E-sport : Matériel, règlements, organisation… Les joueurs en situation de handicap face aux « galères »

HORS-TERRAIN Les gamers en situation de handicap rencontrent encore beaucoup d’obstacles, dans un milieu pourtant inclusif en théorie

Louis Pillot
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Des supporteurs lors du Major de Counter-Strike à Stockholm, en novembre 2021
Des supporteurs lors du Major de Counter-Strike à Stockholm, en novembre 2021 — Jonathan NACKSTRAND / AFP
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « Hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, on s'intéresse à l'e-sport, et à la place des joueurs en situation de handicap dans ce domaine encore jeune.
  • S'ils sont de plus en plus nombreux, il reste beaucoup à faire pour leur inclusion, notamment sur la question du matériel, de la réglementation, et de l'organisation des tournois.

Ces dernières semaines, un Français brille au sein de la ligue nord-américaine de League of Legends. Loïc Dubois, 20 ans et plus connu sous le nom de « Toucouille », est un joueur à part. D’abord parce qu’après avoir été élu meilleur joueur du championnat de France (LFL) l’an passé, il confirme au plus haut niveau avec l’équipe FlyQuest, qui occupait une première place inespérée après trois semaines de compétition. Ensuite, car il cumule tous ces exploits en souffrant d’ostéogenèse imparfaite, maladie plus connue comme celle des « os de verre ».

« Toucouille » est un cas rare dans l’écosystème de l’e-sport, où les joueurs en situation de handicap sont encore peu nombreux. « L’e-sport est un milieu accueillant, mais beaucoup de choses restent à faire », résume Martin Laffay, responsable projet gaming chez Handicap international. C’est en partie pour cela qu’a été organisé l’événement caritatif Battle4. Ce « festival du streaming », organisé du 4 au 6 mars au Stade de France au profit des associations Handicap international et Apart, compte mêler sportifs, handisportifs, gamers, streamers et humoristes. Et ce en faveur de l’inclusion, notamment dans l’e-sport, domaine encore jeune, mais déjà en retard sur cette thématique.


Sur place, de nombreuses difficultés

« L’e-sport n’est pas inclusif », lance ainsi Théo Jordan, président de l’équipe Rebird, créée en 2019 et composée en très grande majorité de joueurs en situation de handicap. « C’est une discipline extrêmement jeune, du moins en Europe. Du coup, elle ne répond pas encore à toutes les problématiques auxquelles ont pu penser d’autres sports. » Des problématiques parfois très basiques, comme le souligne Martin Laffay : « Des fois, en tournoi, il arrive qu’il soit impossible pour les joueurs en fauteuil roulant de monter sur la scène ».

« Il faut bien comprendre que le déplacement d’une personne en fauteuil roulant provoque beaucoup de contraintes quand on arrive sur place : il faut qu’elle puisse accéder aux toilettes, aux ordinateurs, ou que les tables ne soient pas trop basses », précise Theo Jordan, lui-même tétraplégique à la suite d’un accident. « Il y a aussi plein de choses à adapter pour les personnes sourdes ou malvoyantes. Ces éléments-là sont un peu oubliés par les organisateurs. On est souvent appelés pour voir en amont les changements à faire, mais on est encore confrontés à pas mal de galères. »

Des jeux moins adaptés

Avant de songer à monter sur la scène des LANs et tournois, encore faut-il avoir les moyens de pouvoir concourir à haut niveau. Dès le choix du jeu, les options sont forcément restreintes. Tony Helynck, ancien joueur professionnel de Counter-Strike aujourd’hui à la tête de l’association Esports village, détaille : « Les jeux privilégiés par les personnes en situation de handicap sont souvent ceux avec moins de « micro », qui nécessitent d’appuyer rapidement sur des touches différentes. Même les personnes valides ont des difficultés, car la coordination est plus difficile ».

Les jeux de sport (comme FIFA) ou de « versus fighting » (Street Fighter, Tekken…) sont donc plus adaptés, « car ils ont une typologie plus facile d’accès et peu de touches à utiliser », indique Tony Helynck. « Des jeux peuvent s’arrêter à trois ou quatre touches mais sur League of Legends, on peut monter jusqu’à 20 touches », poursuit-il. Certains jeux considérés comme plus difficiles tentent néanmoins d’offrir plus d’options aujourd’hui, comme Fortnite et son « mode sourds », qui permet de visualiser les bruitages en jeu. Mais ils restent minoritaires.

