JO Tokyo 2021 : « La première séance, ça a été la cata ! »… Comment on fait pour former le binôme parfait en kayak ?

JEUX OLYMPIQUES S’il suffisait de mettre ensemble les deux athlètes les plus rapides pour aller chercher des médailles, ça se saurait

Nicolas Camus
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Sarah Guyot (au fond) et Manon Hostens lors des Mondiaux 2019 de kayak à Szeged, en Hongrie.
Sarah Guyot (au fond) et Manon Hostens lors des Mondiaux 2019 de kayak à Szeged, en Hongrie. — Tamas Kovacs/AP/SIPA
  • Après le slalom, place à partir de ce lundi aux épreuves de sprint en canoë-kayak aux Jeux olympiques de Tokyo.
  • Sarah Guyot et Manon Hostens, championnes d'Europe en 2018, visent une médaille en K2 500m.
  • Comme en aviron, par exemple, former un bon binôme en kayak n'est pas chose aisée. Les deux Françaises nous expliquent les aspects importants et comment ça s'est passé pour elles.  

De notre envoyé spécial à Tokyo,

A les voir pagayer comme ça, parfaitement synchronisées dans un tourbillon de moulinets incessants, ça ne paraît pas bien sorcier. Mais quiconque a déjà fait la descente de 24 km de l’Ardèche, avec la fameuse dernière ligne droite après la plage de Sauze où il faut se battre contre le courant alors qu’on est complètement bouilli et que la personne qu’on pensait de confiance ne met plus qu’un coup de pagaie sur deux devant, a déjà fait ce constat : en canoë-kayak, la coordination est PRI-MOR-DIALE.

Vous avez beau expliquer tout ça à votre tante et lui montrer une finale mondiale de K2 500m pour l’exemple, ça n’y changera malheureusement pas grand-chose. L’efficacité en équipage est une affaire de pros. Avant leurs séries ce lundi matin aux JO de Tokyo, on a tenté de décrypter avec Sarah Guyot et Manon Hostens ce qui fait un bon binôme sur une embarcation. Avec l’éclairage de Jean-Pascal Crochet, le patron des équipes de France de course en ligne.

  • La formation du duo

Evidemment, s’il suffisait de mettre ensemble les deux athlètes les plus rapides qu’on ait sous la main pour aller chercher des médailles, ça se saurait. « C’est super dur, observe Jean-Pascal Crochet. On n’a pas de modèle mathématique, fiable, et même je dirais logique. On essaie de créer des modèles, et en fonction de ça on va faire des tests. Parfois ça fonctionne, parfois pas aussi bien qu’on l’imaginait. »

Avec les années, le technicien a fignolé sa méthode. Il demande aux athlètes de pagayer – en monoplace – à leur maximum sur 400 mètres, puis mesure leur capacité à atteindre seuls les pointes de vitesse enregistrées en équipage, sur 200 mètres. « Je pense que plus on est capable de générer de la vitesse dans un bateau, plus on est capable à la vitesse du bateau en course de s’adapter à son équipier », explique-t-il en demandant si on a bien suivi. A peu près, oui, merci. Fort de ces deux paramètres, un physiologique et un autre plus technique, il va ensuite tester les attelages qu’il imagine les plus solides.

Dans le cas de Sarah Guyot (30 ans) et Manon Hostens (27 ans), leur binôme est partie d’une expérience… ratée. La première, leader incontestable chez les filles depuis des années, ne s’est intéressée à la possibilité de naviguer à deux qu’en 2018, quand le niveau a commencé à monter derrière elle. Léa Jamelot, la numéro 2, est testée à ses côtés. Non concluant. Le staff s’est alors rabattu sur la numéro 3.

  • La complémentarité

« La toute première séance, ça a été la cata !, se souvient Manon Hostens, l’heureuse élue, en rigolant. Mais ensuite ça a été très vite. Avec Sarah, on a un peu le même profil moteur, c’est-à-dire qu’on fonctionne de la même manière pour faire avancer le kayak. On pagaie tous à peu près de la même façon, mais certains sont plus verticaux, d’autres plus horizontaux, dans leur manière de mettre la pagaie dans l’eau. C’est plein de petites subtilités très techniques comme ça. »

On vous passe les détails, notamment sur l’utilisation d’une centrale inertielle pour tenter de décortiquer la forme du coup de pagaie des athlètes. Toujours est-il que dès la semaine suivante, le duo termine cinquième d’une manche de Coupe du monde. Viendra ensuite très rapidement un podium, puis un titre de championnes d’Europe.

