Coupe du monde 2022 : « On est anglais, on trouvera »… Sur la route de la bière à Doha

FOOTBALL Le Mondial sans alcool l’est-il vraiment ? Grâce à quelques filouteries, aux bars cachés dans les hôtels de Doha et même une carte de l’alcool, les supporters peuvent continuer de boire de la bière. Au prix fort

William Pereira
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Des supporters anglais qui tournent au Fanta, quelle honte.
Des supporters anglais qui tournent au Fanta, quelle honte. — DiaEsportivo
  • Si la consommation d'alcool est interdite à Doha, il est possible d'en procurer en se rendant dans les bons endroits, avec la complicité des autorités.
  • Les nombreux supporters étrangers encore présents au Qatar se satisfont toutefois d'une ambiance plus sobre et moins enivréé dans les stades, même les Anglais. 

De notre envoyé spécial à Doha,

Il faut imaginer deux portes battantes tirant sur le gris-noir à la sortie du 7e étage d’un hôtel de Doha, frappées du nom de « Rock City », écrit en police gothique pour accentuer le cliché. Derrière, un pupitre. Encore derrière, une femme vêtue d’un tailleur, du genre austère. Rock City est un bar où l’alcool coule à flots, et on n’entre pas comme dans un moulin. « Votre numéro de téléphone qatari et votre passeport. » On le tend, elle le scanne, comme à l’aéroport. L’entrée en matière est peu chaleureuse, à vous faire regretter les videurs relous des boîtes de nuit parisiennes.

A l’intérieur en revanche, rien d’anormal, à l’exception d’une déco un peu ringarde, très Las Vegas, très nouveau riche, bref, très Qatar. Mais l’essentiel est là : un écran géant sur lequel sont retransmis les matchs de la Coupe du monde et un large choix de boisson alcoolisées. Tout y est. Whishy, cocktails, vodka, au verre ou à la bouteille à des prix ridiculement chers – comptez 400 euros pour un Chivas 18 ans – à cause d’une taxe à 100 % « sur le péché ». On optera pour une bière, le sésame perdu de ce Mondial 2022. 12 euros la pinte. C’est beaucoup, trop, même. Mais ça reste un euro de moins que dans les rares zones FIFA à avoir échappé au plot twist sur la vente d’alcool autour des stades, comme le Fan Festival de la Corniche.

« On est anglais, on trouvera toujours de la bière »

Arrivé du Kenya il y a un an et demi, Jack assure la sécurité autour du stand Budweiser, qui ouvre ses portes à 18h30 (plutôt 45 ce jour-là). Vu la docilité de la foule, son travail se résume en réalité à envier les clients. « J’en prendrais bien une en cachette de temps en temps, mais vous avez vu les prix ? Ce n’est pas dans mes moyens. » Alors il déguste avec les yeux la mousse qui dépasse fièrement des gobelets et observe ceux dont les lèvres vont bientôt s’en imprégner. Majoritairement des Anglais. « Eux, s’ils ne boivent pas, ils tombent malades, se marre-t-il. Mais il faut venir les soirs de match pour comprendre. Aujourd’hui ils ne sont pas là. »

On les trouve encore moins dans les zones « sobres » de la Corniche ou du souk. Après enquête, on apprendra qu’ils traînent pas mal au Festival électronique Arcadia, vers Al Wakra (sud de Doha), où l’on trouve également l’hôtel des Three Lions. Et des bières. Adam et Emily, un jeune couple d’Anglais, ont pris un pass de trois jours pour l’événement, où le houblon coule de 10h du matin jusqu’à 5h. « Ils peuvent interdire ce qu’ils veulent, on est anglais, on trouvera toujours de la bière. »

Cette abnégation porte le nom de John, dont l’improbable chasse à l’alcool s’était terminée dans le palace d’un cheikh. « Il nous a montré ses lions, ses singes, ses oiseaux, a raconté la star d’un soir. Ils nous ont vraiment fait sentir qu’on était les bienvenus. » En y repensant, on a peut-être raté pareille fortune en refusant gentiment de monter dans la voiture d’un Qatarien lors d’un précédent reportage. L’homme, d’une quarantaine d’année, nous promettait de nous montrer une zone pleine de bars « pas loin du stade 974 ».



