La Coupe du monde dans nos vies, épisode 30: «Besoin de faire corps», mais pourquoi regarde-t-on les matchs devant des écrans géants?

ECRANS Besoin de se rassembler, de vibrer et émotions décupplées, visionner un match devant un écran géant entouré d’inconnus reste pour beaucoup une expérience exceptionnelle…  

Hélène Sergent (avec B.V)

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A Paris, 20.000 personnes se sont retrouvées sur le parvis de l'Hôtel de Ville pour regarder ensemble la demi-finale France-Belgique.
A Paris, 20.000 personnes se sont retrouvées sur le parvis de l'Hôtel de Ville pour regarder ensemble la demi-finale France-Belgique. — DAMIEN MEYER / AFP

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

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« Qui a envie de se retrouver en plein cagnard avec 20.000 personnes pour regarder le match, franchement ? » Au départ, on l’avoue, on était un peu dubitatif à l’idée d’assister à la demi-finale France-Belgique sur le parvis de l’Hôtel de ville à Paris. Plus friand de petits bars bondés que des fans zone, on a vite changé d’avis en écoutant les souvenirs et les sentiments de celles et ceux qui ont vécu une fois dans leur vie, un événement sportif majeur, massés devant un écran de 62m² (pour vous donner une idée, c’est presque deux fois plus grand que notre appart').

Démocratisés au début des années 90, les écrans géants installés par les municipalités pour permettre aux habitants de suivre les grands matchs sont devenus omniprésents. La décision du ministère de l’Intérieur d’interdire les retransmissions sur la voie publique en mai dernier a été vécue comme une vraie déception. C’était sans compter sur le parcours exceptionnel des Bleus pendant ce Mondial.

« On frissonne comme si on était au stade »

Pour Sarah, 21 ans, étudiante en marketing à Paris, « ne pas aller dans la fan zone parisienne pendant l’Euro 2016 semblait aberrant ». Elle s’explique : « Elle était gratuite, avec les plus grands écrans européens. J’y suis allée dès les matchs de poules et j’ai adoré l’ambiance. On était plus de 90.000, on chantait en même temps, on vibrait aux mêmes moments. »

« On a beau être des milliers, on agit comme une seule et même personne »

Présente à la finale contre le Portugal malgré une jambe dans le plâtre, elle décrit : « J’ai rarement vu ça. Même si on a perdu, je ne regrette pas d’y être allée. On a tous eu le cœur qui s’est serré quand la frappe de Gignac a touché ce maudit poteau. On a tous eu le cœur lourd quand on a entendu le coup de sifflet final. On a beau être des milliers, on agit comme une seule et même personne. » Une sensation partagée ce mardi 11 juillet pour suivre l’épopée des Bleus en Russie.

Habiba, 56 ans, et Coraline, 20 ans, ne se connaissent pas. Venues l’une et l’autre seules pour assister à la demi-finale face à la Belgique devant l’Hôtel de ville et installées côte à côte, elles racontent : « C’est pas comme le regarder à la maison, ici c’est chaleureux, on frissonne comme si on était au stade ! C’est la première fois pour moi et je trouve ça génial de pouvoir partager un moment comme ça ». « C’est magique, on stresse ensemble, on tremble ensemble, je préfère partager ça avec tout ce monde plutôt que chez moi, toute seule ou en petit comité », ajoute Coraline.

Un sentiment décuplé lorsqu’il s’agit de football analyse Marie-Cécile Naves, directrice des études « Sport et citoyenneté » et coauteure du Pouvoir du sport (Fyp Editions). « C’est le sport universel par excellence. L’écran géant favorise l’expression des émotions. Tous les historiens et anthropologues qui ont travaillé sur la psychologie des foules ont montré que nous étions beaucoup plus désinhibés dans ce contexte, plus heureux ou plus agressif, l’effet de masse décuple la possibilité d’exprimer des choses que quand on est tout seul. Il y a une forme d’irrationalité collective. »

« Faire corps »

Pour d’autres, être présent « ensemble » relève aussi de l’acte politique. Catherine, 40 ans, est venue avec sa fille Amélie, 10 ans sur le parvis de l’Hôtel de ville parisien. « On est là évidemment pour l’ambiance unique. Je tenais aussi à ce que ma fille connaisse ce que j’ai vécu en 1998. Mais c’est surtout l’occasion de se retrouver ensemble, de partager un événement positif, de retrouver le sourire après des années compliquées. La dernière fois que j’ai partagé un événement collectif comme celui-là, c’était le jour de la marche du 11 janvier. J’ai ressenti la même chose - évidemment le contexte était dramatique, lourd - mais il y avait ce besoin de se retrouver, de ne pas être seul chez soi. Et c’est un moyen de dire à ceux qui n’osent plus se rassembler qu’il ne faut pas avoir peur. »

Les écrans géants, à Clermont, on connait. Chaque début d’été ou presque, le maire (PS) Olivier Bianchi en installe un place de Jaude pour suivre les exploits du club de rugby de la ville. Et avec les Bleus, c’est la même attente. « J’ai reçu des dizaines et des dizaines de demandes pour le grand écran, notamment sur les réseaux sociaux. Dès qu’on atteint des phases finales, les habitants sont très demandeurs. »

Malgré le coût de l’installation (estimée à 100.000 euros), le maire a décidé de faire ce cadeau à ses citoyens. « Ça participe de la constitution d’une communauté de destins, c’est très fédérateur, conclut-il. On est dans un monde où les gens ont besoin de lien, de rencontre, de convivialité et de fête, et à un moment où les gens s’interrogent sur leur identité, sur leur appartenance, sur leur altérité, ils ont besoin de voir qu’ils font corps, tous ensemble. »