« On a tout de suite eu de supers sensations, et ce qui est top est qu’on est très complémentaire. Là où moi je vais partir très fort et très vite, et plutôt serrer le moteur sur la fin, Manon elle va tenir », note la plus expérimentée des deux. « Ces résultats ont solidifié notre duo naissant. En près d’un mois, on s’est vraiment trouvé finalement, ajoute la benjamine. C’est qu’il y avait aussi un bon feeling. »

Non rien, c'est juste qu'on trouve cette photo très jolie.
Non rien, c'est juste qu'on trouve cette photo très jolie. - Kirill KUDRYAVTSEV / AFP
  • Le rôle de chacune dans le bateau

« Le départ pour moi, tenir la distance pour elle, résume Sarah Guyot. Ce sont nos qualités distinctes. Ensuite, le but est de se rapprocher l’une de l’autre, vers les points forts de l’autre, pour qu’on fasse la meilleure course possible ensemble. Je sens ce qu’elle fait, elle sent ce que je fais, et on s’ajuste à la seconde. »

On pourrait croire que tout se passe dans le coup de pagaie, mais non. Si la cadence est vitale, une grande partie de la réussite se joue… là où le spectateur n’a pas accès, c’est-à-dire sous la coque. « Les jambes, c’est 80 % du ressenti, reprend la championne d’Europe en monoplace en 2015. C’est là qu’on tient le bateau, qu’on met l’énergie. »

« La synchro, c’est plutôt la personne qui est derrière, donc Sarah, embraye sa coéquipière. Moi, à l’avant, j’essaie d’être le plus régulière possible. Si je suis un peu en avance ou en retard, je le sens tout de suite dans les jambes. Elle est très puissante, donc je sens facilement ce qu’elle est en train de faire. Ça m’aide à me caler. » Et ensuite, le but du jeu est aussi limpide que complexe à mettre en œuvre : résister et tenir ensemble jusqu’à l’arrivée. « On sait qu’on est bien quand on a l’impression d’être dans notre monoplace, mais avec un moteur, sourit Manon Hostens. Là je sais que la symbiose est parfaite. »

  • Affinités… ou pas

Vaut-il mieux bien s’entendre dans une équipe pour être compétitif ? L’éternelle question, qui aura toujours ses exemples et ses contre-exemples. Pour rester dans le K2, les dernières filles médaillées, Marie Delattre-Demory et Anne-Laure Viard (en bronze à Pékin), n’étaient pas franchement amies. « C’est possible d’être performant sans s’entendre, j’en ai vu plein dans ma carrière », appuie Jean-Pascal Crochet. « L’important est d’avoir un objectif commun. C’est lui qui domine, expose Sarah Guyot. Après, nous on n’a pas ce problème, et tant mieux. Ça peut faire perdre de l’énergie de ne pas s’entendre. Savoir qu’on peut communiquer sans avoir peur de blesser l’autre, se dire les choses, ça fait gagner du temps. »

Avec Manon Hostens, elles sont parties à plusieurs reprises en vacances ensemble, histoire de renforcer les liens. « On a construit ce bateau, on a envie d’avoir des médailles mondiales, des médailles olympiques, donc on veille à notre relation, ajoute la Périgourdine. En se regardant, on sait si l’autre est bien ou pas. S’entendre, ça aide aussi à surmonter les moments difficiles, à ne pas se décourager. »

Leur coach voit cet état d’esprit d’un bon œil. Il ne saurait dire si ses deux protégées sont performantes parce qu’elles sont amies ou amies parce qu’elles performantes, mais l’essentiel est bien ce qu’il se passe entre elles depuis maintenant trois ans. « Je ne sais pas si elles seront encore aussi proches dans 10 ans, dit-il. Mais aujourd’hui, elles s’entendent très bien et sont armées pour aller chercher de grosses perfs. » De notre côté, on se sent un peu mieux préparés pour retenter notre chance dans la terrible ligne droite de Sauze.