La Coupe du monde dans nos vies, épisode 31. «"Les Yeux dans les bleus", c'est ma Bible. Je pleure à chaque fois»

INTERVIEW Paul, 28 ans, regarde chaque année depuis vingt ans le documentaire Les Yeux dans les Bleus. Un amour inconditionnel, irrationnel, pour un film qui n’a jamais cessé de le faire vibrer…

Propos recueillis par Helene Sergent

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Le film, réalisé par Stéphane Meunier, est devenu culte depuis la victoire des Bleus en Coupe du monde le 12 juillet 1998.
Le film, réalisé par Stéphane Meunier, est devenu culte depuis la victoire des Bleus en Coupe du monde le 12 juillet 1998. — TURNLEY/SIPA

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

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Aujourd’hui épisode 30. L’interview de Paul, 28 ans, fan obsessionnel du documentaire réalisé par Stéphane Meunier en juillet 1998, Les Yeux dans les Bleus.

« Les Yeux dans les Bleus, c’est le Love Actually du football. T’as beau l’avoir regardé douze fois, y’a toujours un passage où tu chiales ». On pouvait difficilement trouver définition plus juste que celle-ci, balancée un soir par une amie qui tentait d’en convaincre un autre de regarder le fameux documentaire. Réalisé par Stéphane Meunier à l’été 1998, le film retrace, dans l’intimité, le parcours des Bleus pendant le Mondial. Cent-cinquant-sept minutes devenues mythiques pour toute une génération.

Paul avait huit ans en 1998. Depuis la découverte, gamin, du documentaire avec son frère, il a développé une affection inconditionnelle, irrationnelle pour le film. Une madeleine de Proust qu’il a accepté de nous raconter, un 12 juillet 2018.

Dans quel contexte tu regardes Les Yeux dans les Bleus ?

Je le regarde au moins une fois par an. Ça peut être sur un coup de tête, en voyage avec des potes pour se marrer. Je l’ai regardé aussi le lendemain des attentats du 13-Novembre, j’étais mal, j’étais triste, j’avais besoin d’un truc pour me remonter le moral. Cette année, je l’ai maté juste avant le début de la Coupe du monde. J’ai regardé tout ce qui a été fait pour les 20 ans de France 98 et à chaque fois j’étais déçu. Le seul moyen de vibrer, c’est ce film.

Et tous les ans, quand je le regarde, je pleure. Je l’ai sur mon disque dur mais quand j’ai envie de le regarder sur un coup de tête, je vais au plus simple, je vais sur YouTube, il est disponible en intégralité. La qualité est crade mais, on s’en fout au fond de la qualité de l’image. D’ailleurs, on se fout de tout à partir du moment où la petite musique d’intro commence et qu’on les voit courir dans les bois…

Qu’est-ce que le film représente pour toi ?

Ça a ancré définitivement dans mon esprit ce que j’ai vécu quand j’étais gamin. J’avais huit ans en 1998, le Mondial c’est mon premier souvenir footballistique. Je m’en souviendrai toujours. J’ai pas un souvenir de l’intégralité des matchs mais je me rappelle de ceux qui comptent. Les Yeux dans les Bleus ça a permis d’immortaliser tout ça. C’est ma Bible, c’est à part.

Pourquoi ?

Approcher des joueurs comme ça, d’aussi près, c’est plus possible. Tous les reportages diffusés maintenant sont encadrés par la FFF qui sélectionne tout, calcule tout. Là on parle d’un documentaire où tu vois Thuram qui écoute du NTM posé dans sa chambre, Manu Petit qui se coiffe devant sa glace pendant des heures, une bouteille de blanc vide sur la table de chevet de Barthez ou Laurent Blanc après le match qui fume sa clope dans sa chambre à Clairefontaine, ce serait impossible d’avoir ces images-là maintenant ! Typiquement, tu prends l’image de Petit avec son peigne, tu les montres aujourd’hui à la Fédé, l’agent du joueur dit tout de suite « non mais c’est pas possible, il a l’air d’un blaireau ».

Ca fait beaucoup moins « pro » que la communication des joueurs actuels. Zidane, Deschamps, tu les vois, ils n'ont pas de pec’, pas d'abdos, ils sont « fit » mais on dirait quand même des sportifs du dimanche, c’est pas des marmules [des « brutes », des « machines »] comme les pro aujourd’hui. T’as pas l’impression que ces mecs-là vont être champions du monde, on dirait un film de famille. Y’a une liberté de ton des joueurs aussi qu’on ne nous montre plus aujourd’hui. Quand Duga dit « ils sont pénibles ces Arabes » en parlant de Zizou, ça pourrait plus sortir maintenant.

