Marche républicaine: «Un tournant historique dans l’histoire de la Ve République»

INTERVIEW Jean Garrigues est historien et professeur à l’université d’Orléans et Sciences po Paris...

Propos recueillis par Thibaut Le Gal

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La place de la République quelques heures avant le début de la manifestation et déjà pleine
La place de la République quelques heures avant le début de la manifestation et déjà pleine — SIPA

La France debout. Des millions de personnes défilent dans les rues de France, ce dimanche pour défier le terrorisme et rendre hommage aux victimes. «Les citoyens français ont le sentiment que les valeurs et les symboles qui constituent notre socle républicain sont attaqués», note Jean Garrigues, historien et professeur à l’université d’Orléans et Sciences po Paris.

Comment expliquer l'importance de ce «sursaut républicain»?

On voit bien qu’il est le fruit d’une émotion spontanée, comme lors de l'entre-deux-tours de l’élection présidentielle en 2002, ou après la profanation des cimetières de Carpentras [en 1990]. Les citoyens français ont le sentiment que les valeurs et les symboles qui constituent notre socle républicain sont attaqués: la liberté d’expression, à travers les journalistes tués ; l’ordre républicain avec la  mort des policiers ; les valeurs de tolérance et d’unité nationale par l’acte antisémite de la porte de Vincennes. Cela montre à quel point ce socle de valeurs est profondément enraciné. Il remonte à la Révolution française, à la déclaration des droits de l’Homme, aux grandes lois de la IIIe République, comme la liberté de presse de 1881.

Des valeurs qu’on a parfois tendance à oublier?

Notre «démocratie apaisée» n’a plus l’habitude de traverser de crise majeure, n’est plus menacée dans ses fondements comme dans la première moitié du XXe siècle avec la montée des totalitarismes. On a tendance à s’installer dans une sorte d’habitude, à laisser se développer insidieusement des menaces. Il existe toutefois une vigilance de la société française et des autorités politiques. On l’a vu lors de l’affaire Merah, des mouvements de solidarité nationale se sont exprimés. Dans un autre registre, avec l’affaire Dieudonné, le Premier ministre avait condamné le racisme et l’antisémitisme. La France n’est pas en sommeil par rapport à ses valeurs mais ce type d’événements leur donne une sorte d’urgence exceptionnelle qui justifie la mobilisation.

Quid des «communautés religieuses» dans cette «union nationale» ?

Ce moment d’histoire offre, au-delà des attaques, l’occasion de repenser ce vivre ensemble, et pose la question du rapport entre religion et République et celle de la laïcité, dont Charlie Hebdo était le fer de lance. Premier problème, celui de la représentativité de la communauté musulmane et des autres communautés religieuses. On désigne des représentants comme des acteurs majeurs dans l’espace public, et l’on peut se demander si cette surreprésentation médiatique est justifiée.

Il reste aussi un effort pédagogique gigantesque à effectuer pour intégrer les citoyens dans leur identité non communautaire. Cela ne relève pas seulement de l’école, mais d’autres instances sociales, et des familles.

Cette unité dépasse aujourd’hui le simple cadre national…

La présence massive de chefs d’Etat est une chose d’inédite. A Carpentras, il s’agissait d’une affaire franco-française. Les autres référents sont des événements commémoratifs, l'anniversaire du Débarquement, ou la commémoration du bicentenaire de la Révolution en 1989. Ces commémorations historiques avaient aussi un contenu idéologique parce qu’elles exaltaient les valeurs de la Révolution ou de la démocratie. Aujourd’hui, on n’est plus dans la commémoration, mais dans la mobilisation.

Quelle est la portée historique de l'événement?

Le 11 janvier marque un tournant historique dans l’histoire de la Ve République. Par l’ampleur de la mobilisation, et l’ampleur des débats qu’ont suscitées ces attaques contre nos valeurs fondatrices. La présence de chefs d’Etat étrangers montre qu’il faut aller au-delà de ce sursaut national et s’interroger sur les valeurs de nos modèles démocratiques, sans tomber dans les dérives de guerre de civilisations.