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Comment Infantino est devenu le président qu’il prétendait combattre ?

Coupe du monde 2026 : « Il tient tout le monde par l’argent », comment Infantino est devenu un président incontrôlable

IVRESSE DU POUVOIRDix ans après son élection à la tête de la Fédé internationale de football, au lendemain du Fifagate, Gianni Infantino a bien vite jeté ses idées de réformes à la poubelle pour devenir le maître suprême d’une instance qui ne jure que par l’argent
Aymeric Le Gall

Aymeric Le Gall

L'essentiel

  • Gianni Infantino, président de la FIFA depuis 2016, a instauré un régime autoritaire basé sur l’omerta, où « les gens refusent de parler car ils ont peur de lui ».
  • Contrairement à son image de réformateur lors de son élection, Infantino a maintenu voire aggravé le système corrompu, comme l’explique Miguel Poiares Maduro, ancien chef du comité de gouvernance.
  • Infantino maintient son pouvoir grâce à un système où la FIFA redistribue massivement l’argent aux 211 fédérations membres, permettant « récompenser les présidents de fédérations qui lui sont loyaux et sanctionner ceux qui ne le sont pas ».

Enquêter sur Gianni Infantino, le tout-puissant président de la FIFA, c’est comme escalader le K2 à mains nues avec un sac de 50 kg de gravats sur le dos : risqué, extrêmement compliqué et la plupart du temps perdu d’avance. Alors que le grand chapiteau du Mondial 2026 ouvre ses portes dans la nuit de jeudi à vendredi au Mexique, les articles de presse sur la Fédération internationale de football et son patron au crâne chauve et aux épais sourcils broussailleux sont un passage obligé. Mais comme pour bon nombre de nos confrères, les principaux intéressés n’ont pas souhaité répondre à nos demandes d’interview.

Cela n’a rien de surprenant, la « Grande Muette » du football mondial cultive tout à la fois l’art du secret, une bonne dose de parano et une profonde défiance à l’égard des journalistes. Car, si « le football unit le monde », comme aime à le répéter Gianni Infantino à la fin de chacun de ses posts sur ses réseaux sociaux, la Fifa, elle, fait fermer les bouches.

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Même ceux qui en sont sortis ne se bousculent pas aux portillons pour dire ce qu’ils pensent de l’ancien « tireur de boule » à la bouille sympatoche de l’UEFA. Sur les 300 à 400 demandes d’entretien envoyées pour écrire son livre FIFA Connection, chez Flammarion, le journaliste de L’Equipe Simon Bolle s’est heurté à trois-quart de refus polis. « Même les anciens proches, des amis, des membres de la famille, ceux qui ont assisté à l’ascension d’Infantino se taisent aujourd’hui, constate-t-il. Je ne sais pas si c’est une consigne qu’on leur a donnée ou par déception de la trajectoire du personnage. Au fil des années, ceux qui l’ont bien connu ont choisi de se murer dans le silence. »

La Fifa, le royaume de l’omerta

« Pour la grande majorité, les gens refusent de parler car ils ont peur de lui, embraye Rémi Dupré, journaliste d’investigation au Monde. Il a quand même un pouvoir de nuisance et de représailles dingue dans ce milieu. En fait, la Fifa, c’est la “World Company”. » Il fait ici référence à l’entreprise dirigée par Sylvester Stallone et ses clones dans les Guignols de l’Info, représentant l’emprise globale des Etats-Unis dans le monde capitaliste à la fin de la guerre froide. A bien y regarder, la comparaison est on ne peut plus appropriée.

Car ce qui se cache derrière cet « épais nuage de fumée », dixit Rémi Dupré, c’est tout ce que le football à de plus sombre à offrir, loin des matchs improvisés dans la cour d’école avec les copains et des moments de fraternité passés ensemble au stade ou derrière la télé. Un monde où l’argent est roi, où le bien-être et la santé des joueurs passent au troisième ou quatrième plan, un monde où l’on s’acoquine avec les plus grandes crapules de l’univers, Poutine hier, Trump aujourd’hui et Mohammed ben Salmane demain, la Coupe du monde 2034 étant tombée dans l’escarcelle du dirigeant saoudien.

Loin de l’image (fantasmée ?) qu’il véhiculait à ses débuts, en tant que directeur de la division des affaires juridiques puis Secrétaire général de l’UEFA, celle d’un homme jovial, travailleur, affable et surtout intègre, Gianni Infantino afficherait en coulisse un visage bien plus froid, autoritaire voire machiavélique. Un homme capable de remettre un infâme « prix de la paix » à Donald Trump le va-t-en-guerre, d’interférer dans des enquêtes de justice le concernant ou de déclarer avant le début du tant décrié Mondial au Qatar qu’il se sent « qatari, arabe, africain, gay, handicapé et travailleur immigré », faisant comme si les centaines de milliers de travailleurs migrants exploités et affamés n’étaient qu’une lubie de journaliste occidental. Ce qui, nous l’avions constaté sur place à l’époque, n’était que pur mensonge et manipulation.

