Coupe du monde 2022 : Le rebond ou la fin, Didier Deschamps joue une partie de son héritage au Qatar

FOOTBALL Le sélectionneur français, qui démarre sa Coupe du monde ce mardi face à l’Australie, ne bénéficie plus de la même mansuétude après le retentissant échec de l’Euro 2021

Aymeric Le Gall
Didier Deschamps a semblé un peu perdu dans ses choix avant de débuter ce qui devrait être sa dernière Coupe du monde en tant que sélectionneur des Bleus.
Didier Deschamps a semblé un peu perdu dans ses choix avant de débuter ce qui devrait être sa dernière Coupe du monde en tant que sélectionneur des Bleus. — FRANCK FIFE
  • Sûr de lui et de sa force en 2018 en Russie, Didier Deschamps a semblé perdre le fil lors du dernier Euro, conclut par un échec retentissant dès les 8es de finale.
  • Si les Bleus ont depuis relevé la tête en remportant la Ligue des nations, ils n’ont gagné qu’un seul de leurs six derniers matchs en compétition officielle.
  • DD paraît plus tendu qu’à l’accoutumée, signe que ce Mondial revêt une importance particulière dans sa carrière de sélectionneur.

De notre envoyé spécial à Doha,

La scène nous a quelque peu fait halluciner. Accroupi au bord de l’estrade, dans la gigantesque salle de conférences du non moins gigantesque centre de presse de Doha, lundi midi, Didier Deschamps prend la pose, tout sourire, avec plusieurs journalistes étrangers comme électrisés par la présence du double champion du monde. Ce genre de pratique sort clairement du cadre d’une conférence de presse de veille de match de Mondial, mais le sélectionneur accepte sans broncher. « Faisons vite, j’ai quand même une journée chargée », prévient-il simplement. Une attitude décontractée qui tranche singulièrement avec celle de la veille, sur le plateau improvisé par Téléfoot dans la cour de l’hôtel des Bleus.



Deschamps apparaît tendu et chaque question du journaliste Fred Calange au sujet du forfait de Karim Benzema amène des réponses sèches, incisives, comme s’il se sentait poussé dans les cordes. Notre confrère de TF1, diffuseur officiel des Bleus, n’est pourtant pas connu pour être le poil à gratter le plus piquant de la profession. Certes, le meilleur atout offensif de la Dèche, avec Kylian Mbappé, vient de lui claquer entre les pattes, et il a toutes les raisons du monde d’être agacé, mais ce n’est pas la première fois que le sélectionneur nous semble sur un fil depuis le début du rassemblement. Si sa propension à titiller les journalistes n’est pas née d’hier, il y a quelque chose de passif-agressif dans son comportement qui raconte autre chose qu’un courroux passager. Lui l’assure pourtant, tout en lui et son groupe n’est que « calme et sérénité ».


Alors, à l’aube de sa troisième Coupe du monde en tant que sélectionneur, Didier Deschamps serait-il plus tendu qu’il ne veut bien le dire publiquement ? Entre le fiasco de l’été dernier à l’Euro qui aurait pu lui coûter sa place si Noël Le Graët n’avait pas calmé les ardeurs de Florence Hardouin, l’ombre pesante de Zinédine Zidane qui va finir par s’impatienter, l’ambiance toxique de travail au sein de la FFF, les accusations de harcèlement dont son président fait l’objet, l’affaire Pogba, les cascades de blessures, il n’y a qu’à se pencher pour trouver des raisons de se ronger les ongles.

Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup

Dans ses choix aussi, le sélectionneur a pu sembler un peu paumé avant de s’envoler au Qatar. A commencer par cette liste de 25 baroque que pas grand monde n’a comprise. En enterrant sans le moindre état d’âme le système à trois défenseurs centraux qu’il avait patiemment travaillé pendant plus d’une année, l’ancien capitaine de France 98 a renvoyé l’image d’un coach qui bricole dans la confusion la plus totale. Un jour, il nous dit que c’est en prenant le plus d’attaquants possible qu’on a les meilleures chances de gagner des matchs, le lendemain il convoque neuf défenseurs, dont un seul latéral de métier.

