Coupe du monde 2022 : « La vie est dure ici »… Bloqué en centre de rétention, Paul ne sait pas quand il quittera le Qatar

REPORTAGE Après de nombreuses péripéties, Paul, ce jeune travailleur Ougandais bloqué au Qatar, a fini par récupérer son passeport mais il n’est toujours pas sorti d’affaires

Aymeric Le Gall
Le centre de rétention de la zone industrielle de Doha est sous bonne garde.
Le centre de rétention de la zone industrielle de Doha est sous bonne garde. — AYMERIC LE GALL
  • Paul, un travailleur migrant ougandais de 26 ans, avait raconté son histoire à 20 Minutes dans un précédent article.
  • Privé de passeport par son ex-employeur, celui-ci ne savait comment faire pour quitter le Qatar, qui n’avait rien de l’El Dorado qu’on lui avait promis en arrivant.
  • Si Paul a depuis réussi à récupérer son passeport, ses galères n’en sont pas pour autant terminées. Bloqué en centre de rétention, il nous raconte sa situation.

De notre envoyé spécial à Doha,

Nous avions quitté Paul, ce travailleur Ougandais bloqué au Qatar après que son passeport lui a été confisqué par son ancien patron, sans réels espoirs de voir sa situation évoluer, mais toujours résolu à remuer ciel et terre pour que quelqu’un, dans ce labyrinthe administratif qatari, accepte enfin d’écouter son histoire. Dix jours plus tard, le jeune homme est toujours bloqué au pays des mirages, mais il entrevoit, enfin, un retour auprès de sa famille à Kampalaa, après de multiples démarches toutes plus épuisantes les unes que les autres.

D'abord une journée passée à négocier au Bureau des affaires résidentielles. Cet ancien livreur à moto viré de son travail avec comme seul tort celui d’avoir été victime d’un accident de la route, arrache alors une promesse : celle de voir la police qatarie d’aller chercher son passeport auprès de son ancien boss, à la condition de disposer d’un billet d’avion pour rentrer chez lui.



De l’espoir, enfin, mais une question cependant : que vaut la promesse de ces policiers quand on sait que Paul ne cesse de se faire trimballer de services en services, chacun se renvoyant la balle pour mieux se débarrasser de lui ? Paul confie ses doutes lors des contacts téléphoniques que nous parvenons à établir : « Je vais dormir dehors pour être à l’ouverture des bureaux demain matin et qu’on me confirme ce qu’on m’a dit ». Quelques heures à somnoler (plus qu’à dormir) plus tard, sans surprise, nouvel interlocuteur, nouveau son de cloche. Plus question de lui rendre son passeport mais on l’invite à se rendre à son ambassade pour régler le problème. Paul nous demande de l’accompagner et il fait bien : il faut jouer l’important avec un agent de sécurité beaucoup trop zélé. « Il n’y a personne à cette heure-ci, revenez demain ». Non, on ne bougera pas d’ici avant que quelqu’un reçoive leur concitoyen en galère.

Un officiel de l’ambassade Ougandaise, une armoire à glace dans un costard gris flashy, accepte finalement de recevoir Paul. Il écoute attentivement son histoire et conclut : « Ton patron n’a pas le droit de garder ton passeport, donne-moi son numéro ». Une discussion s’établit alors en arabe entre l’officiel ougandais et le patron de Limitless Delivery WLL., l’entreprise qui fournit la main-d’œuvre à Talabat, le Deliverro local au Qatar pour qui travaillait ce papa d’une jeune fille d’un an et demi. Ce dernier maintient que Paul ment, il n’a jamais au grand jamais détenu son passeport. Sur le canapé en cuir, dans le grand hall tout en marbre de l’ambassade, Paul est sidéré. « Comment peut-il oser dire ça ? ».