« Il n’avait aucune envie de réformer le système »

« Il est totalement fou, c’est devenu un dictateur qui n’a peur de rien ni personne. Il tient tout monde par l’argent et l’achat du silence. Son but est de continuer à faire toujours plus de fric afin de continuer à arroser tous ceux qui le soutiennent », nous glisse, sous couvert d’anonymat, un personnage influent dans le football doublé d’un fin connaisseur de la Fifa, et qui surnomme ironiquement le Suisse de 55 ans « Dieu Infantino ».

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Un portrait au vitriol qui tranche avec l’image de celui qui se présentait en 2016, au moment de son élection à la tête de la Fifa, comme un réformateur, le Monsieur Propre chargé de nettoyer l’instance après le « Fifagate », à l’origine de la chute de Blatter puis de Platini.

Nommé à la tête du comité de gouvernance créé par Gianni Infantino après le scandale, Miguel Poiares Maduro, ancien avocat général à la Cour de justice de l’Union européenne, comprend rapidement que les promesses de réforme ont leurs limites. Selon lui, le scandale n’a pas réellement modifié la culture du pouvoir à la Fifa : si certaines figures sont tombées, les vieilles habitudes demeurent.

Des organes indépendants qui portent mal leur nom

« Ce sont des personnes qui ont baigné dans ce système depuis toujours et qui ne connaissent pas d’autres façons de faire les choses, poursuit-il. J’ai cru que la pression publique, politique et médiatique resterait suffisamment forte pour nous permettre de combattre certaines résistances. Sur ce point, je me suis totalement trompé. » Onze mois seulement après sa nomination, à la suite d’un profond désaccord avec Gianni Infantino sur fond de Coupe du monde 2018 en Russie, Miguel Maduro est remercié. Depuis, les différents comités « indépendants » de l’instance sont devenus, selon lui, des organes aux ordres du président.

Auteur d’une plainte déposée auprès de la commission d’éthique de la Fifa trois jours après la remise du Prix de la paix à Donald Trump au Kennedy Center de Washington, Nicholas McGeehan, directeur de l’ONG britannique Fairsquare, ne se fait aucune illusion sur son issue. « Pour tout vous dire, on n’en attend pas grand-chose », admet-il.

« À nos yeux, la violation du principe de neutralité politique était évidente et il était important de le démontrer de manière structurée. Les orientations stratégiques relèvent normalement du Conseil de la FIFA, et non du seul président. Or Gianni Infantino semble avoir décidé de créer ce prix de sa propre initiative. Enfin, nous voulions tester les mécanismes de contrôle de l’instance. Nous souhaitions voir si le comité d’éthique examinerait sérieusement cette plainte. » À ce jour, la plainte est restée lettre morte.

Le temps des pots-de-vin à l’ancienne est révolu

Si les opposants à Infantino reconnaissent quelques progrès, notamment sur la traçabilité des flux financiers, beaucoup, comme le juriste suisse et expert anticorruption Mark Pieth, estiment que le système est aujourd’hui pire que sous Blatter. « Je dirais quant à moi que le système est devenu plus cynique dans le sens où la corruption à l’ancienne, avec les pots-de-vin et l’argent versé sous la table, a été légalisée d’une certaine façon via les programmes de développement », avance Maduro.

C’est là le socle du « système Fifa ». Assise sur une montagne d’or – l’une des grandes réussites d’Infantino, qui a considérablement accru les revenus de l’instance grâce à de nouvelles compétitions et à l’élargissement du Mondial à 48 équipes – la Fifa redistribue une partie de cet argent aux 211 fédérations membres.

Selon Miguel Maduro, ce système permet de « récompenser les présidents de fédérations qui lui sont loyaux et sanctionner ceux qui ne le sont pas ». Comme le système électoral repose sur le principe une fédération = une voix = un vote, « il est très facile d’acheter les voix des petites fédérations en échange de larges dotations et de postes offerts dans les différentes commissions ou comités de la Fifa », analyse-t-il. Un système clientéliste qui a permis à Infantino de se maintenir au pouvoir et d’être réélu en 2023 par acclamation, faute d’opposant.

Fasciné par le pouvoir et l’argent, se sentant l’égal des grands chefs d’État qu’il aime côtoyer – n’a-t-il pas fait graver son nom sur le trophée remis au vainqueur de la Coupe du monde des clubs en 2025 ? – Gianni Infantino semble aujourd’hui inarrêtable. Rémi Dupré résume : « Ceux qui ont bossé à l’UEFA avec lui vous le disent : Infantino, c’est un mélange de Machiavel et d’Iznogoud, il a les dents qui rayent le parquet. Avec Blatter, il y avait quelques garde-fous, des confédérations qui n’étaient pas à sa botte et l’empêchaient de faire certaines choses. Là, il n’y a plus le moindre contre-pouvoir. Il fait totalement ce qu’il veut. »

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