Tour de France: «Quand il est revenu sur la droite…Wahou», le jour où Chris Froome s’est révélé sur la Planche des Belles Filles

CYCLISME Le Britannique retrouve la montée où il avait mis tout le monde à l’amende pour la première fois de sa vie dans la Grande Boucle…

J.L.

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Christopher Froome, vainqueur à la Planche des Belles Filles en 2012.
Christopher Froome, vainqueur à la Planche des Belles Filles en 2012. — Laurent Rebours/AP/SIPA

Mercredi, le Tour de France escaladera pour la troisième fois de son histoire la Planche des Belles Filles, qui doit son nom à la fuite désespérée de la population féminine de la vallée pour survivre à un massacre pendant la Guerre de Trente Ans. Inutile pour le peloton d’imaginer pareille planche de salut pour survivre au joug de Christopher Froome. Le Britannique, plus affiné que jamais depuis le début du Tour, a déjà posé sa patte de gros chaton glouton sur ce col courtichon mais atrocement pentu (six bornes à 8,5 % de moyenne).

Le premier col du Tour 2017.
Le premier col du Tour 2017. - Capture d'écran/Twitter

Moonwalk jusqu’en 2012. A l’époque, le Sud-africain n’est qu’un grand escogriffe de la Sky parmi d’autres, chargé d’emmener Bradley Wiggins en jaune à Paris. Le « Kenyan blanc » a bien terminé deuxième de la Vuelta l’année précédente, mais le Tour d’Espagne, tout le monde s’en cogne en dehors des amateurs de vélo. Bref, quand il prend le relais de Richie Porte à la planche pour essorer le groupe des favoris dans la première étape montagneuse, on ne se méfie pas. Quand on constate qu’ils sont bientôt moins de dix à suivre derrière, on se dit qu’il serait temps qu’il aille se garer sur le bas-côté. Quand il fait semblant de se garer, justement, pour sauter tout le monde dans le dernier mur de 20 % et aller claquer l’étape au nez de son leader, sa première victoire dans le Tour, l’affaire commence sérieusement à nous chatouiller : mais c’est qui ce monstre ??????

Rein Taaramäe réalise ce jour-là la montée de sa vie dans un grand Tour. L’Estonien de la Cofidis, passé depuis à la Katusha, termine dans le top cinq de l’étape, à 30 secondes de Froome. Il rembobine le film pour nous, avec une mémoire stupéfiante.

Froome, on savait qui c’était, mais ce jour-là, il a impressionné tout le monde. Je me souviens quand il s’est mis à imposer le rythme, très élevé mais très régulier. J’avais des sensations incroyables, au point que je me souviens avoir regardé mon capteur de puissance et m’être dit "non mais attends il y a un problème là, ça ne peut pas être autant". Je devais être monté à 440/450 watts, on n’était plus quatre coureurs à le suivre. J’étais dans la roue de Nibali et je savais que j’étais capable de tenir sur ce tempo sur un jour ou deux dans une saison, mais ça commençait à devenir compliqué. Et puis quand il est revenu sur la droite dans le dernier kilomètre pour aller chercher la gagne…" Wahou mais en fait le gars est plus fort que Bradley," c’est ce que j’ai dû me dire sur le moment »

Taaramaë a juste un peu d’avance sur l’histoire. Quatre étapes plus tard, Dave Brailsford est obligé de rappeler Froome à la niche lors de la montée vers la Toussuire. Le garçon a quasiment attaqué son leader qui ne peut pas suivre, c’est la fameuse scène de l’oreillette, qui révèle le futur vainqueur du Tour à la face du monde. Mais les prémices de l’insolence originelle remontent à la planche et cette attaque pas vraiment prévue dans les derniers mètres. Pour s’amuser, on a comparé la version de Wiggins à l’époque et celle de Froome, tirée d’une interview récente publiée dans l’ouvrage En roue libre (éditions Tana).

Brad : « Mon objectif c’était de prendre le maillot jaune. Et ensuite je me suis aussi dit que Chris pouvait remporter l’étape, alors je lui ai suggéré à 1,5 km de la ligne de ne pas aller trop vite pour garder un peu d’énergie. Ma priorité, c’était de surveiller Cadel, car je savais qu’il allait attaquer sur un final de ce genre, plutôt atypique sur le Tour avec ces passages à 20 % de dénivelé. J’ai vu que cela allait se faire pour le maillot jaune, et ensuite Chris est allé prendre l’étape plus le maillot de la montagne. C’est une journée exceptionnelle pour nous ».

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Froome : « Mon boulot du jour était de faire la montée pour Bradley Wiggins et d’empêcher les autres d’attaquer. Je sentais que je pouvais m’acquitter de cette tâche, et une fois qu’on est arrivés dans le mur, tout le monde s’est dit que j’avais fait le boulot. Cadel et Brad me sont passés devant mais je sentais au fond de moi, que j’en avais encore pas mal sous la pédale. Je me suis dit : "attendez, je n’ai pas fini, moi" ? j’ai contourné les gars et j’ai tout donné, dans les 500 derniers mètres c’est chacun pour soi, je me sentais trop bien de voir que les autres n’avaient plus rien dans le moteur ».

Pas franchement la même version, où alors Froome cache bien qu’il a eu l’approbation de Sir Bradley pour porter son attaque. On en doute encore plus quand on prolonge la lecture des souvenirs de ce bon Chris : « Je connaissais cette montée, je l’avais reconnue, et je savais que dans le dernier kilomètre ; les derniers 500m, il y a un petit replat vers le parking que l’on ne voit pas vraiment avant d’y arriver. Mais quand on quitte le parking, il y a un virage à droite, et là, on se prend en pleine face un mur de 200 mètres, avant le dernier replat pour arriver à la ligne ».

Autrement dit, le bougre avait préparé son coup avec une minutie de grand leader. Celui qu’il est devenu une fois débarrassé de ce porte-bagages encombrant de Bradley Wiggins. Cinq ans plus tard, le voilà de retour sur la terre de son premier exploit dans le Tour. Sans avoir besoin d’assurer le train pour qui que ce soit, cela va sans dire. Courage à la meute pour suivre la bête.