ASSE-PSG : Pourquoi l’interminable dossier de la vente du club empoisonne-t-il Saint-Etienne ?

FOOTBALL Reportée (au mieux) en 2022, une reprise du club séphanois, dirigé depuis 17 ans par le duo Roland Romeyer-Bernard Caïazzo, est un enjeu majeur étrangement géré par l’ASSE

Jérémy Laugier
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Les présidents Bernard Caïazzo et Roland Romeyer, ici lors du sacre de 2013 en Coupe de la Ligue, sont en poste depuis 17 ans à la tête de l'ASSE.
Les présidents Bernard Caïazzo et Roland Romeyer, ici lors du sacre de 2013 en Coupe de la Ligue, sont en poste depuis 17 ans à la tête de l'ASSE. — GUY JEFFROY/SIPA
  • Après avoir envisagé vendre l’ASSE dès 2018 à l’investisseur américain Peak6, le tandem Roland Romeyer-Bernard Caïazzo a clairement annoncé son envie de passer la main en avril dernier.
  • Rien n’a pourtant concrètement bougé depuis sept mois au niveau de la direction d’un club en proie à une fragilité financière, malgré le passage jeudi sans mesure à son encontre, de la part de la DNCG.
  • Impatients d’ouvrir une nouvelle page, les supporteurs stéphanois s’apprêtent à défier le PSG, dimanche (13 heures) dans un Chaudron en formule huis clos partiel.

Un lob de 68 mètres de Wahbi Khazri, un buzzer beater de Saïdou Sow pour enfin remporter un match contre Clermont (3-2 le 7 novembre), et un tweet du club annonçant jeudi que la DNCG ne prononçait « aucune mesure à l’encontre de l’ASSE ». Les bons moments se comptent sur les doigts d’une main cette saison pour les supporteurs stéphanois, et le dernier en date a pu (un peu) les rassurer sur la survie du club. Toujours relégables (19es) avant de défier le PSG, dimanche (13 heures), les Verts jouent en effet avec le feu depuis plusieurs mois, à en croire Xavier Thuilot.

« J’étais là quand Wesley Fofana est parti [en octobre 2020 à Leicester pour 35 millions d’euros] et ce n’était pas prévu, racontait le mois dernier sur le site Poteaux Carrés l’ancien directeur général du club. Mais cinq jours avant la fin du mercato, on apprend que l’échéance d’octobre de Mediapro n’est pas payée. Donc là, ce n’est plus une question d’émotion, de sport… C’est comment on fait pour payer les salariés du club jusqu’au 30 juin 2021, quel que soit leur métier ? Sans la vente de Fofana, le club aurait disparu. C’était impossible autrement. »

Ici à la lutte avec l'attaquant de Chelsea, Timo Werner, l'ancien roc stéphanois Wesley Fofana s'éclatait en Premier League avec Leicester, avant sa grave fracture du péroné en août.
Ici à la lutte avec l'attaquant de Chelsea, Timo Werner, l'ancien roc stéphanois Wesley Fofana s'éclatait en Premier League avec Leicester, avant sa grave fracture du péroné en août. - Catherine Ivill/AP/SIPA

Sept mois après, rien de bien concret sur une reprise du club

Si l’audition auprès de la Direction nationale de contrôle de gestion (DNCG) n’a rien révélé d’alarmant jeudi, tous les suiveurs ou presque de l’ASSE ont un souhait principal depuis de longues années : voir Roland Romeyer (76 ans) et Bernard Caïazzo (67 ans) passer la main, après 17 saisons à la tête du club. Ce changement de direction était déjà dans l’air du temps en mai 2018, lorsque Sainté officialisait « des négociations exclusives » avec l’investisseur américain Peak6. Les deux présidents visaient alors une vente d'« au moins 80 millions d’euros ».

Celle-ci avait capoté, et malgré une piste venue des Émirats arabes unis et évoquée en Une de L’Equipe en septembre 2018, cela a été le calme plat jusqu’au 13 avril 2021. Ce jour-là, Roland Romeyer et Bernard Caïazzo ont annoncé avoir confié à une banque d’affaires « la mission de sélectionner le meilleur investisseur ». Pourquoi rien n’a-t-il donc réellement bougé au sujet d’une vente du club depuis sept mois et cette annonce officielle ?

