La Coupe du monde dans nos vies, épisode 27. Humiliations, triomphe des footix et lèche-culs, l'enfer des pronostics entre collègues

SERIE « T’as combien de points toi ? », « J’ai perdu dix places à cause de l’Allemagne ! » ont été les phrases les plus prononcées de ce Mondial à la machine à café, selon un sondage interne totalement biaisé...

Helene Sergent

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Initiative — Caiaimage / Rex Feature/REX/SIPA

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

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Aujourd’hui, l’épisode n°27 : L’enfer des pronostics en entreprise

On l’aimait bien ce collègue. Le genre de mec qui dépanne toujours de dix centimes à la machine à café et jamais le dernier pour une pause clope. Et puis la Coupe du monde a commencé. Et, comme dans des milliers d’entreprises, le concours de pronostics avec. On avait bien vu passer ce mail en mai dernier qui promettait une box week-end, un maillot de l’Equipe de France ou une bouteille de champ' pour le salarié victorieux. Mais on avait sous-estimé l’engouement, la folie et les comportements déviants que ça allait entraîner.

« T’as combien de points toi ? », « J’ai perdu dix places à cause de l’Allemagne ! », « Le Japon a intérêt à marquer trois buts là »… Depuis l’ouverture de ce Mondial en Russie, notre collègue est devenu intenable. Un Nigeria-Islande ? Il commente chaque action, fait semblant d’être tenu en haleine pendant 90 minutes de purge et exulte parce qu’il avait parié 2-0. Bref, l’enfer. Au lieu de rager dans notre coin, on s’est lancé à la recherche d’autres congénères. Sur les traces d’un Lévi-Strauss en open-space et avec beaucoup de mauvaise foi, voilà les profils de celles et de ceux qui, comme nous, subissent depuis trois semaines.

  • L'ultra humilié par les footix

C’est la plaie de ce Mondial. La critique qui revient sans cesse sur les réseaux sociaux. L’élimination de l’Allemagne, du Brésil ou du Portugal a pris tout le monde de court. Et dans la plupart des boîtes, les salariés passionnés de foot souffrent. Cette Coupe du monde, c’est le triomphe du footix. Logan travaille à Montpellier dans une entreprise spécialisée dans la synthèse organique. Le 26 juin, il nous a envoyé par mail un sublime pamphlet en l’honneur d’un de ses collègues chimistes, Pierre, coincé dans la spirale de l’échec des pronos.

Extrait : « Après 16 matchs, Pierre accumulait près de 56 points, ce qui le plaçait bien calé dans la charrette. On le voyait au travail, le regard sombre et l’insulte facile, bougonner dans son coin (…). Pierre obtint rapidement le badge « cinq ratés » après un magnifique cinq à la suite. On restait subjugués devant tant de maîtrise (…) Quel plaisir pour ses collègues de travail. Le voir se débattre, se morfondre, se justifier, se flageller est un spectacle qui mériterait d’être payant. La routourne a tourné et Pierre se retrouve bon dernier et ne semble pas avoir trouvé l’échelle pour le sortir de cet enfer ».

La lettre envoyé par un lecteur pour chambrer un de ses collègues.
La lettre envoyé par un lecteur pour chambrer un de ses collègues. - 20Minutes

On a beaucoup ri, mais on a aussi eu de la peine pour Pierre (on est pas des bêtes). Alors on l’a appelé pour avoir sa version des faits. « Ça fait longtemps que je joue avec mes potes à "Mon Petit Gazon" et je me débrouille bien. Je me suis dit que ça pouvait être sympa de lancer un concours entre collègues pour le Mondial. »

C'est pas si évident d'avoir toujours faux. Être en permanence à côté, c'est pas si simple. »

La suite est une succession d’échecs : « Dans notre ligue y’a plein de gens qui aiment moins le foot que moi. Me retrouver dernier ça m’a franchement énervé. Je suis 36e sur 36, à ce stade-là de la compétition je sais que c’est foutu. Mes potes m’appellent même maintenant pour savoir ce que j’ai mis comme prono et s’ils ont mis la même chose, ils changent leurs scores au dernier moment. C’est un enfer. » S’il y voit un « concours de circonstances, Pierre préfère tirer le positif de cette triste experience : « C’est pas si évident d’avoir toujours faux. Être en permanence à côté, c’est pas si simple », se marre-t-il.

