Equipe de France : « Il faut savoir souffrir en équipe »… Peut-on gagner un Euro autrement qu’en jouant moche ?
FOOTBALL•Alors que l’équipe de France s’apprête à lancer son Euro, lundi, contre l’Autriche, la question du style de jeu de cette équipe continue d’alimenter l’actualité des Bleus depuis leur arrivée en AllemagneAymeric Le Gall
A Paderborn,
Aussi longtemps que Didier Deschamps sera le sélectionneur de l’équipe de France – c’est-à-dire jusqu’en 2058 selon la boule de Cristal du service des sports de 20 Minutes – le débat sur l’identité de jeu des Bleus ressortira à l’aune de chaque grande compétition internationale. Alors, puisqu’il faut bien s’y coller, autant régler cette question dès maintenant pour être peinard par la suite.
Sacrée championne du monde en Russie en 2018, l’équipe de France avait été jugée coupable de pratiquer un jeu mièvre, sans grande saveur ni réelle volonté de mettre des étoiles dans la rétine des Français. Depuis, cette étiquette ne l’a jamais quittée. A raison ? Un peu quand même, le Mondial au Qatar n’ayant fait que confirmer ce constat mais avec, à l’arrivée, le résultat qu’on connaît, un parcours quasi parfait jusqu’à cette foutue séance de tirs au but contre l’Argentine.
« Il faut s’asseoir sur une bonne base défensive »
Que l’on soit d’accord ou non avec Deschamps, il fait bien lui accorder que, sur le papier, le gonze aurait tort de changer son fusil d’épaule et il faut donc s’attendre une nouvelle fois à souffrir devant les matchs des Bleus cet été. Mais les joueurs peuvent-ils pousser le curseur de la laideur encore plus haut qu’il ne l’était ces dernières années ? Oui, si l’on se remémore les morts forts Antoine Griezmann au début du rassemblement.
« Pour moi, la clé, même si c’est ennuyeux, c’est la défense. Il faut qu’on soit une équipe solide, dure dans les duels et forte défensivement. C’est ça qui va nous permettre d’aller le plus loin possible. C’est chiant à regarder. Très chiant à regarder. Mais bon, c’est comme ça, ça fait gagner », avait-il annoncé à brûle-pourpoint. Une philosophie qui semble aujourd’hui partagée par le reste de l’équipe, en témoignent les mots de son pote Olivier Giroud, que l’on a interrogé jeudi en conférence de presse.
« Notre style de jeu est le même depuis que le coach est à la tête des Bleus : il faut s’asseoir sur une bonne base défensive, comme l’a dit 'Grizi', et être bien en place. Mais ça ne peut pas être que ça. Il faut aussi s’appuyer sur une bonne animation offensive et jouer comme on sait le faire quand on a le ballon. Il y a un équilibre à trouver mais oui, bien sûr, pour gagner une compétition comme l’Euro il faut être solide derrière. En 2016, on était solide, en 2018 pareil, en 2022 aussi. Notre jeu est plus axé sur des attaques en transition rapide, en s’asseyant sur une grosse base défensive. »
Enfin, dans un style plus concis (et plus diplomatique), dans la bouche de Pavard, ça donne ça : « On est une équipe solidaire. Il faut savoir souffrir en équipe et on sait le faire, et devant on a tellement de talent qu’on peut faire la différence à tout moment. » Ce n’est rien de dire que le logiciel de DD a été parfaitement intégré et accepté par ses ouailles. Difficile de les blâmer car, au bout du compte, dans l’imaginaire collectif, les seuls souvenirs que nous transmettrons à nos petits enfants lors des parties de pêche ou autres cueillettes de champignons dans la forêt seront ceux d’une période bénie. Une période où le football était un sport qui se jouait à onze contre onze mais où, à la fin, c’étaient (souvent) les Bleus qui gagnaient.
En sélection, le temps est une denrée rare
Le sélectionneur en veut pour preuve que les autres nations échangeraient tous les jours leur quête d’esthétisme contre un dixième de nos résultats sur la scène internationale ces dix dernières années. « Allez voir ailleurs et vous verrez ce qu’ils vont vous dire. Ce n’est pas être chiant ou pas. Le mot, c’est être efficace, a-t-il rétorqué sur la chaîne L’Equipe il y a quelques jours. Plus on a le ballon, mieux c’est. Mais quand on ne l’a pas, au haut niveau, il faut être capable de défendre. On a été champions du monde. Est-ce qu’on est un beau ou un mauvais champion ? On a été champions. » Drop the mic', Didier.
La question qu’il faut se poser, au fond, c’est de savoir si l’on peut gagner une Coupe du monde ou un Euro autrement qu’en étant à la fois chiant à jouer et chiant à regarder. Les exemples du Portugal en 2016 et de l’Italie en 2021 apportent déjà un début de réponse. Gérer une sélection nationale et gérer un club au quotidien sont deux choses diamétralement opposées.
Avec le faible temps de rassemblement dans l’année et des joueurs éparpillés aux quatre coins de l’Europe, certains évoluant sous les ordres d’un Diego Simeone, d’autres d’un Mikel Arteta, qui ne partagent pas franchement la même idée du football, il est difficile d’ambitionner de jouer comme le Barça de Guardiola. Non, il faut accepter l’idée de se reposer avant tout sur des fondamentaux, même basiques/cradingues, ceux qui permettront, le temps d’un été et d’une compète, de gagner le droit d’aller voir quel temps il fait au tour suivant.
France-Autriche, l’opposition de style par excellence
Et si Ralf Rangnick, le sélectionneur autrichien que les Bleus croiseront lundi à Düsseldorf, apôtre du beau jeu s’il en est, a déclaré dimanche à L’Equipe que sa « priorité a toujours été d’enthousiasmer le public, de faire en sorte qu’il ne s’ennuie pas », il n’en reste pas moins obligé de se prosterner devant le roi de l’efficacité. « Deschamps réalise un magnifique travail avec les Bleus. Les résultats de ces dernières années et sa longévité plaident pour lui. Il est partisan d’un 4-3-3 avec beaucoup de discipline, de mouvement et de jeu basé sur les passes. C’est l’ADN de l’équipe de France. »
Quant à savoir si l’Euro 2024 de l’équipe de France s’apprête à être le chef-d’œuvre du sélectionneur, l’expression la plus complète de son pragmatisme – moche pour les yeux, beau pour l’armoire à trophées – il faudra attendre les premiers matchs pour le dire. De son côté, Daniel Bravo se montre mitigé. Pour le consultant beIN Sports, qui diffuse l’intégralité de la compétition cet été, « on est trop sévères avec nos Bleus et on fait les fines bouches ».
« Evidemment que c’est la philosophie de Deschamps que de d’abord bien défendre pour ensuite compter sur des joueurs de talent en attaque, concède-t-il en préambule. Mais je trouve qu’il a un peu évolué ces dernières années et il n’hésite plus à aligner quatre attaquants, même si Griezmann est plus bas sur le terrain, depuis la Coupe du monde au Qatar. Il a plus confiance en son équipe et il lui fait prendre plus de risques, je trouve ça bien. » Encore une fois, seul le terrain parlera et le premier match face à l’Autriche nous dira qui de Bravo ou de nous, les rageux, aura eu raison. Ce qui est sûr, c’est qu’on n’aurait pu rêver mieux pour trancher ce débat que cette affiche contre l’Autriche de l’esthète et les Bleus du besogneux.


