Ça veut pas dire que c’était simple de faire ça à l’époque. Le film a failli ne pas se faire d’ailleurs. Au début Jacquet voulait pas, il fermait des portes, et au bout d’un moment le réalisateur lui a dit que c’était pas possible, qu’il pouvait pas le faire dans ces conditions.

Est-ce que c’est pas un film surtout générationnel ?

Si un peu, mais je reste aussi persuadé que si on rediffuse le film à des gamins maintenant, ils kiffent quand même. Déjà parce que c’est un super documentaire. C’est probablement l’un des premiers trucs « inside » produit en France. C’est réalisé plusieurs années avant Loft Story et des images captées comme ça dans l’intimité qui plus est dans le milieu sportif, ça n’avait jamais été fait.

Et la partie « foot », « technique » n’est presque pas présente, tu peux le montrer à tout le monde. On ne pourra jamais se lasser, Zidane, ça fera toujours rêver. Le fait qu’il n’y ait aucun commentaire aussi, c’est génial. Ils laissent vivre les images, le côté immersif sans la voix est beaucoup plus fort du coup. Aimé Jacquet c’est devenu une icône grâce à ce film. Ça aurait pu être un sélectionneur star et basta, mais c’est devenu une icône et ses répliques avec.

Paul ne se contente pas d'imiter les répliques d'Aimé Jacquet tirées du film. Il aime aussi les porter.
Paul ne se contente pas d'imiter les répliques d'Aimé Jacquet tirées du film. Il aime aussi les porter. - H.Sergent/20Minutes

Y a-t-il des passages qui ont une saveur particulière pour toi ?

Plein. Quand Thuram met le deuxième et qu’il y a la chanson « Oh happy day » qui monte, je pleure, j’ai des frissons. Là cette année, j’ai un peu mûri, j’ai pleuré que pendant la séquence sur la finale. Mais y’a aussi l’image de Bernard Lama qui vient soulever Barthez qui est à terre et qui lui dit « un champion du monde c’est debout », je trouve ça beau parce que les deux ne s’aimaient pas, Barthez a un peu volé la place de Lama mais il le relève quand même. Et puis à la fin quand Jacquet vient voir Emmanuel Petit et qu’il lui dit « Mon Manu ! C’était toi le meilleur mon Manu ! », c’est beau.

Ou quand Laurent Blanc marque contre le Paraguay et tu le vois dans les couloirs du vestiaire avec son gamin et il lui dit : « Il avait dit quoi papa ? Il avait dit quoi papa ? » son gosse répond « Qu’il allait marquer ! » et lui : « Et bah voilà, allez, le bisou », il tend sa joue et hop. C’est magnifique. La B.O est exceptionnelle aussi, elle joue beaucoup. Le son de Roudoudou est devenu aussi mythique que le film.

Quand Laurent Blanc marque contre le Paraguay et tu le vois dans les couloirs du vestiaire avec son gamin et il lui dit : « Il avait dit quoi papa ? Il avait dit quoi papa ? » son gosse répond « Qu’il allait marquer ! » et lui : « Et bah voilà, allez, le bisou », il tend sa joue et hop. C’est magnifique.

Tes répliques cultes ?

Au boulot mes collègues pètent un câble. J’imite souvent Aimé Jacquet, avec un accent dur, un accent qui monte. « J’ai un respect total des attaquants », c’est une phrase culte. La première causerie à Clairefontaine, c’est exceptionnel, il les prend un par un, il sort son fameux « Petit bonhomme » à Bernard Diomède, moi maintenant j’appelle des potes « Petit Bonhomme ».

Ou quand des amis font des conneries en soirée, je leur dis « T’as pas pu t’empêcher », comme Jacquet avec Zizou. Globalement, les mecs avaient beaucoup d’autodérision. On voit par exemple plusieurs joueurs se faire masser et il y a Thuram qui engueule Henry et qui lui dit « Tu devrais pas rire à leurs blagues racistes », c’était déjà le Thuram qu’on connaît 20 ans plus tard. Et il y a le pitch d’Aimé Jacquet à la mi-temps contre la Croatie qui, pour moi, reste au dessus tout : « Vous avez peur les gars ? Peur de qui ? Peur de quoi ? Je vous le dis vous allez perdre les gars ! ». C’est magique.

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