France-Allemagne : Griezmann, l’arbre qui cache la forêt du manque de créativité à la française ?
FOOTBALL•Privé de son maître à jouer Antoine Griezmann, Didier Deschamps va devoir revoir son animation offensive en profondeur, faute de relève de talent à son posteAymeric Le Gall
L'essentiel
- C’est privés d’Antoine Griezmann que les Bleus entament leur dernière ligne droite avant l’Euro 2024 avec deux matchs amicaux contre l’Allemagne (samedi) et le Chili (mardi).
- Griezmann est le leader technique des Bleus et son absence pose problème car il n’y a pas de joueurs français avec son profil pour le remplacer dans l’animation offensive. La faute à une politique de formation privilégiant le physique au détriment de la technique et de la créativité, contrairement à l’Espagne ?
- Mais la créativité dépend aussi de l’intelligence tactique et du collectif. Des joueurs comme Warren Zaïre-Emery ont le potentiel pour prendre la relève.
Dans la dernière ligne droite qui mène l’équipe de France vers l’Euro 2024 en Allemagne, alors que les Bleus affrontent la Nationalmannschaft et le Chili en amical samedi et mardi, le jour tant redouté par Didier Deschamps est arrivé. Celui où il va devoir faire sans Antoine Griezmann, son petit chouchou/homme à tout faire. Après quatre-vingt-quatre (QUATRE-VINGT-QUATRE !!!) matchs de rang (dont 76 titularisations), son gars sûr, devenu dépositaire de la construction du jeu des Bleus depuis la seconde période du huitième de finale contre l’Irlande, à l’Euro 2016, a dû rentrer à Madrid soigner une petite blessure à la cheville.
Habitué à entourer son joyau d’une bande de déménageurs de l’extrême pour faire le sale boulot au milieu du terrain, Deschamps se retrouve aujourd’hui pris au piège. En effet, l’absence de Grizou pose aujourd’hui la question du réservoir de joueurs créatifs ou frissons – appelez-les comme vous voulez –, capables d’animer le jeu des Bleus.
Et il faut bien dire ce qui est, le buveur de maté est l’arbre qui cache la forêt du vide tricolore à la création. Deschamps lui-même en convenait, lundi, en conférence de presse. « Avec les qualités d’Antoine dans son registre, on ne pourra pas trouver un joueur avec ses caractéristiques. Quand on sait son influence, un remplaçant poste pour poste est impossible ou alors très, très difficile. On aménagera différemment. »
Une politique de formation en question
« Antoine est un joueur assez libre sur le terrain, il a cette magie, il sait trouver les bonnes passes, se mettre dans des espaces comme très peu d’autres joueurs savent le faire, et il sait marquer. Il faudra jouer différemment, peut-être avec un joueur un peu moins débridé », reconnaissait à son tour Adrien Rabiot, deux jours plus tard, en conf, à Clairefontaine. Sans leur leader technique, les Bleus en sont donc réduits à devoir revoir leur système et leur animation de fond en comble. Ce qui est un chouïa problématique, convenons-en.
Pour Armand Garrido, ancien formateur à l’Olympique Lyonnais, le problème ne date pas d’hier, même si l’OL a longtemps fait office de bon élève dans ce domaine en sortant régulièrement des milieux de terrain sexy comme Nabil Fekir, Houssem Aouar ou plus récemment Rayan Cherki. « En France, on a longtemps privilégié le côté athlétique des joueurs. On a commencé à chercher des grands gabarits et on a peut-être oublié le football de la rue, instinctif, technique, le football qu’on pratiquait dans la cour d’école avec les copains », regrette-t-il.
Un football qui a historiquement connu un meilleur accueil chez nos voisins espagnols, où les petits gabarits n’étaient pas renvoyés dans leurs pénates au seul motif d’un coup de pas de bol à la grande loterie de la génétique. Un constat que partage Raynald Denoueix, grand manitou du beau jeu au FC Nantes mais aussi à la Real Sociedad au début des années 2000.
« C’est vrai qu’à une époque, dans certains centres de formation, à moins d’1,85 m et 80 kg, ils ne prenaient pas le joueur. En Espagne, effectivement, par rapport à un style de jeu clairement établi par la fédération, des équipes de jeunes jusqu’aux A, ils ont eu besoin de joueurs intelligents, techniques, capables de s’associer. »
On ne forme pas des Zidane et Griezmann
Ce n’est pas pour rien si c’est de l’autre côté des Pyrénées que Griezmann a trouvé refuge après avoir vu les centres de formation français lui barrer la route. « C’est sûr qu’Antoine avait un profil plus adapté pour éclore et s’exprimer en Espagne. Les critères de sélection y sont différents et il a trouvé à la Real Sociedad ce qu’on ne lui a pas donné chez nous », convient Philippe Montanier, son coach chez les Txuri-urdin de 2011 à 2013.
