France - Argentine : Deschamps, seul contre le reste du monde, à une marche de l’éternité
FOOTBALL•Réputé pour son pragmatisme autant que critiqué pour son jeu frileux, Didier Deschamps, qui affronte l’Argentine en finale de Coupe du monde, est à une marche de fermer toutes les bouches et faire triompher sa philosophie de la gagne avant toutAymeric Le Gall
L'essentiel
- Didier Deschamps et l’équipe de France affrontent l’Argentine en finale de Coupe du monde, quatre ans seulement après leur sacre en Russie.
- En cas de victoire, Deschamps deviendrait le deuxième sélectionneur de l’histoire à réussir à gagner deux Coupe du monde en tant que coach.
- Habitué à essuyer des critiques, « Dédé » a toujours privilégié la gagne au beau jeu et sa philosophie ne cesse de payer.
De notre envoyé spécial à Doha,
On peut reprocher beaucoup de choses à Noël Le Graët, mais s’il y a bien une chose sur laquelle il a vu juste, le pépère, c’est sur le fait d’accorder une confiance aveugle en Didier Deschamps. Car il fallait en avoir (de solides appuis, de la conviction, appelez ça comme vous voulez) pour maintenir son compère en poste après le fiasco de Bucarest l’été dernier quand, dans les bureaux de la 3F, ça poussait fort pour un grand ménage estival nommé Zidane. Et si le Breton décida tout de même de ne pas lui proposer de prolongation avant le Mondial qatari - ce qu’il avait l’habitude de faire avant chaque grande compétition comme marque de son estime et de sa confiance - aujourd’hui le voilà à prier tous les dieux celtiques que DD accepte de ne pas lui en tenir rigueur et rempile au moins jusqu’à l’Euro 2024.
Mais Deschamps nous l’a encore répété en conférence de presse, samedi, à la veille de la grande finale face à l’Argentine, l’heure n’est pas à parler de son avenir. Il est tout entier focalisé sur cette quête de troisième étoile, la deuxième en quatre ans, toujours avec lui aux commandes. « Le plus important ça n’a jamais été moi, ça a toujours été l’équipe de France, je considère qu’elle est au-dessus de tout, a-t-il rappelé. Je suis à son service depuis dix ans et encore, là, pour le match de dimanche ». S’il parvient à faire tomber l’Albiceleste d’un Leo Messi devenu bad boy à l’heure de raccrocher les crampons en sélection, Deschamps deviendrait alors le seul entraîneur de l’histoire à avoir remporté deux Coupe du monde (de suite, qui plus est) en tant que sélectionneur, avec l’Italien Vittorio Pozzo au début du siècle dernier (1934, 1938).
Le groupe, cet élément sacré pour Deschamps
Partant du principe que Pozzo a passé l’arme à gauche depuis belle lurette, DD serait donc la seule légende vivante à avoir réalisé cet exploit parmi les quelques 7 milliards d’êtres humains qui peuplent notre planète. De quoi vous octroyer le droit de vous la péter au moins un petit peu. Mais il ne le fera pas. Car il y a une chose chez Deschamps que personne ne peut remettre en question, c’est son goût modéré pour la gloire et l’ego, au moins en apparence.
Chacune de ses prises de parole termine invariablement sur son groupe. Ce sacro-saint groupe que Deschamps défendra toujours bec et ongles en public, celui qui est le centre de sa vision du football de sélection. Encore, mercredi soir, après la qualification contre le Maroc : « En tant que sélectionneur, ma satisfaction va d’abord au groupe de joueurs qui sont là, je ne pense pas à moi, c’est surtout pour eux ».
Ce n’est pas de la fausse modestie, il le pense vraiment. Pourtant, combien à sa place auraient a minima tiré la couverture à eux, voire carrément dansé le sirtaki sur l’estrade de la salle de presse du stade Al-Bayt, sans qu’on n’y trouve rien à redire en plus. Car, comme il l’a glissé vendredi au détour d’une question sur la solitude des Français, que le monde entier rêve de voir perdre face à l’Argentine, il est lui aussi « souvent seul » contre le reste du monde médiatique et populaire. « Mais ça me va très bien ainsi », a-t-il souri. Critiqué depuis toujours pour sa frilosité, sa philosophie de la gagne au détriment du beau jeu, critiqué aussi début novembre pour sa liste de 25 en béton armé, signe, pensait-on, que le bonhomme avait perdu la main.
