JO Tokyo 2021: «Tony Estanguet, c’est Dieu pour moi»… Martin Thomas ou la difficile mission de perpétuer l’excellence française en slalom

CANOE-KAYAK Après une qualification houleuse aux dépens du champion olympique en titre Denis Gargaud-Chenut et de Cédric Joly, le céiste de 31 ans va tenter lundi de faire briller une discipline dans laquelle la France a des standards très élevés

Nicolas Camus
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Martin Thomas lors des séries du slalom monoplace aux JO de Tokyo, le 25 juillet 2021.
Martin Thomas lors des séries du slalom monoplace aux JO de Tokyo, le 25 juillet 2021. — Luis Acosta / AFP
  • Septième des qualifications dimanche, Martin Thomas est engagé lundi matin en demi-finale du slalom monoplace, avant si tout va bien d'aller jouer une médaille en fin de journée.
  • Dans cette discipline où la France a remporté quatre des cinq derniers titres olympiques en jeu, réussir à se qualifier pour les JO est déjà une grande victoire en tant que telle. 
  • Mais il ne faut pas s'arrêter là, bien sûr, et le céiste de Jarnac a bien conscience d'arriver à Tokyo avec tout un héritage à défendre.

De notre envoyé spécial à Tokyo,

Pas facile d’être le représentant français en canoë slalom monoplace aux Jeux olympiques, une discipline privatisée par la France depuis son apparition au programme en 1992. On en rajoute à peine : un seul podium raté en sept éditions dont quatre médailles d’or sur les cinq dernières (merci Tony), ça vous pose une domination.

Pour ces JO, la charge d’assumer le poids de ce glorieux passé revient à Martin Thomas. Une petite surprise. Sans titre majeur à son palmarès (il a été vice-champion d’Europe en 2019), le céiste de Jarnac, 31 ans, a devancé lors des sélections en octobre dernier le champion olympique en titre Denis Gargaud-Chenut et le champion du monde 2019 Cédric Joly, qui partaient favoris. Presque un exploit, dans cette spécialité où l’on se dispute le seul ticket en jeu comme d’autres les téléviseurs à l’ouverture des grilles le premier jour des soldes. Et pas sans polémique, on y reviendra un peu plus loin.

« Etre l’héritier de cette histoire, ça m’apporte de l’énergie »

« En France, on a un des plus gros niveaux du monde en canoë, relève l’intéressé. En seniors on est quatre ou cinq à être au plus haut niveau, et derrière il y a déjà des jeunes qui poussent fort. On savait avant ce rendez-vous que ce serait compliqué, qu’il y aurait de la tension. Mais j’ai réussi, donc je sais que derrière j’ai le potentiel pour aller chercher ce dont j’ai envie, à savoir une médaille olympique. On ressort plus fort de ces sélections. » 

Le voilà donc parti pour Tokyo, où après avoir commencé tout doux en qualifications dimanche (7e temps), il est engagé ce lundi en demi-finales puis – on espère – en finale. Avec pour mission de perpétuer la tradition. La pression ? « C’est plutôt une motivation, corrige-t-il. Tony Estanguet est mon idole depuis que j’ai commencé le canoë, c’est Dieu pour moi (sourire). Savoir que je suis l’héritier de cette histoire, que j’ai été capable, moi aussi, de prendre cette place-là, ça m’apporte de l’énergie. Représenter la France n’est pas un fardeau mais un honneur. »

Estanguet en vidéo pour se motiver

On l’a compris, le triple champion olympique, désormais président du Comité d’organisation des JO 2024 à Paris, tient une place toute particulière dans la carrière de Thomas. Pour l’anecdote, ce dernier regarde encore des vidéos de certaines courses du Palois. « De lui et d’autres grands champions de mon sport, précise-t-il. Ça me motive, parce que c’est ce à quoi j’aspire. C’est grâce à eux que j’en suis là, donc je continue. »

Il y a une, notamment, bien rangée dans sa barre de favoris : la manche de Coupe du monde à Pau juste avant les Jeux de Londres, où Estanguet s’impose avec près de huit secondes d’avance sur le Polonais Kiljanek. « Enorme, un vrai récital », décrit Martin Thomas, ses yeux très clairs emplis d’admiration.

Cloîtré dans sa chambre au Village Olympique, il aura eu le temps de se la repasser avant les courses les plus importantes de sa carrière, aujourd’hui. Une manière de faire vibrer de bonnes ondes, alors que résonne en fond une petite musique pas très agréable. En résumé, Martin Thomas était-il le mieux placé pour défendre les chances tricolores en slalom ?

Personne ne l’a exprimé comme ça, bien sûr, mais les débats concernant les modalités de sélection et les mauvais résultats de l’élu au cours de ces dernières semaines ont fait naître des tensions. Denis Gargaud-Chenut et Cédric Joly ont mal vécu leur échec. On vous épargne les détails, mais les deux hommes en veulent à la Fédération d’avoir intégré à ces épreuves de jeunes céistes qui n’avaient plus rien à jouer, et qui ont donc couru sans pression, réussissant à l’arrivée des chronos les privant des JO.

La « haine » de Joly

« Je ne suis pas le mauvais perdant qui cherche à retrouver la place du sélectionné. Martin mérite sa place. Je n’ai rien à reprocher non plus à Jules [Bernardet, qui l’a battu pour une demi-seconde] qui a voulu montrer qu’il était fort, j’aurais fait pareil à son âge. Sauf qu’il n’aurait pas dû interférer dans le classement de la course trois, regrettait le champion olympique 2016 dans les colonnes de L’Equipe, quelques jours après. J’ai trop les boules, (…) on ne peut pas jouer comme ça avec la vie des athlètes. »

Joly, lui, avouait avoir « la haine » contre ces « règles du jeu injustes ». Et même s’ils se disaient tous les deux « très contents pour Martin », on imagine que le climat aurait gagné à être plus serein. Depuis, Gargaud-Chenut a remporté lors des championnats d’Europe, seul titre qui manquait à son palmarès, pendant que Thomas se faisait éliminer dès les demi-finales. Et pour la dernière sortie avant les Jeux, ce dernier n’a pu faire mieux que 19e lors de la manche de Coupe du monde programmée à Prague.

«Ce que les Français ont pu réaliser avant eux, ils peuvent le faire aussi»

L’intéressé se veut détaché de toutes ces considérations. Densité oblige, il sait que ces sélections accouchent bien souvent d’histoires pas toujours agréables, comme quand Tony Estanguet, 22 ans à peine en 2000, s’envolait pour Sydney au détriment de son grand frère Patrice, pourtant un des favoris pour l’or après avoir décroché le bronze quatre ans plus tôt à Atlanta.

« On sent venir cette pression, par les journalistes, pas de la part de la fédération, exprimait-il il y a quelques jours dans Sud-Ouest. Je pars à Tokyo pour chercher une médaille, avec ma propre histoire. Denis (Gargaud-Chenut) a fait de meilleurs résultats que moi ces derniers mois, mais nous n’avons pas le même objectif. » Et si jamais il sentait le doute poindre, il pourrait relire ces mots du maître : « Aux JO, c’est une course d’un jour. Il faut laisser les mauvais résultats au passé, et se dire que ce que les Français ont pu réaliser avant eux aux Jeux, ils peuvent le faire aussi. » Ça fonctionne aussi bien qu’une vidéo.