La carte aux trésors alcoolisés de Doha

Tous les héros des buveurs de bière n’ont pas de cape. Et tous ne sont pas de riches héritiers qatariens. Tous ne sont même pas d’ici. Ed Ball, par exemple, est américain. Ce vendeur dans l’aérospatial est reparti chez lui à Seattle le 2 décembre en laissant derrière lui une carte des bars où l’on peut boire de l’alcool à Doha. L’entreprise initiée deux mois avant la Coupe du monde a pris de l’ampleur à la veille du tournoi sous l’effet de la prohibition autour des stades.

« Au début, j’avais une liste de 20 à 30 lieux, nous raconte-t-il. Je savais qu’il y en avait plus. J’ai donc recherché tous les hôtels de Doha. De là, je suis allé sur chaque site Web, un par un, à la recherche de bars et de restaurants qui vendaient de l’alcool. Il a fallu plus de 100 heures pour créer cette carte dont je suis le seul administrateur. » 

Son One Piece alcoolisé a dépassé le demi-million de vues, de quoi récolter un ou deux remerciements au passage. « J’ai eu des retours sympas de Mexicains, d’Australiens, de Gallois et d’Anglais. »

Le seul endroit où ni Ed, ni le plus téméraire des Anglais ne pourront accéder s’appelle la Qatar Distribution Company, plus connu sous le nom de QDC. Il s’agit du seul importateur et distributeur d’alcool au Qatar. Une surface géante entourée de barbelés où sont vendus alcool et porc moyennant un permis octroyé par l’Etat et une cotisation annuelle, avec interdiction de consommer les produits ailleurs que chez soi ni de dépasser le plafond de 520 euros mensuels. Ce lieu privilégié est réservé aux résidents qataris, bien que l’accès ait été étendu aux sponsors de la Coupe du monde, aux membres des équipes nationales en lice et aux médias. Le processus reste dissuasif. Le QDC nous renverra à la FIFA pour négocier une simple visite. Faute de temps, on abdiquera.

Les bienfaits du Mondial zéro

Retour au fan festival. Après avoir laissé Jack à ses rêves de beuveries, on croise un supporter anglais assis seul sur un bloc de béton. Il attend des amis et semble avoir abandonné l’idée d’une Coupe du monde arrosée. « J’ai toujours picolé avant les matchs, autour du stade. Je m’y rendais des heures avant pour ça, parce que ça faisait partie du truc. Là, il faudrait que je boive et que je me rende au stade à la dernière minute pour être ivre pendant la première mi-temps. Ça n’a pas de sens. Donc je ne bois pas. Et au fond, ce n’est pas plus mal. C’est différent. »


Sans alcool, la fête serait-elle moins folle ? Plus paisible, en tout cas, selon une théorie en vogue dans les rues de Doha et sur les réseaux. Mark Roberts, chef de la police britannique du football, a salué le comportement exemplaire des supporters d’Angleterre et du Pays de Galles et a déclaré qu’il n’avait recensé aucune arrestation ou incident chez ces supporters. Mais ce dernier se veut prudent sur la question de l’alcool. « Ce serait une erreur d’attribuer entièrement un bon comportement aux restrictions sur l’alcool, mais je pense que cela a aidé dans une certaine mesure. » Loin de nous l’envie de faire l’apologie de l’alcool, mais il est difficilement imaginable de voir les Anglais fêter une seconde étoile avec de la Bud zero. On a donc un deal à leur proposer : perdre samedi pour retrouver cette bière adorée. Aux Bleus la demie, à eux la pinte.