JO 2021 – Natation : « Il s’est éveillé à la façon d’être heureux », le long voyage de Manaudou pour remonter sur un podium olympique

JEUX OLYMPIQUES Le nageur français a décroché la médaille d'argent du 50m nage libre ce dimanche, après une pause de plus de deux à la suite des JO de Rio

Nicolas Camus
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Florent Manaudou médaillé d'argent du 50m nage libre aux JO de Tokyo.
Florent Manaudou médaillé d'argent du 50m nage libre aux JO de Tokyo. — Tetsu Joko/AP/SIPA
  • Florent Manaudou a décroché la médaille d’argent du 50m nage libre dimanche matin aux JO de Tokyo, derrière l’intouchable Caeleb Dressel.
  • Un bonheur incommensurable pour le Français, qui n’avait plus goût à grand-chose après Rio malgré sa médaille.
  • Entre ces deux podiums, une pause de plus de deux ans dans sa carrière, des derniers mois très compliqués, mais un voyage dont il est sorti grandi.

De notre envoyé spécial à Tokyo,

Yannick Agnel a du mal à s’en remettre. Le double champion olympique, qui a commenté la course de Florent Manaudou pour France TV, s’excuse presque d’être encore saisi par l’émotion, une bonne heure plus tard. « C’est le plus grand. Ce qu’il vient de réaliser là, c’est historique pour la natation française », pose-t-il. Il a raison, bien sûr. Manaudou est vice-champion olympique du 50m nage libre, sa troisième médaille individuelle en trois éditions, après s’être arrêté pendant deux ans et demi parce que c’était ça ou exploser complet. Absolument magistral.

« Bien sûr, une médaille c’est génial, mais ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir réussi à profiter du moment, relativise-t-il tout de suite. C’est pour ça que j’étais revenu, pour prendre du plaisir, et ça a été compliqué. Je me suis un peu perdu en chemin cette année, mais au final, je suis content de mon voyage personnel. »

Samedi, après sa demi-finale maîtrisée, il n’osait pas encore croire au podium. Derrière le monstre Caeleb Dressel – désormais à 5 médailles d’or dans ces Jeux –, il savait la course ouverte. Les sensations étaient là (il venait de claquer son meilleur temps de la saison), mais il savait aussi où il se trouvait le mois dernier : au fond du gouffre, ou pas loin. Car si le nageur du CNM a replongé dans les bassins en mars 2019, c’est seulement au cours de ces quatre dernières semaines qu’il a trouvé la clé de la performance.

Le déclic ? Sa défaite face à Maxime Grousset lors des championnats de France, à Chartres. Sa première sur la distance face à un Français depuis dix piges, mais surtout un chrono à se tirer une balle, encore, après les déceptions des championnats d’Europe (5e) en mai et de ses courses à Monaco et au Canet, où il n’est jamais descendu en dessous des 22’’. Avec ça, c’était qualif à l’arrache pour les demi-finales à Tokyo, et puis sayonara. Pas vraiment ce pour quoi il avait décidé de replonger.

« A Rio je me disais "au bout de la ligne c’est fini, enfin". »

« Tout le monde m’a dit "je t’ai jamais vu nager aussi mal", retrace-t-il. Je me suis dit "ah super, on est à un mois des Jeux, tout va bien". » Alors ? « Alors je me suis dit que ça ne pouvait pas être pire. J’ai décidé de lâcher prise, parce que je n’étais pas revenu pour souffrir, ni dans l’eau ni en dehors, mais pour vivre des émotions. On est partis s’entraîner à Antibes, en extérieur, j’ai pris le soleil ça m’a fait du bien. J’ai pensé, on s’entraîne 4 ans, 8 ans, 10 ans, pour vivre une finale olympique, et quand on y arrive on a peur. Je me suis dit c’est bête de faire ça, c’est bête de ne pas avoir profité de tes deux médailles à Rio, donc profite, le résultat on verra. C’est ça qui m’a aidé à me relâcher. »

La prise de conscience change tout. Manaudou décide de verbaliser ce qu’il ressent auprès de ses proches, notamment sa compagne Pernille Blume, médaillée de bronze cinq minutes après lui dimanche matin. Il noircit également des petits carnets de notes. « Parce qu’à un moment donné, ça rentre dans la tête, explique-t-il. Et aujourd’hui, je me suis senti bien. Derrière le plot [de départ], je regardais le bout du bassin, j’étais content, alors qu’à Rio je me disais "là-bas c’est fini, enfin". »

YES PAPA
YES PAPA - Insidefoto/Sipa USA/SIPA

Le Brésil, on y revient. Deuxième de la finale​ pour un centième de seconde, le petit frère de Laure traîne toute la misère du monde sur ses épaules. Après quelques semaines de réflexion, sa décision est prise. Il met entre parenthèses sa carrière pour revenir à ses premiers amours, le handball. Et pouvoir voir plein d’autres choses, aussi. Il signe au club d’Aix-en-Provence, apprend la guitare, s’essaie au jeu d’acteur dans Nos chers voisins ou Section de recherches, apporte son expertise au micro de France TV pour commenter les championnats d’Europe 2018.

