E-sport : Mis K.-O. par le Covid-19, les pros de « Street Fighter » et des jeux de combat entament le deuxième round

HORS-TERRAIN Les spécialistes de « Street Fighter », « Super Smash Bros. » ou « Tekken » ont particulièrement souffert de la crise sanitaire et de l’arrêt quasi-complet des compétitions pendant plusieurs mois

Louis Pillot
L'EVO, grand-messe des jeux de combat, va faire son retour le 5 août après plusieurs annulations dûes (en partie) au Covid-19.
L'EVO, grand-messe des jeux de combat, va faire son retour le 5 août après plusieurs annulations dûes (en partie) au Covid-19. — Joe Buglewicz / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « Hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, plongez dans une discipline historique de l’e-sport : les jeux de combat, dont les titres phare sont aujourd’hui Street Fighter 5, Tekken 7 ou encore Super Smash Bros. Ultimate.
  • Ces derniers mois, les spécialistes de la discipline ont été particulièrement touchés par la pandémie de Covid-19 et l’annulation de tournois. En cause, les difficultés à jouer en ligne, et surtout la perte d’un aspect social cher au versus fighting.

D’ordinaire, ils sont habitués à encaisser les coups. Cette fois-ci, les pros des jeux de combat n’ont pourtant pas pu éviter le K.-O., infligé par un adversaire trop fort pour eux : le Covid-19. Le relatif essor de l’e-sport pendant la pandémie n’a pas bénéficié aux experts de Street Fighter, Tekken ou Super Smash Bros. Ultimate. Pendant que les tournois en ligne maintenus sur d’autres jeux attiraient les spectateurs confinés, eux sont restés désœuvrés, privés de compétition et de l’aspect social cher à la discipline.

A l’image de l’EVO, grand-messe des jeux de combat organisée tous les ans à Las Vegas, la plupart des événements e-sport en « présentiel » ont été annulés avec l’apparition du virus. D’autres jeux, comme Counter-Strike ou League of Legends, ont rapidement basculé sur des formats en ligne et ont bénéficié de l’augmentation du nombre de spectateurs, estimée à +12,4 % entre 2020 et 2021 par Newzoo. Le versus fighting, de son côté, a peiné à en faire de même.

Légitimité et « frames »

« Depuis 2020, il n’y a pas vraiment eu de tournois. Il y a eu des événements hors-ligne sur invitation, avec une poignée de joueurs. A part ça, on a eu presque deux ans sans compétition », raconte Olivier « Luffy » Hay, qui possède l’un des plus beaux palmarès français sur la franchise Street Fighter. « Historiquement, le versus fighting est une scène offline, poursuit-il. Quand on fait une compétition, on va vraiment se rendre sur le lieu du tournoi. Le mode en ligne va servir d’entraînement, il reste peu légitime. Quand on parle de compétition pure et dure, c’est le hors-ligne qui va prévaloir. »

La raison est principalement technique. « Lorsqu’on joue en ligne, il y a toujours un minimum de délai », précise « Luffy ». Ce délai, les experts du versus fighting l’estiment en frames : comprendre, pour faire simple, le nombre d’images diffusées par le jeu à chaque seconde. « Une perte de deux à trois frames, dérisoire pour le grand public, peut être très impactante pour un joueur pro », ajoute le vainqueur de l’EVO 2014, l’équivalent du championnat du monde. « Ce sont des jeux qui demandent une précision extrême, abonde William « Glutonny » Belaïd, meilleur joueur français actuel sur Super Smash Bros. Ultimate. En ligne, quand j’appuie, mon coup peut sortir jusqu’à deux fois plus tard que d’habitude. Cela change tout le jeu. »


« Plus de tournoi, plus de visibilité… »

Qui dit moins de tournois dit forcément moins d’occasions de gagner leur vie pour ces joueurs, qui dépendent des sponsors autant que des cash prizes offerts en cas de victoire. Certains ont perdu gros, comme l’explique Marie-Laure « Kayane » Norindr, joueuse historique de la scène française et organisatrice d’événements : « Des joueurs se sont fait jeter par leur équipe. L’AS Monaco, par exemple, a exclu ses joueurs de jeux de combat. Ils se sont dit : "Plus de tournoi, plus de visibilité, donc on arrête tout". »

« J’ai perdu des contrats à cause du Covid-19, et ma valeur en tant que joueur a diminué. Pourquoi investir dans un jeu de combat et pas plutôt sur LoL, où on peut continuer à avoir sa visibilité ? », questionne « Luffy ». Avant d’insister sur la relative précarité du versus fighting, par rapport aux autres disciplines : « On n’est pas sur les mêmes salaires que LoL ou Counter-Strike, où ça peut monter à plus de six chiffres. Un joueur de jeux de combat conserve un salaire normal. »

L’importance de la communauté

La perte n’est malgré tout pas seulement économique. Elle est aussi sociale, tant l’aspect communautaire est important pour la scène des jeux de combat. Une tradition sans doute venue de l’époque des salles d’arcade, même si leur impact a été moindre en France qu’en Asie.

« Beaucoup vont en tournoi pour voir leurs potes, pour l’ambiance. Tu y vas pour jouer, et aussi pour faire des rencontres, lâche « Glutonny ». Perdre ce côté familial, ça serait vraiment dommage. » « Kayane » insiste sur le côté « associatif » : « La communauté de Street Fighter, par exemple, est née grâce aux associations et à l’organisation de tournois locaux, et pas grâce à Capcom, l’éditeur du jeu ».


« On voit que c’est reparti pour de bon »

Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’ambiance des premières compétitions post-Covid, comme l’historique Stunfest de Rennes, et la récente édition des « Kayane Sessions », organisée par la championne française à Paris. L’édition de mai était la première depuis décembre dernier, alors tenue en effectif réduit. « On a pu accueillir une centaine de joueurs. Ils ont pris plaisir à se revoir. On voit que c’est reparti pour de bon, et on sent qu’il y a un engouement. »

Cet engouement devrait se prolonger, de l’avis des acteurs de la scène. La reprise des tournois (dont l’EVO, qui se tiendra cette année du 5 au 7 août) et les récentes bonnes performances françaises, comme la victoire de «Glutonny» à un Major américain (plus ou moins l’équivalent d’un Grand Chelem en tennis), ont remis la lumière sur le versus fighting. « Mine de rien, le Covid-19 a frustré tous les joueurs pendant deux ans. Un renouveau du jeu de combat arrive, avec de nouveaux épisodes de Street Fighter, de Tekken, prédit « Luffy ». Je suis sûr et certain que les tournois vont être pleins à craquer. » Le deuxième round est lancé.