France-Pologne : Les anti-Deschamps sont-ils des enfants pourris gâtés ?
LE BEAU VS LA GAGNE•Le début de cet Euro 2024 frustre nombre de supporteurs des Bleus sur la qualité de jeu de l’équipe de France. Pourtant, la perspective d’aller loin dans la compétition pourrait suffire à tout oublier, comme toujoursAymeric Le Gall
L'essentiel
- Didier Deschamps est critiqué pour le style de jeu pragmatique de l'équipe de France, jugé ennuyeux et prévisible par une partie des supporteurs tricolores.
- Mais d'autres, y compris les supporteurs étrangers, ne comprennent pas ce débat quand on regarde les résultats des Bleus sur les dernières grandes compétitions.
- Demandez aux Belges, aux fans de vélo ou de tennis, s'ils ne rêveraient pas du palmarès récent de l'équipe de France
A Dortmund,
Non pas que Twitter ait déjà été une safe place où il fait bon échanger des idées autour d’un Espresso Martini, mais il est des sujets plus explosifs que d’autres. Parmi ceux-là, Didier Deschamps et son « boring style » figure, sinon sur le trône, au moins sur le podium, à chaque grande compétition internationale. Avec, d’un côté de l’octogone, les ayatollahs du beau jeu qui abhorrent le pragmatisme et la froideur du sélectionneur, et de l’autre, les chantres de la gagne qui vomissent les arguments des premiers.
Ces deux camps étant trop opposés, on n’aura pas la prétention de les réconcilier un jour. Ce qui ne nous empêche pas de prendre part au combat après deux matchs des Bleus que l’on qualifiera de… fidèles à leur réputation. Dans la foulée du match nul contre les Pays-Bas, un tweet a remis le feu au village. « 12 ans de Didier Deschamps. 10 ans de Macron. On aime souffrir dans ce pays », a écrit le bien nommé « Jason Burne », 90.000 abonnés au compteur, s’attirant les vivas des antis-DD et les foudres des autres.
Puisqu’il n’a pas donné suite à notre demande, nous avons trouvé en Thomas un autre avocat de la cause « Deschamps, merci mais non merci ». Sachez par ailleurs que le service des sports de 20 Minutes est remplis de Thomas, mais ceux-ci n'osent pas le dire trop fort. Ou pas en public, les lâches. Quoi qu'il en soit, si notre courageux supporter concède avoir déjà pris son pied devant certains matchs – France-Argentine 2018 pour ne pas le citer – le jeune homme précise que c’est d’abord une histoire de « storytelling, de scénario » et pas « sur la prestation des Bleus » en elle-même.
« « Les matchs de DD, 95 % du temps, c’est bloc médian voire bas, milieu qui presse et attaquants qui se démerdent (Mbappé parlera de liberté), déroule à la barre notre accusé. Tactiquement tu t’ennuies à mourir depuis sa prise de poste. Tu progresses en bleu car le niveau individuel des joueurs augmente (Valbuena-Sissoko-Cabaye, Griezmann-Mbappé-Kanté) mais tu sais déjà avant le match comment on va jouer, et en fonction du déroulé tu peux presque faire les changements à sa place. » »
La FFL à la rescousse de DD
Vu ce qu’on écrit à longueur de papiers depuis le début de l’Euro, on peut difficilement lui donner tort. Mais toute la question – et dieu sait que ça fait des années qu’on se la pose – est de savoir si l’on serait d’accord de sacrifier nos résultats de ces huit dernières années pour les seuls beaux yeux du « joga bonito ». Pour beaucoup de supporteurs, cela ne fait aucun doute. Ce qui hérisse Antoine, le Raïs en chef de la Fédération Française de la Lose, qui se voit aujourd’hui obligé de sortir sa zone de confort pour défendre une équipe qui va totalement à l’encontre des principes de son média.
« Entre 88 et 98, l’équipe de France est abominable. La question, à l’époque, ce n’était pas de savoir si on allait aller en finale mais si on allait se qualifier pour la Coupe du monde ou l’Euro, rappelle-t-il. Quand j’entends des mecs se plaindre et parler de souffrance, ça me rend ouf. T’as des pays qui ont eu des générations dorées et qui n’ont rien gagné. Demande à un Hollandais s’il est ok pour que tu lui retires le football total contre deux coupes du monde ? Pour moi, on est complètement des pourris gâtés. »
JF n’est pas Néerlandais mais Belge et lui aussi nous demande où apposer sa signature au bas du contrat. « Vu de Belgique, vous voir vous plaindre c’est totalement incompréhensible. Vous avez certainement le meilleur sélectionneur au monde. Avec beaucoup d’amis, on est persuadés que c’est lui qui nous élimine en demi-finale en Russie, ressasse ce supporteur du Standard de Liège. Il nous a tendu un piège et Martinez fut incapable de trouver la parade. Le football romantique ça va bien un temps mais le plus important c’est l’armoire à trophées. Il n’y a pas de grandes victoires sans grand général. Et Deschamps en est un. »
Ils en pensent quoi dans les autres sports ?