Dans les couloirs de 20 Minutes la revanche du footix est plus qu’assumée. Elle est revendiquée. Romain, journaliste au service Paris fait partie de ces enthousiastes. La critique du concours et de ces amateurs du dimanche qui émane surtout du service des sports l’irrite : « Les mecs gueulent alors qu’ils font ça toute l’année sur des Sochaux-Guingamp. Cette forme de rejet, c’est une façon de dire : « Ces blaireaux commencent à pronostiquer alors que nous, on fait ça toute l’année ! ». En réalité, ils supportent pas qu’on leur vole leur jeu. Moi j’assume totalement et ce concours, ça m’a permis de regarder des matchs que jamais je n’aurai suivis en temps normal ».

  • Le salarié écrasé par la pression sociale

C’est la foule silencieuse qui peuple les tableaux des pronos. Judith, 27 ans, vient juste de décrocher un job dans une grande enseigne culturelle. « Je pense que je pourrai être mal vue ou apparaître comme snob, pas "corporate" si je ne participais pas », confie la jeune femme. C'est aussi, pour elle, un moyen de faire son trou : « Tous les matins, les collègues regardent leur classement, leurs points. Ils se moquent de moi parce que je suis dernière mais je m’en fiche. Ça fait quand même dix minutes de discussions tous les matins avec des gens de la hiérarchie, ça permet de briser la glace. »

Chléo, elle, termine bientôt son contrat. « Y’avait clairement un risque de passer pour rabat-joie, de ne pas être "collectif" si on ne participait pas. Même ceux qui n’aiment pas ça et qui n’y connaissent rien s’y sont pliés de bonne grâce. Moi, je me suis surtout dit que ça pouvait participer à laisser un bon souvenir dans la boîte et auprès de mes collègues si je jouais le jeu. » Mais comme nous, elle n’avait pas anticipé la « place » que les pronos allaient prendre dans la vie quotidienne de l’entreprise. « C’est omniprésent. Ça fait chuter de dingue notre productivité. Même si on décide de pas regarder le match, on a forcément un collègue qui va commenter son score, et ça va nous inciter à vérifier notre classement. Au bout d’un moment, on risque de saturer. »

Joe enchaîne: « C’est un peu la dictature. Tout le monde devrait participer sous peine de se voir taxé de mauvais joueur. Il y a des employés qui ont passé un temps fou à concevoir un tableau de pronostics avec plein de formules compliquées. » Et puis c'est vrai qu'on est là pour bosser, merde. « Combien d’heures, de jours passés à ce genre de choses au lieu de réellement travailler ? Et je compte pas les heures passées à commenter le tout. »

  • Le pique-assiette assumé

C’est peut-être le profil qu’on préfère. Cynique, le pique-assiette participe à cette machinerie mais la méprise. Son carburant à lui ? L’appât du gain. Martin, 32 ans, a été l’un des premiers à s’inscrire pour le concours de prono. Cadre dans une grande compagnie d’assurances, il n’a qu’un objectif : remporter le gros lot. « Les collègues font semblant de jouer pour l’amour du jeu, pour le côté fédérateur, moi le premier. En réalité, s’il n’y avait pas la promesse du cadeau, je suis persuadé que la majorité des salariés ne participeraient pas ». On lui souhaite de pas pointer à Pôle Emploi lundi après une telle confession. En  même temps, le CE a mis les moyens: « à chaque fois, on monte en gamme. Pour l’Euro 2016, on pouvait gagner du Ruinart. Cette année, la boîte a vu les choses en grand et offre au gagnant un week-end dans un hôtel de luxe. »

Claire, 29 ans, avoue elle aussi : « J’ai vu le truc de pronos, je me suis dit "Trop cool, y’a un week-end à gagner !". Puis, dans la seconde, je me suis dit "mais en fait t’y connais rien, t’as aucune chance de gagner, parier ça t’intéresse pas et le foot non plus". » Pour tenter sa chance, elle a fait appel à son copain, journaliste sportif. « Il était hyper content. Il m’a dit "en plus je vais pouvoir expérimenter des scores" puisqu’il est inscrit dans d’autres ligues. » Au bout de deux semaines, ce qui devait être un simple coup de main est devenu un sujet de conversation quotidien : « Il tient absolument à ce qu’on le fasse ensemble en rentrant du boulot. Sur chaque match, il me consulte : "Si je mets 1-1, ça va ?" Mais moi, j’en ai aucune idée et je m'en fous. Il analyse nos victoires, nos défaites, élabore des stratégies. Franchement, je regrette. »

Et c'est ainsi que les pronos déchirèrent une si belle histoire d'amour. Putain de foot.

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