Basket féminin : « Pourquoi toujours comparer les performances des garçons et des filles ? », pointe Marie-Sophie Obama

INTERVIEW La présidente déléguée de Lyon Asvel Féminin s’apprête à voir son club disputer les quarts de finale de l'Euroligue féminine, mercredi et vendredi à Sopron (Hongrie)

Propos recueillis par Jérémy Laugier
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Marie-Sophie Obama est la présidente déléguée de Lyon Asvel Féminin depuis quatre ans.
Marie-Sophie Obama est la présidente déléguée de Lyon Asvel Féminin depuis quatre ans. — Sébastien Clavel
  • Comme chaque lundi, 20 minutes donne la parole à un acteur ou une actrice du sport qui fait l'actu du moment. Cette semaine, place à Marie-Sophie Obama, présidente déléguée de Lyon Asvel Féminin.
  • Le club lyonnais prépare un grand rendez-vous européen, avec ses deux quarts de finale de l’Euroligue féminine disputés mercredi (18 heures) et vendredi (20h05) à Sopron (Hongrie).
  • Amie depuis l’adolescence et l’Insep de Tony Parker, cette ancienne basketteuse professionnelle évoque notamment la place du sport féminin en France.

Au-dessus du bureau de Marie-Sophie Obama se dresse un portrait de Marilyn Monroe, lançant l’une de ses plus emblématiques punchlines : « Les femmes qui cherchent à être l’égal des hommes manquent d’ambition ». Un cri de défi qui correspond bien à la présidente déléguée de Lyon Asvel Féminin. Cette ancienne basketteuse professionnelle a eu plusieurs vies avant d’accepter la proposition de Tony Parker en 2017.

Après avoir conduit le club lyonnais à son premier titre de champion de France dès 2019, Marie-Sophie Obama rêve d’un exploit lors des quarts de finale d’Euroligue, qui auront lieu mercredi (18 heures) et vendredi (20h05) à Sopron (Hongrie). Entre son amitié depuis l’Insep avec « TP », la place du sport féminin en France, et la rapide ascension en Europe de la bande à Marine Johannès, la dirigeante de 40 ans s’est longuement confiée à 20 Minutes.

Rêviez-vous d’une longue carrière de basketteuse professionnelle, lorsque vous avez intégré l’Insep à 16 ans ?

Je rêvais de jouer au plus haut niveau, d’être sélectionnée en équipe de France, mais je ne me projetais pas sur toute une carrière. Les clubs étaient à l’époque nettement moins bien structurés qu’aujourd’hui et je n’ai jamais considéré le basket comme un vrai métier. C’était avant tout mon oxygène.

Vous êtes-vous sentie féministe tout au long de votre parcours de sportive et de femme ?

Au départ, je marchais sur des œufs sur le sujet, car ce mot renvoie souvent à des combats portés de manière très militante. Mais oui, quand on regarde la définition, je suis féministe. Se dire que la femme a un rôle à jouer dans la société, c’est une sensibilité qui vient au long cours. J’ai toujours eu un esprit plutôt indépendant. J’ai été élevée par ma mère, avocate avec beaucoup de caractère. Elle s’est mariée avec un Africain, alors qu’il ne devait pas y avoir beaucoup de blacks dans le Gers à la fin des années 1970 (sourire). Être maman assez tôt (à 24 ans), constater les difficultés d’allier vie professionnelle et vie familiale, réaliser ce que renvoie la société quand on fait bouger son compagnon pour mener une carrière de basketteuse pro, tout cela a joué. Enfin, en prenant mes fonctions à Lyon Asvel Féminin, j’ai clairement pris conscience de la différence de considération entre la performance au féminin et celle au masculin.

Avez-vous notamment nourri une certaine frustration en constatant que votre Eurocoupe remportée en 2003 avec Aix-en-Provence n’avait pas été beaucoup médiatisée ?

Non, car même si ça restait une belle performance, ça n’était pas l’Euroligue. Plus généralement, je n’ai jamais souffert d’un manque de médiatisation du basket féminin. C’est au sport de faire le taf pour trouver son audience auprès des médias. Je trouve que c’est trop facile de pleurer comme ça peut se faire parfois sur ce sujet. À nous, dirigeants de club, de mettre en place des projets qui poussent les gens à parler de ce qu’on fait.

Marie-Sophie Obama (à droite), alors joueuse de Calais en 2005, en plein duel contre Paoline Salagnac (ici à Clermont), désormais directrice sportive de Lyon Asvel Féminin.
Marie-Sophie Obama (à droite), alors joueuse de Calais en 2005, en plein duel contre Paoline Salagnac (ici à Clermont), désormais directrice sportive de Lyon Asvel Féminin. - STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Pourquoi votre carrière professionnelle s’est-elle arrêtée dès l’âge de 26 ans, à Calais ?

