Escrime : « Je suis toujours dans le tourbillon », confie le champion olympique Romain Cannone

INTERVIEW DU LUNDI Le champion olympique à l’épée des Jeux de Tokyo fait le point sur sa nouvelle existence pour « 20 Minutes », avant de disputer la première épreuve de la saison de Coupe du monde, à Berne

Propos recueillis par Nicolas Stival
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Romain Cannone le 1er août 2021 à Paris, quelques jours après son exploit olympique à Tokyo.
Romain Cannone le 1er août 2021 à Paris, quelques jours après son exploit olympique à Tokyo. — Christophe Saïdi / Sipa
  • Chaque lundi, 20 Minutes donne la parole à un acteur ou une actrice du sport qui fait l’actu du moment. Cette semaine, place à Romain Cannone, l’épéiste champion olympique à Tokyo.
  • Le jeune escrimeur de 24 ans avoue ne pas être encore sorti du tourbillon dans lequel il est entré après son sacre surprise cet été.
  • Cannone veut « marquer l’histoire » de son sport en accumulant les titres. Mais il doit d’abord terminer ses études.

C’était la première médaille d’or française des Jeux de Tokyo, aussi époustouflante qu’inattendue. Ce 25 juillet, Romain Cannone traversait le tableau au fil de l’épée pour devenir champion olympique à 24 ans. D’anonyme remplaçant de Daniel Jerent, suspendu après un contrôle positif, le jeune escrimeur devenait un héros dont la fraîcheur et le parcours, via le Brésil et les Etats-Unis, régalaient les journalistes présents sur place.

Après de très courtes vacances, Cannone a repris l’entraînement à l’Insep puis les compétitions à Livry-Gargan, Petit-Bourg (Guadeloupe) et à Colmar, où le maire s’est déplacé pour accueillir l’ancien enfant du club. Oui, « Pano » (l’un de ses surnoms) a changé de dimension, mais il veut prouver qu’il n’est pas l’homme d’un seul été. Dès la première Coupe du monde à Berne, les 19 et 20 novembre.

Avec un peu de recul, vous doutiez-vous qu’une médaille d’or aurait autant d’impact sur les gens ?

Non. Je ne pensais pas que ça changerait autant ma vie et la manière dont les gens me perçoivent. Heureusement, ce n’est pas le cas à l’entraînement. L’objectif c’est qu’on me bouscule et que je bouscule les autres, qu’on me fasse progresser et que tout le monde progresse.


Le fait qu’il s’agisse du premier sacre français à Tokyo a-t-il pu jouer ?

Je ne sais pas. On ne m’a pas parlé de ça. On a aimé ma performance. Ce n’est pas tous les jours que l’on voit de l’escrime à la télé. Cela a donné envie de reprendre à des gens qui avaient arrêté à cause du Covid, et même d’essayer ce sport à d’autres. Le plus magique, ce sont les personnes qui me disent : « je me suis inscrit parce que je t’ai vu à la télé. » C’est quand même incroyable.

Ce titre remonte à près de quatre mois maintenant. Comment avez-vous vécu ce tourbillon ?

Je suis toujours dans le tourbillon. C’est toujours intense. Même en compétition tu n’es plus une personne lambda. Tu as une étiquette dans le dos. C’est un statut à double tranchant : tu fais peur à certaines personnes mais d’autres ont encore plus envie de te battre parce que tu es champion olympique.

Reprendre un rythme normal, c’est compliqué. On fait des études à côté, on a des sollicitations. Par exemple, là, je viens de finir l’entraînement, je suis avec vous au téléphone. Normalement, je prends ma douche et je rentre. J’ai beaucoup moins de temps libre. Je sais que ça fait partie du jeu et que ça va se calmer progressivement.

J’espère surtout performer à Berne. C’est l’objectif. Livry-Gargan et Colmar, c’était de bonnes compétitions pour voir sur quoi travailler. Berne, c’est vraiment le type d’épreuves qu’on a envie de remporter. L’idée, c’est de gagner encore des titres.

Et de montrer que l’on n’est pas juste une comète qui a connu un jour de grâce ?

Exactement. Un grand sportif arrive à performer même quand ça ne va pas bien. Ce n’est pas tous les jours que l’on est dans un état parfait en compétition. Par exemple, on voit tous que Djokovic n’est parfois pas au meilleur de sa forme, mais il arrive quand même, avec ses outils, à battre les meilleurs mondiaux.

Vous parliez de vos études. Où en êtes-vous ?