« C’est vrai qu’il y a un peu une impression de flou général. Ce qui est sûr c’est qu’on a pris du retard par rapport aux autres grandes nations qui bossent dans la continuité depuis des mois et des mois, reconnaît Jérôme Rothen, en place à Doha avec la bande de RMC Sport. Certains choix de Didier sont incohérents, c’est la réalité. Reprendre des mecs comme Giroud… Depuis l’Euro il ne le calculait plus et là il le reprend. Sans parler de la défense à trois, le fait de partir depuis un an sur les côtés avec certains joueurs (Clauss notamment) pour ne finalement pas les rappeler au moment le plus important. Ça donne la sensation qu’on navigue un peu à vue. »

Ça donne aussi l’impression de déjà-vu. Interrogé par le journaliste du Figaro Baptiste Desprez après la claquasse de Bucarest l’été dernier, un proche de Deschamps témoignait dans le bouquin L’histoire secrète d’un rendez-vous manqué : « Il a donné l’impression de se raccrocher aux branches lors du match face à la Suisse, mais aussi tout au long de l’Euro, je ne l’ai pas reconnu. Ce n’était pas le Didier Deschamps sûr de lui et clair dans ses idées. Comme s’il avait subi et improvisé en permanence ». « Ça se sentait que ce n’était pas contrôlé. Tout le groupe l’a ressenti », dira également dans ce livre un membre du groupe présent à l’Euro 2021. « C’est peut-être aussi lié à la mort de son papa, tempère l’ancien attaché de presse Philippe Tournon. Il a connu un vrai passage à vide qu’on peut comprendre et il a peut-être perdu les commandes pendant quelques semaines, c’est tout à fait plausible. »

« Les vieilles recettes n’ont plus les mêmes effets… »

« Est-ce que Didier n’a pas un petit peu perdu la main ?, s’interroge aujourd’hui un proche du sélectionneur. Quand tu restes dix ans à la tête d’une équipe, tu as beau avoir encore faim, est-ce que le ressort ne se distend pas fatalement ? C’est le danger qui guette quand on reste en poste aussi longtemps. Il n’a jamais montré de lassitude, mais est-ce qu’il n’y a pas une sorte d’érosion pernicieuse qui fait que ce n’est plus le Didier de 2014 ou de 2018 ? Et si tu rajoutes à ça quelques déconvenues par-dessus, à l’arrivée les vieilles recettes n’ont plus les mêmes effets… » En parlant de vieilles recettes, on est en plein dedans avec le retour probable au système en 4-2-3-1 version épopée russe pour le match contre l’Australie.

« J’ai du mal à imaginer qu’ils puissent reproduire ce qu’il a fait en Russie dans la façon de jouer, embraye Jérôme Rothen. Tout simplement parce que c’est impossible vu les joueurs qu’il a. Et s’il fait ça, c’est une grave erreur à mon sens. » Il développe : « Si on prend l’exemple de Kylian Mbappé : les efforts que Deschamps lui a demandés en 2018 sur le côté droit à l’époque, est-ce qu’aujourd’hui tu vas pouvoir lui demander la même chose ? Non, car ce n’est plus le même joueur qu’il y a quatre ans. Il va falloir trouver autre chose dans l’approche, dans ce que tu vends aux joueurs. Tu ne peux pas faire jouer des mecs contre nature. Et si tu le fais, tu prends le risque de te couper d’une partie de ton groupe. »

Doha, le chant du cygne de Deschamps ?

Le problème, c’est qu’à l’Euro, DD s’est éloigné des principes fondateurs qui ont fait sa force pour répondre aux demandes de certains de ces cadres - notamment lors du match contre la Suisse - qui poussaient pour jouer à trois derrière. Pour le résultat qu’on connaît. Tout le travail de Didier Deschamps sera de trouver le bon équilibre entre la liberté accordée à ses joueurs offensifs et la solidité à la base du sacre en 2018. Sans oublier d’emmener tout son groupe avec lui pour ce qui est, de l’avis de Rothen, « sa dernière compétition à la tête des Bleus, peu importe le résultat ». Un avis extérieur qui vaut ce qu’il vaut : en cas de parcours enlevé jusqu’en demi-finale, mettons même un quart de finale perdu avec les honneurs, courage pour l’exfiltrer sans faire de drame.

Artisan de l’incroyable réveil argentin après des années de misère, Lionel Scaloni disait récemment que « le système tactique et la stratégie mise en place sont des aspects moins importants que d’avoir des joueurs qui te suivent ». En entendant Lucas Hernandez l’autre jour en conf parler de la nécessité d’avoir « onze guerriers sur le terrain » face à l’Australie, on a peut-être un début de réponse.

Philippe Tournon de poursuivre : « Comme il est pragmatique à fond la caisse, certainement qu’il a retenu certaines leçons de l’Euro et qu’il va corriger le tir. C’est un gars qui ne cultive pas la nostalgie, il mène sa réflexion, il tire ses conclusions puis il avance. Il est fait comme ça. Je l’ai trop fréquenté pour douter aujourd’hui du management de Didier. » Et de sa volonté de prolonger un peu plus son bail en équipe de France, quand tout le monde l’imagine retraité dans un mois.