Dépôt de plainte et retour du passeport

Pas convaincu non plus par les promesses du patron, le membre de l’ambassade réfléchit deux minutes et nous invite à la suivre jusqu’à sa voiture, direction le commissariat d’Al Saad, dans la banlieue est de Doha. En route, Paul en profite pour expliquer les détails de sa situation, comment son patron lui ponctionnait une grosse partie de son salaire sans raison, son renvoi, la mise sous clé de son passeport, son deuxième emploi dans la construction, ses nuits dehors sans manger et son parcours du combattant pour récupérer ses papiers et quitter le pays au plus vite.

Au volant, l’officiel ne semble pas étonné. Ce qui l’étonne en revanche, c’est la présence d’un journaliste occidental à ses côtés. « Pourquoi vous vous intéressez à cette histoire ? Que pensez-vous de la situation des travailleurs migrants au Qatar ? Vous la sentez comment l’équipe de France ? ». Beaucoup de questions, pas le temps de répondre à tout, nous voilà arrivés. Sur place, le compatriote de Paul prend les choses en main et parlemente avec les policiers. Tenu à l’écart, on comprend que celui-ci dépose une plainte officielle.

Les forces de l’ordre semblent prendre la question au sérieux et l’employé de l’ambassade revient avec de bonnes nouvelles : « Le passeport de Paul va lui être rendu. Mais pas que le sien, celui de tous les travailleurs de Limitless Delivery. Et il va recevoir ses salaires impayés ». Sur le banc de ce commissariat de quartier, Paul n’en croit pas ses yeux. Lui qui se voyait bloqué ici pour de nombreux mois, voire des années, s’imagine désormais de retour chez lui auprès de sa femme et sa fille.

« La vie est dure ici, très dure »

Le lendemain, le jeune homme nous confirme par message : « Mon ami, ils m’emmènent au centre de déportation [c’est comme ça que Paul appelle le centre de rétention de Doha], j’ai mon passeport entre mes mains, j’espère m’envoler prochainement pour l’Ouganda ». Si toutes les promesses n’ont pas été tenues, Paul n’ayant pas vu la couleur des 2000 riyals qu’on lui avait promis pour compenser ses mois de salaires impayés, celui-ci n’est plus à ça près. « Je sais que je vais rentrer sans l’argent que je pensais me faire en venant ici, mais je vais retrouver ma famille et c’est le plus important ».

C’était il y a tout juste une semaine. Depuis, Paul est détenu dans ce centre de rétention situé à une trentaine de kilomètres du centre-ville de Doha, dans la zone industrielle, loin du glamour de la cité-Etat. Entouré de hauts murs surmontés de barbelés et gardés par de nombreux miradors, l’endroit à tout d’une prison. Impossible de le voir de visu, les policiers nous invitent seulement depuis leur grand bureau à lui passer un coup de fil en visioconférence. On donne son numéro de matricule, un garde l’appelle. Sur l’écran, le jeune homme ne se départit jamais de son sourire, même s’il nous avoue que « la vie est dure ici, très dure ». Il ne peut en dire plus, les gardes ne sont jamais très loin. « Je te raconterai tout ça quand je sortirai d’ici », promet-il.

En attendant, il nous demande de lui ramener les valises qu’il a dû laisser en arrivant et qu’il n’a toujours retrouvées. Au fond d’une cour presque adjacente, elles traînent depuis une semaine sans que personne n’ait jugé bon de les lui ramener. Il faut encore les passer au scanner pour voir s’il n’y a aucun appareil électrique à l’intérieur. Méticuleux, le policier nous ordonne de fouiller ses affaires personnelles de fond en comble devant lui. Un coup de marqueur dessus et les voilà jetées à l’arrière d’un pick-up en attendant qu’elles lui soient livrées. Enfin peut-être. Avant de partir, Paul nous demande de faire passer un message à sa femme : « Dis-lui que je vais bien, dis-lui d’être patiente et de ne pas s’inquiéter ». A ce jour, le garçon n’a aucune idée de quand il pourra la retrouver.