La patte à Dédé
Et que n’a-t-on pas dit sur son abandon soudain de la défense à trois pourtant bossée depuis plus d’un an avant le Mondial ? On repense alors à ces mots écrits juste avant le premier match face à l’Australie, à une époque où on se voyait bien rentrer à la maison avant d’avoir vu la couleur du dernier carré : « On aura beau épiloguer des heures sur cette liste aux allures de rétropédalage philosophique, à l’heure des comptes, c’est le sélectionneur et lui seul qui réglera l’addition. » Et nous, on va avaler notre chapeau. Au fond, il n’y a que ceux qui le connaissent vraiment qui avaient raison de ne pas s’en faire. A l’image de Philippe Tournon, l’ancien chef de presse des Bleus rappelé par Deschamps le jour de sa prise de fonction en 2012.
« Il faut faire confiance au savoir-faire de Didier Deschamps pour tirer le meilleur parti de son groupe, l’amener à la cohésion indispensable et aplanir les petits différents. Il est passé maître dans l’art de former un groupe solidaire et de le gérer, nous disait-il avant qu’on embarque pour Doha. C’est un gars qui ne cultive pas la nostalgie, qui ne se pose pas de question. Il mène sa réflexion et il avance. Il est fait comme ça. Je l’ai trop fréquenté pour douter aujourd’hui du management de Didier. » »
Un mois plus tard, force est de constater que Tournon avait vu juste. Homme de sélection pour excellence, Didier Deschamps est passe maître dans l’art de former des groupes qui le suivront les yeux fermés car ils savent qu’au bout du compte, la plupart du temps, il y a la gagne au bout du chemin. Proche de ses joueurs, il a le don pour convaincre tout le monde que ses idées sont les bonnes, que c’est comme ça qu’il faut jouer et pas autrement. Un Mbappé accepterait-il sur une saison entière de jouer dans une équipe qui cède 60 % du temps le ballon à l’adversaire, comme ce fut le cas contre l’Angleterre en quart et le Maroc en demie ? Il est permis d’en douter. Mais pour Didier, le numéro 10 signe en bas de page les yeux fermés.
C’est aussi la force des grands coachs. Ça et cette capacité d’adaptation proprement hallucinante même dans les pires tempêtes. Le destin, auquel il dit croire énormément, veut que les Bleus jouent ce Mondial amputés de la moitié de leur équipe type (Kimpembe, Lucas Hernandez, Pogba, Kanté et Benzema) ? Pas de problème, on va sortir Upamecano du tiroir et trouver les mots justes pour qu’il devienne enfin en Bleu le monstre qu’il est au Bayern. Et puis allez, on va aussi convaincre Griezmann entre deux portes à Clairefontaine qu’il va jouer box-to-box et que tout va bien se passer. Pavard est à la masse ? Koundé fera le job avec interdiction de monter plus haut que la ligne médiane. Etc, etc. Autant de coups qui font dire à Philippe Tournon sur RMC qu'« il faut arrêter de parler de la chatte à Dédé, c’est la patte à Dédé ! ».
France-Allemagne 2016, sa référence ultime
« Il y a toujours des impondérables, a modestement expliqué le Basque vendredi en conférence de presse. Le maître mot c’est l’adaptation. Pas d’inquiétudes ni de stress. L’important c’est de garder la sérénité ». Cette même sérénité qui fait que les critiques sur le jeu de son équipe lui glissent dessus comme des rillettes sur un radiateur. « L’analyse des médias, le fait de savoir si on propose du jeu spectaculaire, il s’en tape complètement, nous assurait Jérôme Rothen en début de compétition. A l’arrivée, c’est lui qui a raison, on ne retient que le résultat. Son image et celle de son équipe vont être liées au résultat, point barre ».
Ce n’es pas anodin que quand un confrère de L’Equipe lui demande avant le début du Mondial quel est son match le plus abouti à ses yeux depuis son arrivée sur le banc de l’équipe de France, Deschamps choisisse le France-Allemagne en demi-finale de l’Euro 2016. Finalement, sa réponse pourrait suffire à elle seule à résumer la philosophie de Didier Deschamps : « Vous parlez sûrement du contenu, mais je ne peux pas le séparer du résultat. Je dirais donc France-Allemagne à Marseille. On a tellement souffert dans la première demi-heure… Choisir un match où on a gagné après avoir souffert, ce n’est pas contradictoire, parce qu’on a obtenu ce qu’on voulait, alors que les Allemands étaient tellement forts ! ». Gagner dans la souffrance, mais gagner coûte que coûte. Il ne lui en reste plus qu’un à gagner avant de pouvoir s’asseoir tout là-haut et regarder le monde de haut. Avant de rempiler jusqu’en 2024 ? Pas impossible puisqu’il y a encore un Euro à gagner.


















