Le reconditionné est-il l'avenir pour une tech durable dans les entreprises ?

EN TOUTE SOBRIETE (2/5) Et si on doublait la durée de vie de chaque équipement informatique ? La planète s’en sortirait bien mieux et le porte-monnaie pas si mal… Plongée dans le deuxième épisode de notre série d’été sur la sobriété numérique en entreprise

Laure Gamaury
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Le marché du reconditionné va-t-il un jour s'adapter aux entreprises ?
Le marché du reconditionné va-t-il un jour s'adapter aux entreprises ? — LOIC VENANCE / AFP
  • Parce que personne n’a envie que le numérique devienne un jour la première source de pollution au monde, 20 Minutes s’intéresse cet été à la sobriété numérique des entreprises. Où en est-on ?
  • Dans le deuxième épisode de notre série, coup de projecteur sur le reconditionné et le recyclage des terminaux, véritable nerf de la guerre écologique aujourd’hui.
  • « Un commercial qui ne fait qu’ouvrir un PowerPoint, des mails et des PDF n’a aucune raison valable et rationnelle de travailler sur le dernier MacBook M1 », martèle Alexis Valero, fondateur de Rzilient, une plateforme informatique qui propose matériels et services reconditionnés clés en main aux entreprises.

« Je suis un junkie, vous êtes une junkie, l’humanité est aujourd’hui droguée et complètement dépendante du numérique. » Frédéric Bordage, fondateur du collectif indépendant GreenIT. fr en 2004, pose le cadre du modèle contemporain, tiré à grands coups de high-tech par la génération des Millénials et les suivantes, ultra-connectées mais aussi soucieuses de l’environnement. Or, fabriquer des équipements  à la pointe de la technologie est aujourd’hui particulièrement coûteux pour la planète. « Jusqu’à quel degré d’impacts environnementaux sommes-nous prêts à aller pour agrandir la taille de la TV qui trône fièrement dans le salon ? », questionne encore l’expert en numérique responsable et sobriété numérique.

« Pour un smartphone, 80 à 90 % de l’impact environnemental viennent de la phase de production. Le reconditionnement et la réparation sont les premiers leviers à mobiliser, notamment en Europe, parce que ce sont des leviers sur lesquels on a la main », abonde Maxime Efoui-Hess, ingénieur référent numérique et industrie au sein du lobby d’intérêt général The Shift Project. Pour Frédéric Bordage, le constat est le même : « Plus de trois quarts des impacts environnementaux du numérique sont liés à la fabrication des équipements. En aidant les utilisateurs de 20minutes.fr ou d’autres services en ligne à conserver plus longtemps leurs équipements, on les limite efficacement ».

Et les entreprises, comment font-elles pour s’adapter dans un monde où les crises – Covid-19, guerre en Ukraine et rupture d’approvisionnement en gaz, incendies, canicule… – se multiplient en raison des évolutions climatiques imputées à une société qui cherche à avoir toujours plus ? « Aujourd’hui, on a chaud et on craint un black-out cet hiver en plein froid », résume Maxime Efoui-Hess.

L’émergence de nouvelles pratiques et de nouveaux métiers

« C’est une aberration que certains postes de travail en entreprise bénéficient de matériel neuf dernier cri alors qu’ils n’en ont absolument pas besoin », plante Alexis Valero, fondateur de Rzilient, société qui vend une plateforme de services informatiques, avec notamment une marketplace proposant de l’équipement reconditionné. « C’est l’un des piliers de notre proposition de valeur, mais le reconditionné passe aussi par la réassignation du matériel préexistant à notre arrivée, au sein de la même organisation », ajoute-t-il.

Avec l’avènement de Back Market, qui « évangélise » le réemploi et l’économie solidaire, les mentalités sont en train d’évoluer. « Avec sa pub sur "New is old", Back Market entraîne dans son sillage toute une génération qui trouve bien plus cool d’optimiser son budget et l’environnement », analyse Isabelle Albert, autrice de Tech it green : transformations numériques et transitions écologiques (2020). « Typiquement, un développeur blockchain ne peut pas travailler sur du matériel reconditionné. Mais à chaque fois, on recommande en premier du matériel reconditionné, qu’on met en totale compatibilité avec les besoins des sociétés », abonde Alexis Valero, qui se targue de n’avoir pour sa trentaine d’employés que des équipements reconditionnés. « Un commercial qui ne fait qu’ouvrir un PowerPoint, des mails et des PDF n’a aucune raison valable et rationnelle de travailler sur le dernier MacBook M1 ».

Il admet volontiers qu’il est plus simple pour Rzilient de s’adresser aux PME, « plus tradis, moins techies » (traduisez « traditionnelles et assez éloignées du monde de la tech »). « Il y a une incompréhension vraiment généralisée de tout ce qui relève de l’IT management : à quoi sert donc votre service informatique ? », questionne-t-il.

Reconditionner, c’est aussi faire des économies

Aujourd’hui, le reconditionné en entreprise comporte toujours quelques faiblesses, qui jouent sur sa mise en place. Pour Alexis Valero, « il est dimensionné pour le B to C, mais pas encore pour le B to B ». Ainsi, les entreprises achètent leurs équipements neufs avec une palette de services, logiciels, programmes, accompagnements que le reconditionné ne propose encore que très peu. Sans oublier la part d’acculturation des employés, « bombardés en permanence de publicités sur des appareils dernier cri et à la pointe de la technologie », note-t-il.

A un état d’esprit et des valeurs en faveur d’un numérique écologique, il assure en même temps un service « gagnant-gagnant ». « Acheter et utiliser du neuf et le stocker au bout de deux ans dans un débarras sans chercher à le réparer ou à le recycler est générateur de nombreuses externalités négatives financières et extra-financières pour les PME », explique-t-il. Or en allongeant la durée de leur flotte informatique, Rzilient permet à ses clients de faire des économies sur le plan financier et sur son impact environnemental global. « De quoi faire avancer la réflexion stratégique sur les évolutions de notre modèle qui change de manière de produire, et de concevoir et consommer ses produits », abonde Maxime Efoui-Hess.

Et l’obsolescence programmée dans tout ça ?

«L’obsolescence programmée est un concept relativement bien "marketé", mais qui n’est pas forcément toujours une réalité opérationnelle, constate le fondateur de Rzilient. Nous arrivons à doubler la durée de vie du matériel informatique en le passant d’une moyenne de trois à six ans ». Alors que sur le papier, les consommateurs sont persuadés qu'il faut changer ses appareils tous les deux ou trois ans. L'idée est bien ancrée, et rendue nécessaire dans une société qui court frénétiquement derrière une croissance infinie.

« Depuis quinze ans, on occulte les sujets de fond : pourquoi n’a-t-on pas plus de facilité à réparer les équipements électroniques ? », se demande ironiquement Frédéric Bordage. Et à l’obsolescence programmée s’ajoute le mot de plus en plus usité greenwashing. « Montrer patte verte est très tendance, mais tant que les méthodes et chiffres utilisés ne seront pas les bons, le greenwashing a de beaux jours devant lui », dénonce l’expert de GreenIT. fr. Il estime que, dans son dimensionnement actuel, le monde digital dans lequel on évolue a une fin programmée : « dans trente ans, nos enfants ne pourront plus se soigner grâce aux équipements numériques », avertit encore l’expert.