Roland-Garros : A quoi va ressembler le tournoi cette année ?

TENNIS L’édition 2020, reportée fin septembre à cause du Covid-19, se déroulera dans une ambiance très particulière malgré les efforts de l’organisation

Julien Laloye

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Rafael Nadal, le 25 septembre 2020 sur le Central de Roland-Garros.
Rafael Nadal, le 25 septembre 2020 sur le Central de Roland-Garros. — Javier Garcia/BPI/Shutterstock/SIPA
  • Déplacé à l’automne à cause du Covid-19, Roland-Garros ne sera pas la fête du tennis espérée, après la dernière révision à la baisse de la jauge des spectateurs autorisés à entrer.
  • Certains joueurs ont mis en cause un protocole sanitaire trop strict après l’exclusion de cinq athlètes en qualifications.
  • Toujours favori quand on parle de Roland, Nadal devra composer avec des conditions météos différentes et l’installation d’un toi sur le court Philippe-Chatrier qui devrait beaucoup servir pendant la quinzaine.

Guy Forget qui nous parle depuis un micro qui ne marche pas, sur un écran qui coupera lui-même au milieu de la retransmission. Tout a fini par rentrer dans l’ordre, mais il va falloir drôlement aimer le tennis pour apprécier ce Roland-Garros comme tous les autres avant lui. Le directeur du tournoi parisien rêvait d’un rendez-vous qui marque le retour de la vie d’avant, avec du public en nombre, et des joueurs remplis de ferveur au moment de découvrir le toit tant désiré du court Philippe-Chatrier. C’était sans doute un peu présomptueux, et il faut se faire à l’idée, peut-être, d’une finale tristounette entre Nadal et Djoko dans quinze jours, sans personne en tribune et avec un boucan du diable à cause de la pluie qui tombe sur le toit.

Une jauge de plus en plus riquiqui

Si l’édition 2020 va finir par se tenir, ce n’est pas sans une longue suite de renoncements. En début d’été, quand l’euphorie gagnait le pays après un déconfinement réussi, la Fédération française de tennis (FFT) avait tablé sur une jauge à 50 % des capacités habituelles, histoire de rentrer un peu dans ses frais : la billetterie du Grand Chelem parisien au sens large rapporte tout de même près de 100 millions à l’année à la FFT (via la billetterie – loges comprises – et les produits dérivés), sur un chiffre d’affaires estimé à 320 millions d’euros. Puis à la rentrée, la courbe inquiétante des nouveaux cas positifs au Covid-19 a conduit Jean-François Vilotte à rabaisser un peu ses prétentions : 11.500 personnes par jour sur un site découpé en trois parties coupées les unes des autres. « Ça ne bougera pas à moins que la Seine ne charrie des corps d’ici-là », promettait maladroitement le DG de la Fédé.

Il n’aurait pas dû, puisque le gouvernement a voulu serrer les boulons. Jauge ramenée à 5.000 personnes il y a deux semaines, pour se retrouver à 1.000 heureux élus grand max à deux jours du premier tour, en plus de la somme des accrédités divers pour l’évènement qui dépasse largement ce chiffre sur une année normale (médias, transport, restauration, hôtesses, joueurs, entraîneurs, entourage…). Autant dire que Guy Forget a mouillé la chemise pour rien toute la journée de jeudi, multipliant les interventions médiatiques jusqu’au dernier moment à destination de Jean Castex, invité sur France 2 en soirée. Mais le Premier ministre, pas très au fait du dossier, n’a rien lâché, question de principe.

« Aujourd’hui, nous en sommes à 5.000 personnes, ce qui est très peu dans un stade de 12 hectares, qui représente 15 terrains de football. Au niveau des conditions sanitaires, nous remplissons tous les critères, il me semble que nous sommes capables d’accueillir une quantité aussi faible de public tout en veillant à la sécurité du plus grand nombre, avait pourtant plaidé Forget. A chaque restriction supplémentaire, on envoie un message pour dire que ce serait dangereux de venir sur le site. C’est loin d’être le cas. » Il poursuit :

Le Tour de France est arrivé la semaine dernière à Paris, et tout s’est bien déroulé. Je crois qu’on a besoin de messages positifs. La vie doit reprendre. »

Alors on comprend l’idée, qui va dans le sens de l’amendement déposé par le député LREM Sacha Houillé, visant à adapter les jauges à la taille des stades ou des sites concernés. Sauf qu’avant d’en arriver là, il va falloir se coltiner une armée de spectateurs remontés comme des coucous suisses. Beaucoup reprochent à l’organisateur de leur avoir vendu une place qu’il ne serait pas en mesure de leur procurer, au vu des différentes reculades sur la hauteur de la jauge. Bon courage à la Fédé pour satisfaire les mécontents.