Ma deuxième grossesse y a mis un terme, car c’était quand même compliqué de tout gérer. Je ne nourris aucun regret par rapport à ma carrière pro. Mon agent m’a ensuite proposé de travailler avec lui. Et puis à un moment, je me suis sentie étouffer dans ce milieu-là. J’avais envie de voir ce que je valais dans la vraie vie. J’ai réussi le concours d’infirmière, puis par le biais d’un bilan de compétences et de stages, j’ai passé cinq ans au sein d’une agence immobilière. C’est cette expérience entrepreneuriale qui m’a le plus aidée quand Tony m’a appelée et qu’on a repris le club.

Avez-vous hésité avant de répondre favorablement à Tony Parker en 2017 ?

J’avais vraiment déconnecté du basket depuis deux ans et je me suis demandé si j’avais envie de m’y recoller. J’avais un peu l’impression d’être sur le point de rentrer à la maison après m’être émancipée. Tony m’a fait comprendre qu’il n’avait pas de plan B ou C, qu’il ne reprenait pas le club si je ne le suivais pas. C’était une belle occasion de revenir en tant que décideur, et une superbe opportunité pour le basket féminin qu’un champion comme ça, qui se trouve être mon ami, ait envie de s’investir de cette façon. Dès le début, j’ai été claire : on essaie de poser un autre regard par rapport à ce qui se fait à l’Asvel masculin.

N’était-ce pas flippant d’arriver en fin de saison, pour reprendre un club sur le point de redescendre en LF2 ?

On a vraiment ressenti le trouillomètre de la relégation le 2 mai 2017, jour de ce match contre Angers (remporté 68-66) décisif pour rester dans l’élite. Avant cela, on avait tellement de choses à faire sur tous les fronts, car le club était en difficulté sur le plan économique. Je n’avais jamais géré d’entreprise, j’arrivais dans l’inconnu. On aurait assumé une descente, mais on sait que c’est compliqué de remonter. On a compris qu’il faudrait raconter une histoire et fédérer des partenaires privés et institutionnels autour d’une aventure humaine.

Entourée de Tony Parker, l'ancien adjoint aux Sports à la ville de Lyon Yann Cucherat, Nicolas Batum et Gaëtan Muller, Marie-Sophie Obama s'est lancée dans l'aventure Asvel en 2017.
Entourée de Tony Parker, l'ancien adjoint aux Sports à la ville de Lyon Yann Cucherat, Nicolas Batum et Gaëtan Muller, Marie-Sophie Obama s'est lancée dans l'aventure Asvel en 2017. - Lyon Asvel Féminin

À quoi songiez-vous exactement ?

Il y a le projet sportif mais aussi social et sociétal du club et de l’entreprise. On n’aura jamais les moyens d’un club comme Ekaterinbourg (Russie), qui a dix fois notre budget. Il nous faut des ressources et une énergie autre que la simple performance sportive. Le sport tel qu’il est perçu en France doit pouvoir avoir un autre rôle. Si on enlève les compétitions sportives aux gens actuellement confinés ou dépendant d’un couvre-feu, il ne reste pas grand-chose pour vibrer. On se rend donc compte du rôle du sport dans notre société, et on pourrait aussi être un relais pour des politiques de santé publique, de transmission et d’éducation.

Notamment pour valoriser la place des femmes, au-delà des performances sportives ?

Oui, avec des membres du club, on a créé l’association Les Lumineuses en 2017. Dans notre société, le prisme masculin est quand même très présent. Là, on veut servir de caisse de résonance à toutes ces femmes ayant une histoire remarquable, quels que soient leurs domaines d’expression, comme avec notre festival Lyon gagne avec ses femmes.

En 2019, vous vous êtes élevée, comme beaucoup de dirigeants et joueuses en LFB, contre une chronique jugée « sexiste » sur RMC Sport. Était-ce un moment charnière pour le basket féminin français ?

Disons qu’on a à peine eu l’occasion d’être diffusés une fois à la télévision que direct, on a fait les frais d’une chronique. On n’est pas contre la dérision, mais laissez-nous un peu commencer avant de nous tomber dessus. On nous dit qu’on n’est pas « bankables », et on ne montre que quatre actions avec des airballs et des joueuses qui tombent, comme cela arrive aussi dans les matchs NBA. Il faut être un minimum respectueux.

À l’image des moqueries récurrentes sur le niveau des gardiennes en football, le sport féminin a-t-il toujours du mal à être pris au sérieux en France ?

Pourquoi toujours comparer les performances des garçons et des filles ? Nous ne sommes pas égaux dans les dispositions physiques. Je ne suis pas égalitariste à outrance. Je revendique le fait qu’on puisse pratiquer un autre basket. Ce basket mérite d’éduquer l’œil pour qu’on puisse voir ce qu’il a de beau et de différent à apporter.

Lorsque votre joueuse Marine Johannès est surnommée à longueur de temps « la Steph Curry au féminin », ça vous ennuie ?

Non, ça ne me choque pas, car il n’y a selon moi pas de notion de genre ici. C’est une remarque purement liée au style de jeu. Marine est tellement unique, elle pratique un basket qui ne se voit pas partout. Il y a des choses qui m’agacent concernant Marine mais pas ça.