Le handicap ne serait « pas considéré comme une priorité » par Sony

Une fois le jeu choisi, il reste l’autre accessoire essentiel : la manette. Or, les sociétés produisant des manettes adaptées sont rares, et les prix s’en ressentent forcément. « Le matériel se construit vraiment en fonction des besoins des joueurs, explique Théo Jordan. Des personnes avec le même handicap peuvent jouer de manière différente, comme dans l’équipe Rebird, où nous avons trois joueurs qui n’ont qu’un seul bras fonctionnel. »

L’un d’entre eux s’appelle Julien, alias MentonTV. Ce spécialiste de Fortnite, qui s’est éloigné de la compétition pour se consacrer à la formation de jeunes joueurs, utilise une manette dite « à palette », où certains boutons sont situés à l’arrière. Il dirige les joysticks avec son visage. « Ça fait trois ans que je l’utilise. Avant, je n’en connaissais pas l’existence », confesse-t-il. Il faut dire que ceux qui se sont penchés sur la construction de manettes adaptées restent peu nombreux. En France, Hitclic, affilié à l’association Handigamers, est le nom qui revient le plus, Les prix précis sont difficiles à estimer : comptez environ 170 euros minimum pour une manette « à palette ». Pour le reste, cela peut grimper très vite, comme les systèmes fonctionnant grâce au souffle, qui peuvent atteindre 800 euros.

Et les gros acteurs du marché, dans tout ça ? Microsoft est le seul à avoir proposé une solution, avec son « Adaptive controller » vendu 90 euros. Le principal concurrent, Sony, propose quelques possibilités de modifications de touches dans l’interface de ses consoles, mais pas plus. 

Le circuit « paralympique », une solution ?

Reste enfin à faire avec une législation peu claire, voire absente dans la majorité des cas. « Beaucoup de choses restent en suspens vis-à-vis du handicap, note Théo Jordan. Par exemple, un tournoi est souvent dirigé par l’éditeur du jeu, et c’est lui qui va définir les règles. Là où ça peut poser problème, c’est que l’éditeur peut très bien dire " On ne joue qu’à la manette ou qu’au clavier ", et interdire toute manette modifiée. Du coup, certains périphériques adaptés peuvent être refusés. »

La solution serait-elle, alors, de créer un circuit exclusivement réservé aux joueurs en situation de handicap, sur le modèle des Jeux paralympiques ? Julien, alias MentonTV, n’est pas convaincu : « Nous, ça ne nous dérange pas de jouer avec des joueurs valides. Quand je joue avec des mecs qui sont à 100 % et que j’arrive à les cartonner, je suis content ». Tony Helynck va dans ce sens : « Aujourd’hui, il n’y a pas de différence pour un éditeur comme Riot Games (League of Legends, Valorant). Une femme ou une personne en situation de handicap peut participer aux mêmes compétitions que les autres. Créer une ligue à part ne serait qu’une alternative à ce qui existe déjà. Si on fait ça, on va contre l’inclusion ».

« On n’en est qu’au début »

Tout l’enjeu est là, pour les différents acteurs interrogés : il s’agit d’abord de rendre visibles les joueurs et joueuses, pour faire évoluer le reste. MentonTV raconte ses efforts, via la plateforme Twitch, pour mettre en lumière les joueurs en situation de handicap : « J’ai eu la chance de streamer sur la chaîne de Kiinstar [un ex-joueur pro de Fortnite]. J’avais près de 700 viewers, on a fait une soirée à thème et présenté du matériel utilisé par les joueurs en situation de handicap. Les gens posaient plein de questions. Quelque chose se développe, on n’en est qu’au début ».

Le but de ces initiatives, comme Rebird ou l’évènement Battle4 à partir de vendredi ? « Permettre à tout le monde de jouer ensemble », juge Martin Laffay d’Handicap international. « L’avantage du jeu vidéo et de l’e-sport, c’est qu’il est plus facile d’inclure tout le monde. Autant en profiter. » Malgré le travail à faire, tous les acteurs restent optimistes. « Il ne faut pas espérer une révolution, ça va prendre du temps, tempère MentonTV. Mais dans dix ans, j’espère que des choses seront mises en place dans les jeux, sur les consoles, sur les périphériques adaptés. » Théo Jordan, lui, conclut avec ambition : « Ce qu’on veut, c’est qu’un joueur puisse être recruté non pas parce qu’il est handicapé, mais parce qu’il est bon. La puissance de l’e-sport, c’est qu’on peut tous jouer ensemble ».