Voir les supporteurs d’une équipe de France qui fait trois finales (dont une victoire) sur les quatre dernières grandes compètes et qui osent se plaindre, il n’y a pas qu’à l’étranger que ça retourne le bide. Prenez nos amis fans de tennis. Que ne donneraient-ils pas pour gagner un jour un grand chelem, peu importe la manière !
« Pour moi, quand on est supporteur de la France, on n’a pas le droit de se plaindre du style de jeu de Deschamps, pose Johan, fondateur de Tennis Legend. C’est comme si un joueur français qui atteint la finale de trois des quatre derniers tournois du Grand Chelem se faisait critiquer car il a un style de jeu trop défensif, pas beau à voir. Tant que ça gagne, je trouve cela dur de critiquer, surtout quand on sait à quel point il est difficile d’aller loin dans les compétitions majeures, surtout au foot. »
Même recadrage de la part des fadas de vélo qui, à part sur les deux titres de champion du monde de Julian Alaphilippe, n’ont pas eu beaucoup d’occasions de vibrer sur des titres majeurs. « Depuis Nanard Hinault en 1985, on n’a plus vu un coureur français gagner la Grande Boucle. En 1985, Platoche jouait encore au foot, Deschamps débutait au FC Nantes et Mitterrand était Président, rigole l’équipe du compte Twitter Dans la Musette. Ce qui veut dire qu’une grande partie des fans de cyclisme n’a jamais vu un français gagner le Tour de son vivant. »
« En comparaison, 2018, c’était hier, et il s’agirait d’apprendre à chérir ce cadeau contemporain de DD. Pendant que les fans des Bleus ronchonnent avec leurs deux étoiles cousues sur le torse, nous, on serait prêts à faire des rituels vaudous sous la pleine lune pour donner à Lenny Martinez une infime chance de gagner le Tour d’ici 2032 », poursuivent-ils avec humour, le dernier artifice des perdants magnifiques.
Le beau, la gagne ou les deux ?
Au fond, le débat ne porte pas tant sur le fait de savoir si les Bleus jouent (et gagnent) moche. Là-dessus, à quelques exceptions près, on se serre tous la paluche, bons amis. Non, les dissensions apparaissent sur un autre terrain, philosophique celui-là, quand on doit trancher entre le beau ou la gagne. Car c’est bien de cela dont on parle. A quelques rares exceptions près, l’Espagne de Del Bosque en est une, on n’a que peu de souvenirs de magnifiques vainqueurs.
« On se fait chier devant les Bleus, c’est vrai. Mais c’est plus ou moins tout le temps le cas avec toutes les équipes, à part si t’es Espagnol entre 2008 et 2012 et que tous tes joueurs jouent dans le même club. Mais, globalement, le football international c’est chiant d’un point de vue du jeu, c’est rare de voir des équipes hyper chatoyantes, argumente Antoine de la FFL. Donc oui, on s’emmerde. Oui, on pourrait sûrement faire mieux mais, à mon humble avis, les émotions sont au-dessus du plaisir. La dernière finale, on est nuls pendant 80 minutes mais t’as oublié tout ça à la fin du match. Et qu’est-ce qu’on retient aujourd’hui ? Qu’on a vibré comme jamais. »
« Certains veulent gagner, bien jouer, bien jouer en gagnant… Moi je veux gagner, qu’on joue bien ou mal, tranche Tchouameni. A la fin de notre carrière, on se souviendra plus du palmarès de chacun que de la manière dont on a joué. » A l’arrivée, en effet, les critiques seront toujours éteintes par le bruit du succès. Et ça DD le sait. Mais vu ce qu’il se prend dans le museau alors que les Bleus sont au sommet du foot de sélection, on n’ose imaginer ce qu’il adviendra en cas d’échec cet été. Quoiqu’on en avait déjà eu un joli petit aperçu après la claque contre la Suisse il y a trois ans. Ce qui ne l’avait pas empêché de continuer jusqu’au Qatar. Les chiens aboient et la caravane passe.


