Mais cette différence de philosophie ne fait pas tout. Il suffit de voir le palmarès des Bleus et celui de l’Espagne sur ces vingt dernières années pour s’en convaincre. D’autant qu’il ne suffit pas de décréter qu’on veut des joueurs créatifs et techniques pour qu’il en tombe du ciel par paquet de cent. Ce qui est rare est cher. Et ce qui est rare est… rare.
Philippe Montanier : « Si la politique de formation peut jouer, il y a aussi de l’insondable, des joueurs extraordinaires qui sortent de nulle part sans qu’on soit responsable de quoi que ce soit. J’en parlais avec Guy Lacombe (entraîneur de l’AS Cannes de 1995 à 1997) et je lui ai demandé comment il avait fait pour former Zidane. Il m’a répondu "Tu penses bien, si j’avais formé Zidane j’en aurais formé d’autres comme lui !" ».
Il n’empêche, cette question de la formation de joueurs créatifs est au centre de la politique fédérale en cours à l’INF Clairefontaine à en croire Lionel Rouxel, responsable des sélections de jeunes à la FFF. « On a un vivier de joueurs à potentiel qu’on peut qualifier de créatifs, je pense notamment à Warren Zaïre-Emery, avance le sélectionneur des U16 de l’équipe de France. Ce qui fait la différence aujourd’hui, c’est l’intelligence tactique et la prise d’infos. Le football n’est pas une question de tailles, c’est une question d’intelligence. Ce sont ceux-là qu’on se doit d’aller chercher et d’amener au plus haut niveau. C’est une philosophie que l’on a mise en place depuis plusieurs années maintenant. »
Une créativité partagée
S’il n’a pas le poste d’un Griezmann, le Parisien Warren Zaïre-Emery est effectivement le nom qui ressort sans cesse quand on évoque la relève du Colchonero. Loin devant Rayan Cherki, dont les éclairs de génie sont bien réels mais trop rares pour lui permettre de taper à la porte des A. Car, comme le disaient (presque) les publicitaires de chez Pirelli, sans mental, le talent n’est rien. « Des joueurs talentueux avec cette aisance technique qui leur permet de faire des choses que d’autres ne font pas, on en a encore, assure Armand Garrido. Maintenant, ça ne suffit pas, il faut accompagner ça par de l’efficacité et une bonne mentalité. »
« J’en vois des joueurs de talent qui ont la possibilité de se mettre au service de l’équipe mais qui ne le font pas forcément. Parce que ce n’est pas forcément ce qui va les mettre en valeur, que ce n’est pas ce qui va leur donner une bonne note dans "L’Equipe", embraye Denoueix. Antoine, lui, il a les qualités pour comprendre le jeu mais il a aussi la volonté de faire ce qui va être le mieux pour l’équipe, il a ce sens du sacrifice, de l’effort pour le collectif. Et je trouve que Zaïre-Emery se rapproche beaucoup de lui sur ce point. » »
Au fond, pleurer l’absence (temporaire) d’un des plus beaux joueurs de l’histoire de l’équipe de France, c’est admettre aussi, en creux, que sans lui, le football prôné par Deschamps n’est rien de moins qu’une ode à la solidité et à l’efficacité. On en revient à l’éternel débat sur le style de cette équipe qui, si elle nous emporte avec elle par la victoire, nous ennuie aussi souvent par son jeu. S’accrocher à un seul joueur nous fait enfin perdre de vue l’essentiel, que le football est un sport collectif. Tout comme la création.
Raynald Denoueix nous en donne sa définition : « Qu’est-ce que la créativité ? Prenons la passe par exemple. Pour faire une bonne passe, ça suppose d’être au moins deux. Créatif, on ne l’est pas tout seul. Prenons l’exemple de Messi à son summum, au FC Barcelone, dans un rôle créatif comme vous dîtes, et en Argentine, dans le même temps. Ce n’était pas le même joueur. Le meilleur joueur du monde n’est pas parvenu pendant longtemps à bonifier le jeu de sa sélection. A cause d’un collectif défaillant. Celui qui était créatif dans son équipe au quotidien, dans un collectif qui avait une idée de jeu, ne l’était plus avec le maillot de son pays. Car pour être créatif, il faut être au moins deux. » Et onze, c’est encore mieux.


