Un protocole sanitaire qui fait déjà jaser

« Sans commenter ce qui a pu se passer à l’US Open, on veut éviter que les personnes aient le sentiment d’une quelconque incertitude ». C’est ainsi que Jean-François Vilotte avait présenté le protocole concocté par l’organisation de Roland-Garros en collaboration avec les autorités sanitaires. Soit des joueurs, ainsi que leur entourage (limité à deux personnes), dans l’obligation de loger dans l’un des deux hôtels mis à disposition par le tournoi, et forcés de se soumettre à plusieurs tests PCR en fonction de leur parcours pendant le tournoi, comme tous les accrédités d’ailleurs, journalistes compris. Aucun contact avec le maigre public ou avec les suiveurs, si ce n’est par conférences de presse en vidéo, et une présence surplace réduite au minimum : lors des jours sans match, les joueurs devront aller s’entraîner à Jean-Bouin, un club de tennis situé à côté du Parc des Princes, tout proche.

Objectif, donc ? Eviter le gigantesque foutoir de l’US Open à la suite du contrôle positif de Benoît Paire et des cas contacts d’abord autorisés à jouer pour certains, avant d’être exclus du tournoi. Ce n’est pas une franche réussite jusque-là. Cinq joueurs ont dû remballer leurs raquettes dès les qualifications à cause d’un test positif. C’est beaucoup plus qu’à New York, où les joueurs effectuaient eux-mêmes leur prélèvement, ceci expliquant cela : qui irait s’enfoncer un coton-tige assez profond dans son propre nez, franchement ? Parmi les cocus de l’histoire, le Bosnien Damir Dzumhur, prié de se retirer parce que son coach faisait partie des dépistés positifs et que les deux ont partagé une chambre d’hôtel. Or l’ancien 23e mondial n’a pas prévu d’en rester là. On parle d’une plainte contre l’organisation, puisque Petar Popovic, le coach en question, estime avoir été lésé.

« Comme j’ai eu le coronavirus il y a deux mois et demi, il y a des anticorps qui peuvent parfois donner des résultats fautifs. J’en ai passé vingt ou vingt-cinq, des tests, sur les trente-cinq derniers jours, entre les Etats-Unis, l’Italie et même ici à Paris, où on est depuis six jours. Tout le temps négatifs, a déploré le coach dans L’Equipe. Damir n’a pas le droit de défendre ses chances. Ils l’ont disqualifié comme ça. »

C’est un énorme scandale. Je pense que si Rafa [Nadal] était dans notre cas il aurait droit à un deuxième ou troisième test pour vérifier », lance Petar Popovic.

Le protocole à Paris ne prévoit hélas pas de deuxième chance, mais seulement une seconde analyse de l’échantillon de départ selon une autre méthode, ce qui change rarement quelque chose au verdict. « Chaque tournoi doit s’adapter aux instructions sanitaires de son propre gouvernement, justifie Guy Forget. Le protocole français est très strict, c’est vrai, mais nous sommes obligés de nous y conformer. C’est toujours difficile de dire à un joueur en pleine santé, la plupart du temps asymptomatique, qu’il doit quitter le Roland-Garros à cause d’un test positif. Il y a malheureusement des joueurs qui ont préféré partager une chambre avec leur coach pour économiser quelques euros alors que nous avons fait un geste là-dessus en augmentant sensiblement la dotation pour les qualifications. On ne peut prendre aucun risque, ne serait-ce que pour la sécurité des autres joueurs. »

Un certain ras-le-bol commence tout de même à envahir les joueurs à peine deux mois après la reprise : beaucoup jugent les protocoles stressants et inéquitables. En arrivant à Paris, Alizé Cornet racontait « être angoissée au plus haut point et n’avoir pas dormi de la nuit » en attendant le résultat de son test Covid, tandis que Benoît Paire ne comprenait plus rien après un nouveau dépistage positif en Allemagne dans L’Equipe. « Tout le monde est fatigué, nerveux, inquiet. Le sentiment général est très mitigé sur la reprise. Les tribunes vides, les tests, les positifs, les faux négatifs. […] Je n’ai qu’une hâte, c’est que la saison s’arrête, que ça reprenne sur un circuit normal ou alors que ça ne reprenne pas ». ll n’est pas le seul. De plus en plus de joueurs, notamment les Français, envisageraient de mettre fin à leur saison après Roland-Garros en espérant passer à autre chose.