« La Ligue 1 pâtit d’une mauvaise réputation »

« De manière globale, la Ligue 1 pâtit d’une mauvaise réputation, entre le dossier Mediapro, l’arrêt prématuré de l’exercice 2019-2020 en raison du Covid-19, l’incertitude quant à la valorisation des droits TV et l’augmentation des débordements dans les stades cette saison, évoque d’abord l’économiste du sport Pierre Rondeau. Pour toutes ces raisons, si un investisseur doit parier quelque part aujourd’hui, ce ne sera peut-être pas en France. »

Ajoutez à cela la spécificité stéphanoise, qui ne peut clairement pas rassurer grand monde sur une présence en Ligue 1 l’été prochain, au vu d’une entame de championnat désastreuse, et malgré une série en cours de deux premiers succès enchaînés.

L'avant-match entre l'ASSE et Angers avait eu des allures de chaos généralisé, le 22 octobre sur la pelouse du Chaudron. PHILIPPE DESMAZES
L'avant-match entre l'ASSE et Angers avait eu des allures de chaos généralisé, le 22 octobre sur la pelouse du Chaudron. PHILIPPE DESMAZES - AFP

« On envoie un signal négatif aux investisseurs potentiels »

« Le paradoxe, c’est que ce club a une histoire [10 titres de champion de France] et qu’il est sain au niveau de ses structures financières, confie Pierre Rondeau. En 2019-2020, l’ensemble de ses actifs était valorisé à 93 millions d’euros et cette somme n’a pas pu être divisée par trois depuis. Il pourrait donc tout à fait y avoir des investisseurs prêts à mettre 20 ou 30 M€ pour racheter le club. » Il n’empêche que le cabinet de conseil KPMG a transmis le résultat de l’analyse des candidatures de reprise et que « les garanties juridiques et financières apportées par les candidats sont insuffisantes », d’après un communiqué de presse fourni mardi par les actionnaires du club. Rien que cette transparence assumée étonne Pierre Rondeau.

En communiquant ainsi qu’il y a un retard sur le projet de vente, je trouve qu’on envoie un signal négatif aux investisseurs potentiels. Il y a des effets pervers : ça pousse à croire que le club n’est pas assez sérieux pour réellement intéresser des candidats. On peut se dire qu’il y a un loup dans le projet, comme lorsque l’annonce d’une maison en vente reste pendant trois ans sur Le Bon Coin. Ces négociations s’effectuent habituellement en coulisses, comme à Newcastle où la vente a été annoncée d’un coup par le club. »

Ce jour-là paraît encore lointain à Sainté, même si de nouvelles candidatures vont désormais être étudiées par KPMG, à en croire le communiqué de mardi. La situation s’était par exemple accélérée l’été dernier au sujet de la reprise des Girondins de Bordeaux montée par Gérard Lopez, mais ça s’explique par « les risques de faillite » qui étaient imminents en Gironde. Rien ne laisse à penser que ça se passera ainsi en vue du lancement de la saison 2022-2023, pour laquelle Claude Puel ne sera plus sous contrat sur le banc. Sans surprise, les kops ont réagi à cet énième décalage dans le dossier de la vente du club, avec des banderoles brutales laissées jeudi au centre d’entraînement et devant le Chaudron.

« Avec nos deux présidents qui ne sont jamais d’accord, c’est compliqué, soupire Sylvie, supportrice de l’ASSE depuis 1975, et abonnée au stade Geoffroy-Guichard même si elle vit à Toulouse. On parle de cette vente depuis tellement longtemps que je n’y crois plus trop. » Une posture de blasée qui correspond bien au peuple vert, loin de s’écharper sur les réseaux au sujet de la vente du club comme peuvent le faire les Marseillais. Pour Sylvie, la bascule de la lose ne date pas d’hier dans le Forez.

« S’il y a vente, il faut vraiment une cassure avec cette direction »

« On a manqué le virage en 2013, lorsqu’on aurait dû grandir après la Coupe de la Ligue remportée, regrette la membre du kop nord de 55 ans, qui n’assistera donc pas au choc contre le PSG en raison du huis clos partiel. Et depuis le départ de Christophe Galtier [en 2017], c’est la débandade. » Comme tant d’accros au maillot vert, Sylvie est consciente que l’éventuelle ouverture d’une nouvelle ère ne sera pas gage de meilleure réussite sportive.

« L’exemple américain à Bordeaux nous a bien refroidis, reconnaît-elle. Il faudra être vigilants à ne pas perdre notre identité. J’ai notamment peur du copinage avec les dirigeants actuels en cas de projet local retenu. S’il y a vente, il faut vraiment une cassure avec cette direction. Une chose est certaine depuis un moment : on se déplume et on recrute que dalle. Donc si l'ASSE n’est pas vendue, on va finir par tuer le club. » Ce serpent de la mer qu’est devenue la non-vente du club n’aide clairement pas à la sérénité d’un groupe dans le dur.