement de terrain depuis le début de la saison, poussant certaines voix à exiger la fin pure et simple des déplacements de supporteurs. Est-on à ce point démuni qu’il faille sanctionner à l’aveuglette la plupart des supporteurs pour les agissements honteux d’une poignée d’entre eux ?

Des supporters lensois envahissent la pelouse de Bollaert
Des supporters lensois envahissent la pelouse de Bollaert - AFP

En préambule, rappelons que si l’enchaînement des débordements en Ligue 1 ces dernières semaines pouvait nous laisser penser que le problème ne concerne que notre pays, ces actes de violences ne sont « absolument pas un phénomène franco-français », souligne Nicolas Hourcade, sociologue à l’Ecole centrale de Lyon et membre de l’Instance nationale du supportérisme.

« On le voit chez nous parce qu’il y a eu pas mal d’invasions de terrains, donc c’est forcément plus visible et plus médiatisé, mais il y a eu plein d’incidents en Angleterre, il y a eu une grosse bataille rangée en Allemagne, etc. », détaille-t-il. « C’est un début de saison très chaud dans de nombreux pays. J’ai l’impression que c’est plus conjoncturel que structurel », avance pour sa part Ronan Evain, le directeur général de l’association « Football Supporters Europe ».

« La question n’est pas de sanctionner plus mais de sanctionner mieux »

Revenons donc à nos interdictions de déplacement. « Je ne suis pas favorable aux sanctions collectives, tranche d’emblée Sacha Houlié, le député LREM de la Vienne et corapporteur d’une mission sur le supportérisme en France avec Marie-George Buffet. Il existe en France une liberté de circulation pour les citoyens et les groupes de supporteurs ne sont justement pas des sous-citoyens. Généraliser les interdictions de déplacement serait une décision injuste, vécue comme telle et donc de nature à renforcer les comportements extrêmes qu’on connaît. S’il y a bien une décision contre-productive, c’est celle-là. » « On se retrouve aujourd’hui avec des supporteurs de Lens qui ont pris des sièges sur la tête et qui ne peuvent plus aller voir leur équipe jouer, ou des supporteurs de Strasbourg qui n’ont pas pu se déplacer à Lens alors qu’ils n’ont rien à voir avec tout ça… », se désole Ronan Evain.

Même opinion du côté de Nicolas Hourcade, qui invite les débatteurs à « éviter les positions dogmatiques ». « Interdire tous les déplacements alors que la majorité des supporteurs ne pose aucun problème serait une mesure disproportionnée, juge-t-il. Inversement, on voit bien qu’il y a des matchs qui sont difficiles à sécuriser, donc si l’interdiction de déplacement est ciblée sur des matchs à risque avec des antagonismes forts entre deux groupes de supporteurs et dont on sait qu’on a de vrais doutes sur la capacité à gérer le match, ça ne me choque pas. » Ce sera par exemple le cas pour le derby ASSE-OL, historiquement (trop) bouillant, le 3 octobre prochain, où les supporteurs lyonnais sont d’ores et déjà interdits de déplacement à Geoffroy-Guichard.

Le président Rivère est allé plusieurs fois discuter avec ses supporters pour que le match contre l'OM puisse reprendre.
Le président Rivère est allé plusieurs fois discuter avec ses supporters pour que le match contre l'OM puisse reprendre. - Valery HACHE / AFP

Pour Ronan Evain, « la question n’est pas de sanctionner plus mais de sanctionner mieux. Or sanctionner mieux, c’est sanctionner individuellement, de manière proportionnée, légitime, d’autant qu’on a à disposition tout l’arsenal législatif et répressif nécessaire. Aujourd’hui, les sanctions à titre conservatoire [fermeture de tribunes, huis clos] ne répondent pas à ce souci de transparence et de proportionnalité. » « Ça ne me paraît pas injouable vu le nombre de caméras qu’il y a dans les stades de nos jours », embraye Hourcade. Ce sera sûrement le cas pour le supporter niçois auteur d’un high kick sur Dimitri Payet, pour lequel le ministère public a requis cinq ans d'interdiction de stade.

« On aura d’autres supporteurs dans le cadre de Lens-Lille qui vont se retrouver dans le même cas de figure », se félicite Sacha Houlié, qui voit dans ces sanctions individuelles la possibilité de « donner des interdictions judiciaires de stade, qui sont beaucoup plus longues que celles prononcées via les interdictions administratives. Ainsi on a une action qui est à la fois très précise et très efficace sur ce type d’individus. » Si jusqu’ici cette solution n’a que très rarement reçu de soutien politique, les choses sont peut-être en train de changer, comme le montrent les propos de la ministre chargée des Sports Roxana Maracineanu, qui exhortait mardi les instances et les pouvoirs publics à « aller vers des sanctions plus individuelles ».

La préparation des matchs dans le viseur

La deuxième piste de réflexion proposée a trait à la préparation des matchs, clairement défaillante dans certains clubs cette saison. Sacha Houlié : « Les clubs ont une obligation de résultat en matière de sécurité. Sur le Nice-OM, des failles dans le dispositif avaient été pointées du doigt par les organisateurs marseillais [stadiers trop peu nombreux, configuration du stade propice aux débordements] et cela n’a pas été corrigé. Ce n’est pas normal. A chaque fois il doit y avoir des sanctions pour le club qui reçoit si les problèmes soulevés en réunion ne sont pas solutionnés. »

Et celui-ci de prendre en exemple le positionnement du parcage lillois à Bollaert, séparé par un grillage et un simple cordon de sécurité de la tribune lensoise voisine : « Ce sont des choses qui sont d’une rare bêtise, souffle-t-il. On crée toutes les circonstances pour que des infractions soient commises et ça, c’est un gros problème. »

Last but not least, la question des stadiers, issus d’entreprises de sécurité privée, et qui ont semblé totalement dépassés par les événements récents. « A-t-on perdu en expérience sur la sécurisation des matchs, avec le turn-over qui s’est effectué dans les sociétés parmi les stadiers du fait de la crise sanitaire ? Est-ce que, du fait des difficultés financières des clubs, on ne met plus suffisamment de moyens ? », s’interroge Nicolas Hourcade. Ce qui est sûr, nous dit Ronan Evain « pour avoir parlé avec plusieurs représentants syndicaux dans le domaine de la sécurité ces derniers jours, c’est qu’il y a une perte de compétence au niveau des stadiers. »

« Les stadiers sont mal formés, mal payés. Ils font métier difficile, peu reconnu, avec un turn-over important, des recours à l’intérim, énumère-t-il. C’est un vrai problème structurel. Si la sécurité est une telle priorité, alors on donne les moyens aux stadiers de faire leur métier dans des conditions correctes. Quand on paye des gens une misère, il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils se mettent en danger pour sécuriser les terrains. »