Marine Johannès est la meilleure marqueuse lyonnaise, cette saison en Euroligue, avec 14,3 points de moyenne.
Marine Johannès est la meilleure marqueuse lyonnaise, cette saison en Euroligue, avec 14,3 points de moyenne. - Adria Salido Zarco/SIPA

À quoi pensez-vous ?

Ça m’agace qu’on lui fasse toujours le procès de ne pas être assez leader. Beaucoup de monde attend d’elle qu’elle reprenne le flambeau de Céline Dumerc en équipe de France. Regardez déjà tout ce qu’elle peut vous offrir et foutez-lui la paix à Marine ! Que chacun soit comme il est. Elle ne raffole pas des caméras, c’est comme ça. On voudrait des sportifs qui soient à la fois des bons communicants, des ambassadeurs, des militants…

Ne recherchez-vous pas en priorité dans votre recrutement des personnalités très engagées en dehors des terrains, comme l’est l’ailière américaine Alysha Clark ?

Si on a affaire à de l’engagement et à une sensibilité, c’est un plus. Mais ce qui nous intéresse avant tout, c’est l’état d’esprit de la joueuse. Certaines joueuses hyper performantes ne sont pas avec nous aujourd’hui car, selon ce qu’on sait, on n’est pas complètement en phase avec leur comportement dans un groupe. Pour atteindre notre objectif fou, il faut qu’il y ait une complicité poussée à son paroxysme entre tous les acteurs du club.

Avez-vous eu des doutes sur le mode de fonctionnement de Tony Parker, qui s’entoure énormément de ses proches sur le plan professionnel ?

On passait nos étés ensemble avec Tony, j’ai toujours vu comment il fonctionnait. À l’époque, j’étais fan de son projet de reprendre l’Asvel avec Gaëtan Muller. Là, ça m’a fait un peu peur, je craignais qu’on perde notre amitié. Mais ça apporte tant derrière d’avoir une confiance aveugle l’un envers l’autre. On n’a pas envie de se décevoir. Je suis déjà quelqu’un d’entier mais là, l’investissement affectif aide à se surpasser. La seule fois où on s’est engueulés durant toutes ces années, c’est quand je suis arrivée en retard pour une bringue. Tony ne supporte pas les retards (rires) !

Est-ce parfois compliqué d’avoir un président à la mentalité américaine si marquée concernant les ambitions affichées, là où le sport français préfère habituellement avancer caché ?

Non, ce n’est pas compliqué du tout. Ce n’est pas mon tempérament à la base mais je m’inspire beaucoup de Tony.

Au point de pouvoir annoncer que vous voulez gagner l’Euroligue féminine dès cette saison ?

Oui, clairement, ça me fait du bien de le dire : l’ambition est bien sûr de gagner l’Euroligue. On veut soulever des montagnes.

Après le maintien arraché en  2017, le titre de champion de France en 2019, on poursuit donc l’ascension supersonique en Europe en 2021 ?

Il n’y a pas de date fixée pour cet objectif d’Euroligue. C’est un rêve fou mais on l’atteindra. Il viendra quand nous serons prêts et matures. Les quarts de finale sont une première étape. Cette année, on ne s’interdit rien. C’est pareil en France, nous avons été champions de manière un peu prématurée, et on sait que ce sera plus dur de l’être à nouveau

Ces quarts de finale d’Euroligue ne souffrent-ils pas d’un manque d’équité, puisque les deux matchs vont se disputer dans la salle de votre adversaire, à Sopron (Hongrie) ?

La règle des bulles sanitaires est connue depuis le début de la saison d’Euroligue : il ne pouvait pas y avoir d’aller-retour classique dans le contexte Covid-19. Les contraintes et l’impact économique d’une bulle sanitaire sont assez lourds donc on a fait le pari de ne pas candidater. Et puis ce n’est pas forcément évident pour les joueuses d’être enfermées toute une semaine à 20 minutes de leur domicile. Jusque-là, dans la compétition, ça s’est avéré être un faux avantage pour les équipes ayant accueilli des hubs. Enfin, quasiment toutes à part Sopron (rires). À chaque fois, on a vécu des moments forts en partant avec tous les salariés. Il y a un esprit de mission avec tout le club mobilisé, ce qui crée une énergie positive.

Au sein du monde d'avant Covid-19, le déjanté Kop Asv'elles a joué un rôle dans le premier titre de champion de France du club, en 2019 à Mado Bonnet.
Au sein du monde d'avant Covid-19, le déjanté Kop Asv'elles a joué un rôle dans le premier titre de champion de France du club, en 2019 à Mado Bonnet. - Infinity Nine Media/Alexia Leduc

Durant la saison du titre, en 2018-2019, ça a dû vous faire plaisir de voir débarquer à Mado-Bonnet le Kop Asv’elles et sa quarantaine de bruyants étudiants supporters, non ?

Ça faisait plus que plaisir de voir ces « foufous » venir naturellement à nous. Ils ont vraiment contribué à créer une ambiance particulière, qui nous a menés au titre. C’était hyper encourageant de constater que le regard changeait sur la performance au féminin. Le fait que ça soit des étudiants, des basketteurs et des garçons, ça a été une petite victoire en soi.