JO 2021 – Escrime : « Garder cette richesse humaine », cette fois, la France ne veut pas laisser filer ses maîtres d’armes

TOKYO Le très bon bilan tricolore au Japon (cinq médailles) s’explique aussi par le talent d’un encadrement parfois tenté par l’étranger

Julien Laloye
— 
Emeric Clos, l'entraîneur de l'équipe de fleuret, et Ysaora Thibus, médaillée d'argent par équipe.
Emeric Clos, l'entraîneur de l'équipe de fleuret, et Ysaora Thibus, médaillée d'argent par équipe. — Fabrice COFFRINI / AFP

De notre envoyé spécial,

Grand sourire aux lèvres, Bruno Gares, le président de la Fédé d’escrime, serre toutes les pognes qu’il croise dans le Makuhari Hall de Tokyo après l’or des fleurettistes en feu d’artifice d’une semaine très réussie. Arrive Pierre Guichot, le directeur des équipes de France, qui l’interpelle. « Alors président, c’est bon, je ne suis pas dans la charrette ? ». Il ne manquerait plus que ça, après cinq médailles, dont deux en or, soit le meilleur bilan depuis Athènes. La plaisanterie, en creux, raconte un peu des turbulences traversées par l’escrime française ces dernières années, ainsi que sa principale obsession : comment retenir des maîtres d’armes que le monde entier s’arrache ?

Hugues Obry bientôt rapatrié

Au Japon, on a vu Grégory Koenig, l’ex-entraîneur de l’équipe de fleuret tricolore, mener la Hong-Kongaise Cheung Ka Long au titre olympiques chez les filles, et Hugues Obry embrasser la Chinoise Sun Yiwen, titrée à l’épée. Ce dernier donnait ses consignes au bord de la piste pour la victoire des Bleus en épée par équipes à Rio. Mais comme d’autres auparavant, il était parti en claquant fort la porte derrière lui. Guichot lui-même avait filé à l’anglaise, avant d’être rapatrié à l’automne dernier. « A un moment donné, on n’était pas considérés, on ne pouvait pas travailler en France comme on le voulait. Si on est partis, moi le premier, ce n’était pas pour prendre de l’argent ». Voilà pour l’accusation qui colle aux basques des « fuyards », débauchés à prix d’or, il est vrai, par les puissances étrangères.

Par exemple Christian Bauer, le premier à monnayer son immense talent en Italie en Chine, et en Russie, la dernière décennie. Ancien entraîneur des sabreurs de l’équipe de France à la fin des années 90, il a désormais fondé une académie privée à Orléans, et affiché sa première prise de guerre. Boladé Apithy, qui a préféré lâcher l’Insep au printemps. « On ne peut pas interdire à un athlète de s’entraîner où il le souhaite », constate Bruno Gares, responsable d’une fédération désormais aussi concurrencée par les structures privées.

« C’est son choix, il en assume les conséquences. Ce qu’on retient, c’est qu’il n’a pas eu de médaille, ce qui veut peut être dire qu’il ne faut pas sortir du système fédéral. Le système est puissant, mais il faut le réorganiser. Aujourd’hui l’équipe de France, si on la peaufine bien, elle peut faire plus que les cinq médailles qu’on vient de faire ».

Objectif 12 médailles à Paris ?

Très optimiste, Gares a même avancé le chiffre de 12 médailles à Paris. « On n’y arrivera sans doute pas, mais si on commence à dire que 4 ou 5 ça suffit, tout le monde va se regarder pour les faire, soutient Guichot. On a un président qui veut faire revenir des gens, comme Hugues Obry, qui va rentrer avec cette expérience acquise à l’étranger. On a l’ANS qui nous aide, j’espère qu’on va être encore plus fort dans l’encadrement donc par répercussion plus fort chez les athlètes. Il faut tout faire pour garder nos talents et toute cette richesse humaine pour Paris 2024 ».

L’un de ces talents se trouve à la maison depuis longtemps. Jean-Philippe Daurelle, l’entraîneur des sabreuses, « est toujours resté ». « Moi je suis content de travailler avec tous mes collègues à l’Insep, il y a que des jeunes. Ils doivent avoir mon âge tous ensemble. On fait partie de la tradition française ». Son adjoint, Cyril Verbracker, confirme : « Nos deux médailles en sabre, elles récompensent un travail de huit ans, quatre entraîneurs et un préparateur physique à tourner avec un groupe de 12 filles ». Il faut voir comme ces dernières en parlent. « Depuis qu’il est arrivé il a fait de nous des championnes, des femmes, des belles personnes », confie Charlotte Lembach.

Daurelle et les sabreuses, un exemple

Cécilia Berder va encore plus loin : « c’est le plus grand génie créateur que je connaisse au monde dans l’escrime. C’est quelqu’un qui est capable de vous inventer des choses matin, midi, et soir. Tous les jours il va vous chambouler, vous demander de continuer à progresser et c’est vertigineux. Mais qu’est-ce qu’on progresse. Tous les jours on cherche, il y a eu Picasso à la peinture, il y a Daurelle à l’escrime ». Dévolu à 100 % au quatuor Belzer-Berder-Brunet-Lembach depuis que les garçons ont été éliminés, le sculpteur du sabre pourrait changer de poste à la rentrée, au grand désespoir de Berder et des autres.

« Le casting n’est pas arrêté, se défend Bruno Gares. Ça fait huit mois que je réfléchis à avoir le meilleur staff pour 2024. C’est important de faire vibrer nos maîtres d’armes, faire vibrer nos sportifs. J’ai présenté un projet à certains entraîneurs qui ont accepté ou qui accepteront de venir à la rentrée ». C’est mieux quand c’est dans ce sens-là.