Je suis en Master en audit et comptabilité de gestion en école de commerce à Skema. Je prépare mon mémoire pour décembre, consacré à l’effet du Covid sur la gestion du cash-flow pour les petites, moyennes et grandes entreprises en France.

Et pour la suite, sentez-vous que votre titre va vous faciliter les choses ?

Oui. C’est incroyable. D’anciens sportifs te mettent dans leur réseau, même des entreprises qui comprennent l’importance d’avoir des athlètes de haut niveau dans leurs rangs. C’est super pour l’après-carrière. Je suis en discussion avec deux-trois entreprises. Il y a EDF, EY (un cabinet d’audit financier et de conseil). Sortir de l’école et avoir le choix… Tout le monde n’a pas cette chance.

- Mohd Rasfan / AFP

Quelle est votre journée type ?

Deux entraînements par jour à l’Insep, le matin et l’après-midi, pour un total de quatre heures. Il faut ajouter une ou deux bonnes heures pour le mémoire. Et puis il y a la vie au quotidien : les courses, faire à manger, payer ses factures…

Maintenant que vous avez touché le Graal, qu’est-ce qui vous motive encore ? Marquer l’histoire de votre sport ?

Champion du monde, champion d’Europe… Ce sont des titres que je n’ai pas encore et que j’aimerais ajouter à mon palmarès. Même finir n° 1 mondial. Se dire que tu es n° 1 mondial, ce n’est pas au niveau de champion olympique, mais c’est à une très bonne deuxième place. Quand tu aimes le sport, que tu as envie de gagner, tu reprends l’entraînement heureux, en ayant encore envie de t’améliorer. J’ai encore une marge de progression. J’ai envie d’aller encore plus haut, de marquer l’histoire de mon sport, comme vous dites.

Et les JO 2024 ?

Il reste deux saisons et tout le monde a le même objectif. C’est celui qui en voudra le plus qui aura les meilleures armes pour faire les résultats qu’il faut. Moi, j’en ai encore envie. C’est pour ça que je n’ai pris que deux semaines de vacances et que j’ai repris l’entraînement comme tout le monde. Je ne me mets pas à un plus haut niveau que les autres. Vu comme on « vend » ces Jeux, on ne peut pas les oublier. Ce n’est pas un événement dont on va simplement se rappeler trois mois avant qu’il ait lieu. On nous le rappelle presque au quotidien. Le fait que ce soit à la maison ajoute une certaine magie.

Romain Cannone à l'Elysée, pour le discours d'Emmanuel Macron aux athlètes olympiques, le 13 septembre 2021.
Romain Cannone à l'Elysée, pour le discours d'Emmanuel Macron aux athlètes olympiques, le 13 septembre 2021. - Ludovic Marin / AFP

Vous étiez présent lors du discours d’Emmanuel Macron devant les athlètes, qui a fait des remous. Qu’en avez-vous pensé ?

Il y a forcément un côté politique. On dit toujours qu’on va donner plus au niveau du budget. Emmanuel Macron veut aussi marquer l’Histoire avec ces Jeux de Paris, ce qui veut dire ramener beaucoup de médailles. Il est prêt, je l’espère en tout cas, à mettre plus de moyens, cela peut toujours faire la différence en termes de résultats. Dans notre discipline, on peut obtenir deux médailles d’or, en individuel et par équipes, et l’idée c’est de ramener ces deux médailles d’or. On ne veut pas juste participer aux Jeux. C’est quelque chose de très grand de participer mais on y va pour gagner. C’est donc cohérent. Ce discours, il y en a qui l’ont mal pris, moi pas spécialement. Mon objectif, je le répète, c’est de faire ces deux médailles.

Vous allez préparer ces Jeux avec un nouvel encadrement…

Oui, nous avons deux nouveaux entraîneurs : Hugues Obry (qui retrouve son ancien poste après une olympiade avec la Chine) et Gauthier Grumier (champion olympique par équipes à Rio en 2016 sous la houlette d’Obry). Ils amènent tous les deux une grosse expérience, de nouveaux objectifs. C’est une nouvelle aventure.

Vos parents, qui ont joué un grand rôle depuis le début de carrière, tiennent des boutiques de macarons à New York. Est-ce qu’il existe désormais un macaron olympique ?

Non. Mais ils ont fait une petite série avec un bonhomme en tenue d’escrimeur dessus, pour faire un petit hommage marrant. Après, on sait que ce sont des macarons Cannone, j’ai commencé à les faire avec ma mère, on a choisi les recettes ensemble. Mais il n’y a pas un goût spécial par rapport aux Jeux olympiques.