Coronavirus : Entre « impatience » et « risques de déprime », comment les clubs gèrent-ils cette saison « bizarre » ?

SPORTS EN SALLE Touchés par de nombreux cas de Covid-19 au sein de leur effectif, les basketteuses de Lyon Asvel Féminin, les handballeuses de Besançon et les hockeyeurs de Cergy-Pontoise racontent leurs difficultés à « 20 Minutes »

Jérémy Laugier et Thibaut Gagnepain

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La pivot des Bleues Helena Ciak et toute l'équipe lyonnaise, ici à l'entraînement à Mado-Bonnet, espéraient enfin retrouver la compétition samedi, sept mois après leur dernier match officiel. Mais Charleville-Mézières a décidé vendredi d'annuler la rencontre.
La pivot des Bleues Helena Ciak et toute l'équipe lyonnaise, ici à l'entraînement à Mado-Bonnet, espéraient enfin retrouver la compétition samedi, sept mois après leur dernier match officiel. Mais Charleville-Mézières a décidé vendredi d'annuler la rencontre. — Claire Porcher / Infinity Nine Media
  • En pleine deuxième vague de coronavirus en France, les reports de rencontres sportives professionnelles sont nombreux chaque week-end.
  • 20 Minutes s’est penché sur la situation délicate de trois clubs, Lyon Asvel Féminin (basket), les Jokers de Cergy-Pontoise (hockey-sur-glace) et l’Entente sportive bisontine féminine (handball), qui n’ont pas encore réussi à lancer véritablement leur saison.
  • L’entraîneur des Jokers Jonathan Paredes indique notamment qu’il « fait attention à ce que les joueurs ne tombent pas dans des routines de déprime », face à de longues périodes d’isolement.

Il a presque fallu un énorme coup de sang du maire de Cholet, Gilles Bourdouleix, le 11 octobre après un match de Jeep Elite entre Cholet Basket et l'Asvel, pour que le grand public se rende compte que le coronavirus ne frappait pas que Neymar, Kylian Mbappé ou Dimitri Payet dans le sport français. Ce soir-là, le meneur villeurbannais Norris Cole, pourtant testé positif, a disputé les 40 premières secondes de la rencontre, après avoir au passage tapé dans les mains de ses adversaires. Une séquence ubuesque qui symbolise les difficultés de tant de clubs professionnels à traverser cette crise sanitaire sans précédent, au milieu de protocoles d’instances à géométrie variable.

20 Minutes se penche ce vendredi sur le début de saison galère de trois clubs d’élite à l’élan coupé, en basket, hockey-sur-glace et handball. Pour ces trois exemples, « l’expression ''prendre du plaisir dans son travail'' n’a jamais aussi bien pris tout son sens, tant on ne sait vraiment pas combien de temps la saison va durer », comme le confie Jonathan Paredes, entraîneur des Jokers de Cergy-Pontoise (Ligue Magnus).

Lyon Asvel Féminin, l’impatience des championnes

« On attaque la semaine en effectuant un test PCR, c’est notre petit rituel chaque lundi matin », sourit Paoline Salagnac, directrice sportive d’une équipe de Lyon Asvel Féminin à l’arrêt dans toutes les compétitions officielles depuis… le 11 mars ! Ce soir-là, une semaine avant le confinement, les Lyonnaises disputaient la manche aller du premier quart de finale d’Euroligue de l’histoire du club contre les Russes d’Orenbourg (78-80). Leur rêve européen s’est évanoui avec l’épidémie de coronavirus, tout comme leur quête d’un deuxième titre de championnes de France consécutif. Même la finale de Coupe de France, initialement reportée au 18 septembre, a finalement été annulée en raison des premiers cas de Covid-19 à l’Asvel et à Bourges.

« Ne pas pouvoir tenter de gagner ce trophée-là pour la reprise a été une désillusion de plus pour les filles, reconnaît Paoline Salagnac, qui a pris sa retraite de joueuse durant le confinement. Mais elles vont pouvoir revivre ces moments-là. » Cinq joueuses pros de l’effectif lyonnais ont au total été testées positives depuis un mois, et les quatre premiers matchs de Ligue ont dû être reportés (la 2e journée contre Saint-Amand aura même lieu le 30 janvier, après leur opposition de la phase retour !). Une poisse plaçant symboliquement les deux plus grosses formations de l’élite, Bourges et Lyon Asvel Féminin, dans la zone de relégation, à huit points de Villeneuve d’Ascq, qui a pu disputer ses cinq journées de championnat.

« Ça commence vraiment à être long pour tout le monde, note Paoline Salagnac. C’est dur de s’entraîner sans voir venir le moindre match officiel. Ces joueuses sont impatientes, d'autant qu'elles n’ont jamais connu une période si longue sans compétition dans leur vie. Elles rongent tellement leur frein qu’il y aura énormément d’envie et de joie sur le parquet lors de leur premier match. » Le club lyonnais, qui ne compte désormais plus le moindre cas de Covid-19, avait officialisé la tenue du match de LFB contre Charleville-Mézières, samedi à 17 heures. Mais ce vendredi soir, Charleville-Mézières a demandé l'annulation de cette rencontre, en raison de suspection de cas de Covid-19 dans ses rangs. 

