Cyclisme : « Il doit montrer qu’il peut bien faire le boulot d’un équipier », faut-il emmener Froome sur le Tour de France ?

VELO Le champion britannique jouera sa place dans l’équipe Ineos pour le Tour sur le Critérium du Dauphiné cette semaine

Julien Laloye

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Froome en discussion avec Dave Brailsford sur la Route d'Occitanie.
Froome en discussion avec Dave Brailsford sur la Route d'Occitanie. — Guillaume HORCAJUELO / POOL / AFP
  • Christopher Froome, très en retrait sur ces courses de rentrée, n'est pas sûr d'être retenu pour le Tour de France.
  • Le Britannique joue sa tête sur le Dauphiné, où il doit prouver qu'il est capable de tenir le rôle d'équipier modèle
  • Pas conservé par Ineos à la fin de la saison, Froome attendra 2021 pour retrouver un rôle de leader sur la Grande Boucle. 

« Va chier, connard », en français, s’il vous plaît. Ces mots doux sont à peu près les seuls qui sont sortis de la bouche de Christopher Froome depuis la reprise de la saison de vélo début août. C’était sur les pentes du Col de Beyrède, dans notre belle région occitane, et le quadruple vainqueur du Tour avait un peu le temps à consacrer aux énergumènes éméchés du bord de route, puisqu’il en terminait à l’allure du Cyclo du dimanche dans la roue de Bruno Armirail, une bonne demi-journée après la victoire de son collègue Bernal.

Même balade champêtre la semaine suivante dans le Grand Colombier, sur le Tour de l’Ain, où un autre coureur de la Groupama-FDJ, Simon Guglielmi, a bouclé l’étape avec le kenyan blanc. Il raconte cette rencontre lunaire à trois bornes de l’arrivée.

« Il m’a demandé si le Tour allait avoir lieu »

« Je l’ai repris à un moment où il finissait tranquille. Certains ne te regardent même pas, mais lui il a engagé la conversation de manière très sympa. alors que je ne l’avais jamais vu qu’à la télé ». Et que ça papote avant d’aller prendre le pain à la boulangerie. « Il m’a demandé si j’habitais dans le coin, vu que j’étais français, et coup de chance c’était le cas, d’ailleurs je suis passé devant un groupe de potes du lycée avec lui, j’étais super content ». Quoi d’autre ? « On a aussi parlé du Covid, il voulait savoir si on avait eu beaucoup de cas dans le coin, parce que lui disait qu’à Nice ça avait été plus tendu. Il m’a même demandé si je pensais que le Tour de France allait avoir lieu ».

On en est là, donc. Chris Froome en guoguette sur les routes françaises, qui demande sur le ton badin de la conversation si le Tour qu’il a gagné quatre fois va bien avoir lieu. Comme si l’affaire ne le concernait plus, au fond ? Simon Guglielmi ne veut pas être mal interprété : « Peut-être qu’il s’est donné pour le collectif et qu’il était raccord avec sa préparation, ou alors ça peut vouloir dire qu’il n’est pas en super forme et qu’il fera juste le Tour comme équipier, c’est dur de savoir ». Il semblerait qu’Ineos ne sache pas vraiment non plus, puisque sa présence au départ à Nice le 29 août est en ballotage plus ou moins défavorables aux dernières nouvelles. On le dit en balance avec un Dunbar, un Rowe, ou un Amador pour un siège dans la soute à bagages, et le Dauphiné, qui se lance demain de Clermont-Ferrand, serait sa dernière chance pour réserver son ticket.

Insignifiant sur le Tour de l’Ain

Précisions à ce stade que la question du statut de leader ne se posait plus que dans la tête du Britannique, ces derniers temps : « J’attends avec impatience de nouveaux challenges excitants dans la suite de ma carrière, mais en attendant je reste concentré sur mon objectif de gagner un cinquième Tour de France avec Ineos », avait ainsi annoncé le coureur dans le communiqué publié par Ineos pour acter le divorce entre les deux parties, courant juillet.

Une promesse bravache qui ne trompe plus personne, et surtout pas Bernard Thévenet, qui a vu le loustic de près sur le Tour de l’Ain, terminé là aussi dans les limbes du classement (41e). « Il est très en retard dans sa préparation, on n’a pas vu le vrai Froome. Il ne va pas se transformer en prétendant au podium en si peu de temps. Mais il n’a pas couru pendant presque un an, peut-être lui faut-il plus de temps. »

Référence à la terrible chute du Britannique sur le Dauphiné en mai 2019, quand il s’est cassé à peu près tous les os recensés du corps humain et dit adieu à ses rêves de quintuplé. Le Dauphiné, nous y revoilà, justement. Cinq jours pour prouver à Dave Brailsford qu’il n’est pas juste un tableau qu’on accroche pour se rappeler les bons moments. Sa meilleure carte, la seule ? Jouer le rôle du petit équipier modèle pour Egan Bernal, le nouveau capo de la boîte. Les réserves existent, pour le dire aimablement.

Equipier de Bernal ou rien

Prenez le coup de pédale. Vu comment l’équipe Jumbo roule des muscles en montagne, Ineos ne peut pas se permettre de faire une fleur à qui que ce soit. Il paraîtrait que Froome a donné deux coups de vis dans le col de Beyrède et celui du grand Colombier qui ont impressionné le peloton et même certains vélix dans les commentaires sous les papiers de l’Equipe. L’avis de Bernard Thévenet :

« Il a pris le relais à un moment où la course était assez difficile, et il l’a tenu pendant un bon moment, c’est vrai. Mais il faut qu’il affine sa condition pour être capable de bien faire le boulot qu’on lui demande. Par exemple qu’il se montre capable d’amener Bernal sur un gros train pendant dix bornes dans un grand col sans faiblir, quitte à prendre 10 minutes après. Sinon il vaut mieux emmener quelqu’un d’autre »

Mettons donc que Froome en mette un peu plus dans le Dauphiné, si tant est que les Robocops néerlandais laissent les enfants s’amuser un peu. Faut-il pour autant prendre le risque de sélectionner un coureur aussi racé, partant en fin de saison, qui a déjà démontré par le passé qu’il pouvait se cogner des consignes collectives avec ostentation ?  Remember la Toussuire en 2012, quand il attaque son leader Wiggins pour lui foutre la honte en mondiovision, avant de rentrer dans le rang à coups de bâton dans l’oreillette. « Est-ce qu’un Froome qui a gagné quatre fois la course et qui veut rejoindre Anquetil, Indurain, Mercks, et Hinault au palmarès, ferait un bon équipier sur le Tour, à 100 % consacré à cette tâche pendant trois semaines ? Ineos doit se poser la question », et Thévenet avec.

« Il n’a pas intérêt à la jouer perso »

Le vainqueur des Tours 75 et 77 déconseille donc au futur leader d’Israël Start Up nation de faire le malin pendant le Dauphiné en tentant d’aller chercher une étape en forme de protestation contre son peu d’importance du moment. « Lui a plutôt intérêt à démonter qu’il joue le jeu et qu’il peut faire plutôt que de la jouer perso, ça risquerait de mal passer auprès de Brailsford »

Le patron d’Ineos, qui ne fait pas dans les indulgences, a régulièrement soufflé le chaud et le froid cet été. Un coup « sa présence est quasiment sûre », un coup « on attendra le Dauphiné pour prendre des décisions sérieuses » (dans l’Equipe). On y est, et Froome, a le droit de se dire que jusque-là, il n’a pas fait bien pire que Geraint Thomas, pris d’un grand découragement à pédaler ces derniers temps. Il y a la place, comme dirait l’Atalanta avant le PSG.