Euro 2024 : France – Espagne, tout pour la gagne et rien pour le jeu… Les limites de la méthode DD
FOOTBALL•Justifier une philosophie de la solidité et de la prudence, au détriment du jeu, par la gagne à tout prix, est un jeu dangereux auquel s’expose Deschamps quand le succès n’est pas au rendez-vous, ce qui fut le cas lors de cet EuroAymeric Le Gall
L'essentiel
- A force de rabâcher que seuls les résultats comptent dans le football, Didier Deschamps se retrouve pris au piège quand ceux-ci ne sont pas au rendez-vous.
- Ce fut clairement le cas lors de cet Euro avec une élimination sans convaincre ni combattre, contre l’Espagne, en demi-finale.
- Les Bleus ont traversé cette compétition comme une ombre et, s’il n’est pas menacé par sa direction, le sélectionneur a tout de même les oreilles qui vont siffler dans les semaines à venir.
De notre envoyé spécial à Munich,
On est sacrément plus embêtés que déçus à l’heure de refermer le livre de l’Euro 2024 de l’équipe de France, battue sans vraiment combattre en demi-finale par une Roja plus séduisante, plus joueuse et plus forte qu’elle. Embêtés car on se demande bien ce que l’on pourra raconter à nos enfants et petits-enfants, quand ils viendront se blottir au coin de la cheminée et qu’il faudra leur transmettre nos souvenirs de ce drôle d’été, entre deux gorgées de chocolat chaud.
Car avec les résultats, ou avant, ça dépend des gens et des mentalités, le football est aussi et surtout une affaire de transmission. Or que pouvons-nous transmettre de valable de cette équipe qui n’a rien dégagé d’autre comme émotion que celle que de l’ennui profond ? Déjà qu’on a eu un mal de chiens à les faire tenir plus de dix minutes devant les matchs des Bleus avant qu’ils ne finissent pas lâcher l’affaire et retourner à leur pâte à modeler. Non, franchement, on ne voit pas.
Si les précédentes épopées tricolores avaient déjà eu droit en leur temps à leur lot de critiques, on pense notamment au Mondial en Russie, encore que celles-ci venaient alors de partout sauf de chez nous (ou presque), cet Euro 2024 a de loin dépassé nos craintes les plus folles. Il n’aura été qu’un long et lénifiant calvaire pour peu qu’on aime et respecte un peu ce formidable jeu qu’est le football. Cinq matchs, quatre buts marqués dont un seul dans le jeu, face aux Espagnols, et trois encaissés.
« C’est une déception »
Mais s’ils disent déjà quelque chose de l’équipe de Deschamps, les chiffres ne suffisent pas à raconter le naufrage d’un navire français qui n’aura cessé au fil des jours de se chercher une ossature, à défaut d’un cap clair. Pas aidés par des leaders en méforme physique (Rabiot, Tchouaméni), et d’autres plus importants encore en méforme physique ET mentale (Mbappé, Griezmann), les Bleus ont alterné le pas terrible et le franchement mauvais.
Et mardi soir, pour la première fois, les joueurs n’ont eu d’autres choix que d’admettre ce que l’on perçoit tous depuis plus de trois semaines. « Je ne sais pas s’il a manqué beaucoup de choses mais il en a suffisamment manqué pour ne pas aller en finale. Ils ont mieux joué que nous donc ils ont mérité leur qualification, a lâché Mbappé en zone mixte après le match. J’avais l’ambition d’être champion d’Europe, j’avais l’ambition de faire un bon Euro, je n’ai fait ni l’un ni l’autre donc c’est une déception. » Quelques instants plus tôt Grizou concédait lui aussi la supériorité de la Roja et expliquait avoir « pris un coup sur la tête ».
Interrogé une énième (et dernière) fois sur la piètre qualité du jeu de son équipe, et sur les critiques qui ont accompagné les Bleus comme le vieux pansement au bout du doigt dont on n’arrive à se séparer, le sélectionneur n’a pas souhaité s’étaler sur le sujet. « Je ne suis pas là pour commenter les critiques, a-t-il déclaré. Il n’y a pas de soucis. C’était factuel. Je n’ai jamais nié que nous n’avions pas la meilleure efficacité offensive. Il a fallu s’adapter pour être efficace et continuer. Nous sommes arrivés en demi-finales, chacun aura sa propre analyse. »
Contrairement à leur sélectionneur qui, du reste, s’attache essentiellement à ne surtout répondre à rien en conférence de presse, préférant les phrases toutes faites sans la moindre profondeur ni analyse un tant soit peu poussée, les joueurs n’ont pas tous nié durant cet Euro avoir pratiqué un jeu sans flamboyance. On se souvient notamment d’Aurélien Tchouaméni qui, en conférence de presse, à Paderborn, validait sans se cacher ce constat mais justifiait cette philosophie par les résultats qu’elle était censée apporter. C’est tout le problème et le danger de tout miser sur la gagne ou, du moins, de prendre la victoire en otage en faisant croire aux gens qu’il n’y a qu’une seule façon pour y arriver.
Il est peut-être temps de se réinventer
Car que reste-t-il quand, en plus d’avoir été fades et ennuyeux, l’efficacité et le succès vous glissent entre les doigts ? Rien ou si peu. Ah si, des regrets. Regret notamment de ne pas avoir plus vu Bradley Barcola, l’un des rares joueurs à nous avoir chatouillé la bedaine à chaque fois qu’il entrait sur le terrain et touchait le ballon. Oui mais voyez-vous, ma p’tite dame, le spectacle et le jeu offensif y gagnent ce que l’équilibre y perd. Et ça, dans l’esprit de DD, ce n’est même pas la peine d’y penser. Or, avec un Mbappé au centre de tout et en totale liberté, et ce malgré son manque de jus évident, le sélectionneur a été pris à son propre piège.
Pourtant on n’oublie pas que c’est cette même philosophie qui nous a fait pleurer de bonheur en 2018 et rugir de plaisir (par moments) au Qatar il y a tout juste deux ans. Mais cette philosophie a peut-être fait son temps. On se souvient d’ailleurs d’un entraîneur qui, il n’y a pas si longtemps que ça, racontait chez nos confrères de So Foot que « ce n’est pas parce qu’on a gagné avec une approche que l’on gagnera toujours avec celle-là ».
C’était qui déjà ? Ah oui, un certain Didier Deschamps. Reste maintenant à savoir s’il sera capable de tirer les enseignements de ce qu’il convient d’appeler un échec et de changer de logiciel d’ici à la prochaine Coupe du monde 2026. Car si on ne sait pas de quoi le jeu des Bleus sera fait dans les mois à venir, on sait déjà avec qui. Et il va bien falloir s’y faire.


