Les vrais débuts lyonnais pouraient avoir lieu mercredi (20 heures) pour un choc de Ligue à Bourges. Et ce avant de se replonger bientôt dans une nouvelle saison d’Euroligue, cette fois avec une formule de « bulle », et trois premiers matchs enchaînés du 1er au 4 décembre dans un même lieu (à définir). Marine Johannès et ses partenaires croisent les doigts pour que « le rituel du lundi matin » les laisse enfin un peu tranquilles.

Les Jokers de Cergy Pontoise, la déprime pointe

La Ligue Magnus sait brouiller les pistes comme personne. Ce vendredi, en pleine 8e journée de l’élite du hockey-sur-glace français, est programmé un Briançon-Grenoble de… la 40e journée ! Une échéance qui semble extrêmement loin pour Les Jokers de Cergy-Pontoise. Car si ceux-ci ont bien pu disputer normalement les trois premiers matchs cette saison, ils ont ensuite dû se plier à deux longues coupures (plus de 20 jours d’isolement au total) avec sept joueurs positifs. De retour mercredi en Coupe de France avec un succès (2-5) à Neuilly, les Jokers vont aussi retrouver la Ligue Magnus dimanche (16 heures) à Rouen.

L'équipe des Jokers, ici à l'entraînement lors de ce début de saison pour le moins complexe.
L'équipe des Jokers, ici à l'entraînement lors de ce début de saison pour le moins complexe. - Les Jokers de Cergy-Pontoise

Durant cette longue période off, l’entraîneur du club Jonathan Paredes a flairé le principal danger au sein de son groupe. « On a vite compris qu’il fallait faire attention à ce que nos joueurs ne tombent pas dans des routines de déprime, confie-t-il. Ça se sent rapidement, quand un garçon bascule et risque de déprimer. » Lui-même positif au Covid-19 il y a quelques jours, Jonathan Paredes a donc minutieusement veillé au moral des troupes depuis un mois.

J’appelais très souvent tout le monde. Et si je trouvais qu’un mec n’avait pas une voix top, je privilégiais un appel vidéo dans la foulée car les visages ne mentent pas. J’ai essayé d’amener du fun au groupe en envoyant des vidéos marrantes avec par exemple des joueurs tombant sur la glace. Même maintenant qu’on a repris, je mets le plus de jeu possible dans mes séances d’entraînement car tout le monde en a bien besoin. »

Jonathan Paredes tient plus que tout à « responsabiliser » ses joueurs, surtout durant cette période où il n’a pu suivre les entraînements de son groupe que par le biais d'une caméra placée en bord de glace. « Il y a 50.000 manières d’attraper ce virus et on ne va pas faire de ces joueurs-là des moines », conclut-il.

Les handballeuses de Besançon remettent (déjà) en cause le calendrier

« Notre planification ? Elle change tous les trois jours en ce moment ! » Raphaëlle Tervel préfère en rire que de s’en agacer. La coach de l’Entente sportive bisontine féminine (ESBF) handball a encore vu son équipe être privée de match cette semaine. C’est déjà la troisième fois après un mois et demi de compétition, au cœur d’une 5e journée de D1 qui a vu… quatre de ses sept rencontres reportées.

Raphaëlle Tervel, la coach de Besançon, ici au milieu de ses joueuses lors d'une rencontre en octobre 2016.
Raphaëlle Tervel, la coach de Besançon, ici au milieu de ses joueuses lors d'une rencontre en octobre 2016. - Wikicommons

Pour Besançon, le premier report remonte au 10 octobre contre Dijon. Ce match de D1 n’a pas pu se disputer car une joueuse de… la réserve bourguignonne était positive au Covid-19. La semaine dernière, le club doubiste a lui aussi été touché. « Une des filles nous a dit que son copain avait le virus, explique Raphaëlle Tervel. Donc on l’a dispensée d’entraînement le lundi et elle a passé un test le lendemain, qui s’est avéré positif. Le mercredi, nous avons détecté deux autres cas dans l’équipe. »

Après une semaine d’isolement pour tout le groupe, et deux nouveaux matchs ratés, en attendant Brest-Besançon le 31 octobre, les entraînements ont pu reprendre à l’ESBF. Finies les séances physiques à distance et place au retour du ballon ! Jusqu’à quand ? La technicienne, ancienne internationale tricolore (plus de 250 sélections), s’interroge sur la suite de la saison. « Le souci, c’est qu’on a l’impression que les Agences régionales de santé (ARS) ne sont pas d’accord entre elles selon les régions, pointe la coach bisontine. La saison est déjà bizarre et elle va continuer à l’être. »

Raphaëlle Tervel va même plus loin, en émettant de sérieux doutes, six semaines seulement après la reprise, quant aux chances de disputer l’intégralité des 26 journées de D1. « Peut-être va-t-il falloir réfléchir à changer la formule car si on ne va pas au bout, ça ne ressemblera à rien, prévient la championne du monde 2003. Pourquoi ne pas réintégrer des play-offs ou revenir à un système de poules ? Le sport de haut niveau doit s’adapter à la situation. » Chaque semaine, Lyon Asvel Féminin, les Jokers, l’ESBF et tant d’autres repoussent un peu plus les limites de « l’adaptation », dans une saison de toutes les incertitudes.