A cette occasion, il laisse peu de place à un éventuel retour. « Ça donne forcément envie de nager. Mais quand je me remets à l’eau, je ressens l’inverse et je me dis plus jamais ça, assure-t-il au Figaro. Il y a beaucoup de souffrance et j’ai l’impression d’avoir fait mon temps. Peut-être que je me réveillerai un matin en voulant m’y remettre, mais il n’y a que 0,5 % de chance que ça arrive… »

« Il a d’entrée placé le débat sur l’adversité et pas sur lui-même »

Et pourtant. Moins d’un an plus tard, il annonce son grand retour dans les bassins. Il s’est éclaté, vidé la tête. Et s’est aperçu, aussi, que la marche serait trop haute pour jouer chez les pros au hand. Le voilà reparti, donc, avec pour objectif Tokyo 2020. Manaudou met en place une organisation hybride, partageant son temps entre les infrastructures d’Energy Standard, en Turquie, et celles du Cercle des nageurs de Marseille.

Dans le premier lieu, sous les ordres de James Gibson (l’homme qui l’avait amené au titre à Londres), il s’entraîne d’arrache-pied, vit, dort et mange natation. Dans le second, il bosse aussi mais plus à la cool, s’autorise à voir ses proches et partager un apéro ou un barbec’. Les choses se remettent en place, peu à peu. Mais déjà, quelque chose cloche. « La grande question, quand il revient, c’est est-ce qu’il pourra battre Dressel, etc. Mais c’est ce qui a fait que pendant de longs mois, il s’est égaré dans le malheur, rembobine Julien Jacquier, qui s’occupe de lui à Marseille. Il a d’entrée placé le débat sur l’adversité, la performance, et pas sur lui-même. »

Dans l’histoire

Manaudou progresse, tout de même. Il élargit son cercle, prend des conseils partout où il peut. Romain Barnier, qui ne l’a pas directement sous sa coupe au CNM, ou Quentin Coton, à Antibes, sont toujours là pour lui. « C’est là où j’ai été bon, estime le désormais trentenaire. J’ai su prendre des choses de tout le monde et les trier avec mon expérience. »

Début 2021, il décide de se poser durablement à Marseille, en raison de la pandémie et de la situation géopolitique tendue avec la Turquie. La dernière ligne droite se fera à la maison. Les perfs ne sont pas là, le moral vacille. Pas sa détermination. Jacquier décrypte le cheminement :

« On a eu longues discussions sur le fait qu’il fallait réussir à trouver l’essence de pourquoi il était, pourquoi il faisait tout ça. Il avait dit des mots forts sur le fait que ça le rendait malheureux [après Canet notamment], mais il avait tout simplement très peur de ne pas bien figurer aux Jeux. Et puis ça s’est décanté progressivement, il a fait sa recherche tout seul et il s’est éveillé à la façon d’être heureux. Il a appris à regarder à l’intérieur de lui ce qui pouvait être la source de son bonheur, c’est ça a plus grande fierté. »

C’est comme ça qu’il est arrivé à Tokyo léger. « Je le sens chaud. Il est de plus en plus en confiance. Et de plus en plus détendu aussi », glissait Maxime Grousset après la demie, samedi. « Il rayonne, il sait pourquoi il est là », ajoutait son entraîneur. Pour entrer dans l’histoire. Heureux comme un gosse au moment de sortir de la chambre d’appel, ce matin, Manaudou est devenu le premier nageur français à remporter trois médailles individuelles sur trois JO différents, et le troisième de l’histoire seulement, après Gary Hall et Alexander Popov. « Je suis très fier de ce que j’ai accompli », dit le Français. Pernille Blume passe alors derrière lui dans la zone mixte. Les deux s’enlacent, et puis la Danoise glisse, émue : « Je suis si fière de lui. Je le connais, c’est un compétiteur. Il y a eu des moments difficiles pour arriver sur ces Jeux, mais il a été là quand il fallait, c’est un modèle. »

Le couple ne peut pas être plus heureux. Voilà où tout ce voyage intérieur a mené Florent Manaudou. Julien Jacquier nous offre la synthèse sur un plateau. « Il y a 5 ans, c’est la même médaille et c’est le pire jour de sa vie. Là, c’est un de ses meilleurs, observe l’entraîneur. La façon dont il se raconte l’histoire me plaît beaucoup plus, et je suis beaucoup plus optimiste pour le reste de sa carrière et de sa vie quand je vois ça. » Ça valait le coup, alors.