Une hiérarchie sportive moins claire que d’habitude… sauf pour les Français

Même en mettant de côté le Covid, cette édition 2020 rompt avec beaucoup de traditions printanières. Il faudra faire avec une météo capricieuse et une nuit qui tombe beaucoup plus tôt que début juin, bien que le report du tournoi a au moins permis d’achever les travaux d’éclairage sur presque tous les courts. Surtout, le fameux toit tant attendu les jours de pluie est enfin opérationnel. Ce ne sera pas un luxe, vu le temps pourri qui nous attend au moins la première semaine, mais la terre battue en indoor ne ressemble pas vraiment à l’idée qu’on se fait de Roland-Garros et peut redistribuer un peu les cartes. Il est arrivé, en Coupe Davis, qu’on voit des gros frappeurs créer d’immenses surprises y compris face à des bébés terriens grâce à l’accélération soudaine de la surface en intérieur.

Quoi d’autre ? Les états de forme sont encore très disparates entre ceux qui ont repris à New York et ceux qui ont préféré s’entraîner sur terre battue tout l’été en pensant spécifiquement à Roland. On sait par exemple que Nadal a besoin de monter en puissance tout au long du printemps pour détruire tout le monde à Paris. Là, l’Espagnol n’a eu qu’un tournoi pour se préparer, et il a paumé en demi-finale contre Schwartzmann, un des rares joueurs qui lui pourrit la vie sur terre.

Bref, il y a peut-être plus de place que d’habitude pour empêcher le n°2 mondial de claquer son 57e Roland-Garros d’affilée, veut croire Novak Djokovic. « Le record qu’il a à Roland, l’histoire de ses résultats, vous ne pouvez tout simplement mettre personne devant lui. Mais définitivement, Diego a montré que Nadal peut être battu sur terre battue. Les conditions sur lesquelles ils ont joué : terre battue lourde, pas beaucoup de rebond, humidité, séance de nuit, nous allons avoir ça aussi à Paris. Je sais qu’il aime le rebond élevé, il aime les conditions chaudes et rapides où il peut beaucoup utiliser sa rotation, alors oui, nous verrons, ça va être intéressant. Même s’il est le favori, il y a des joueurs qui peuvent gagner contre lui là-bas ».

On pense au Serbe, qui doit être sacrément revanchard après sa disqualification improbable à l’US Open, mais aussi à Dominic Thiem, vainqueur de son premier Grand Chelem à Flushing Meadow. Six mois plus tôt, on se serait même laissé pousser du col en citant Monfils, mais le numéro un français a perdu ses deux matchs de reprise et avoué une forme d’impuissance : « Je lutte pour retrouver de bonnes sensations sur le court, ce n’est pas facile à accepter, mais je vais continuer à me battre ».

Ce n’est pas toujours mauvais signe pour le Parisien avant Roland, mais on aurait préféré avoir un plan B solide. Or, c’est Waterloo derrière La Monf’:

  • Tsonga, toujours blessé au bassin, a peut-être joué le dernier match de sa carrière à l’Open d’Australie
  • Paire est à la ramasse physiquement, usé par sa quatorzaine forcée aux Etats-Unis et lessivé mentalement
  • Gasquet et Simon n’ont plus le niveau de leurs grandes années et essaieront déjà de passer un tour vu leur tirage dantesque
  • Garcia est toujours sur courant alternatif chez les filles, tandis que Mladenovic a dû déclarer forfait à Strasbourg parce qu’elle ne se sentait pas prête physiquement elle non plus à cause sa mésaventure américaine.

Cela ne fait plus grand monde au portillon pour nous faire vibrer jusqu’en deuxième semaine. Chez les garçons, on essaiera malgré tout de s’enthousiasmer pour Ugo Humbert, s’il a le temps de se remettre de son bon parcours à Hambourg, et Corentin Moutet, s’il parvient à embrouiller le gars d’en face comme un Santoro de la grande époque. Chez les filles ? Il nous restera toujours Alizé Cornet, 16 Roland-Garros au compteur, et l’envie d’enfin rejoindre les quarts de finale à la maison. Haut les cœurs.