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« Le petit-déjeuner est devenu un repas obligé, utilitaire, expéditif, sans plaisir »
morning jeûne•Le géographe Gilles Fumey a consacré plusieurs ouvrages et études au petit-déjeuner, notamment pour dénoncer l'injonction sociale à manger au réveilPropos recueillis par Benjamin Chapon
L'essentiel
- A l’occasion de la Journée du petit-déjeuner, 20 Minutes s’interroge sur ce rituel gastronomique à la fois culturel et intime.
- Le géographe Gilles Fumey a consacré plusieurs ouvrages au petit-déjeuner.
- L’auteur analyse ce repas dans sa dimension historique, sociologique et culturelle, et avec la contribution de nutritionnistes, il est arrivé à la conclusion que le petit-déjeuner n’a rien d’obligatoire.
«Le dogme selon lequel le petit-déjeuner serait le repas le plus important de la journée est un mythe moderne. » Gilles Fumey, professeur de géographie culturelle à Sorbonne Université et spécialiste de la géographie de l’alimentation, a développé une analyse critique très étayée du petit-déjeuner, notamment dans ses ouvrages Feu sur le breakfast ! Et si le petit-déjeuner n’était pas nécessaire ? (2020) et Le petit déjeuner, un repas inutile ? (2025).
Ses réflexions s’articulent autour de plusieurs axes historiques, biologiques et économiques pour démonter que le petit-déjeuner est une construction historique récente qui n’a rien de naturel. Promu par l’industrie agroalimentaire, il impose de « gaver » les enfants de céréales extrudées, jus d’orange industriels, viennoiseries sucrée et produits hautement transformés. Pire, le petit-déjeune serait un « contresens chronobiologique » et une « catastrophe sanitaire » nés d’une injonction sociale qui culpabilise les parents, et a détruit la dimension sociale d’un repas devenu « solitaire et purement fonctionnel. »
Bref, c’est un véritable hater du petit-déjeuner que 20 Minutes a rencontré.
Vous définissez-vous comme un expert « anti petit-déjeuner » ?
Non. Mais j’ai écrit deux livres sur le sujet et j’ai tenu beaucoup de conférences. J’ai donc croisé énormément de gens qui me donnaient leur ressenti personnel sur le petit-déjeuner. Et je dirais qu’un bon tiers de ces gens me disent qu’ils ne prennent pas de petits-déjeuners, parce qu’ils n’ont pas faim le matin. Et en majorité, ces gens culpabilisent, n’osent pas le dire. On leur a inculqué que c’est le repas le plus important de la journée et qu’ils devraient se forcer. J’espère que mes livres peuvent servir à ces gens, à les libérer de cette escroquerie qui consiste à dire que le petit-déjeuner est un repas utile.
Une escroquerie ? Menée par qui ?
La formule du « repas le plus important de la journée » a été colportée par Kellogg’s. Puis toute l’industrie agro-alimentaire a imposé aux familles de gaver les enfants de produits archi-sucrées et archi-transformés au réveil. Evidemment, c’est une pratique complètement malsaine. Dans mon laboratoire de recherche, je travaille avec des experts en nutrition qui ont établi qu’il ne fait jamais forcer un enfant à manger. Et encore moins des produits sucrés. Ils connaissent leurs corps et leurs besoins. Pour la majorité des gens, qui ne font pas de travail de force, il n’y a aucune obligation physiologique à manger le matin. On ne va pas tomber d’inanition si on ne prend pas de petit-déjeuner. Au réveil, le corps sécrète de la cortisone, il est autonome. Si on n’a pas faim, il ne faut pas manger.
Mais le petit-déjeuner peut aussi être un repas plaisir…
Bien sûr ! Quand j’avais de jeunes enfants, c’est un repas que j’aimais beaucoup, où on discutait. Le soir, ils sont crevés alors que le matin, ils sont en forme. Aujourd’hui, je voyage beaucoup et souvent, dans la journée, je n’ai pas le temps de manger. Dans ces moments-là, le petit-déjeuner est utile et plaisant. Il y a aussi les petits déjeuners du week-end où on prend son temps, où l’on mange des choses qui nous plaisent vraiment, où on cuisine, où c’est un moment social ou pour soi… Mais pour de nombreuses personnes, le petit-déjeuner est devenu un repas obligé, utilitaire, et expéditif, sans plaisir.
Vous expliquez aussi que le petit-déjeuner est un repas « récent ».
Et pas du tout aussi universel qu’on le pense. Dans de nombreux pays, les gens ne mangent pas au réveil. En Italie par exemple, les gens ne prennent pas de petit-déjeuner. Tout juste un café et parfois un biscuit… Et avant le XIXe siècle, les rythmes sociaux ne nous obligeaient pas à manger au réveil. C’est le travail en usine, tôt le matin, puis l’école, qui s’est calée sur ces horaires d’usine, qui a instauré ce repas au réveil. Au Moyen Âge, il n’y avait que deux repas. Un premier en fin de matinée, et un autre vers 18 heures. On rompait le jeûne vers 10 heures (le « dé-jeuner ») et on dînait en fin d’après-midi. Avec éventuellement un souper, une soupe donc, avant de se coucher.
Mais au Moyen Âge, les travailleurs allaient au travail sans manger ?
Certains, oui. D’autres non. A partir du XVIIe siècle, apparaît la vision mécaniste du corps. À cette époque, on calque le fonctionnement du corps humain sur celui de la machine à vapeur (de James Watt) : il faudrait lui apporter du « carburant » dès le réveil pour qu’il fonctionne. Avant la découverte de la circulation du sang au XVIIe siècle, le corps est perçu comme une machine, avec une pompe, le cœur. Mais avant, c’est le foie qui était considéré comme le siège des émotions… Ces visions médicales du corps sont obsolètes mais on a gardé des habitudes sanitaires de ces époques. Aujourd’hui, la génétique, la connaissance des nutriments et des réserves caloriques, nous permettent de dire qu’il n’est pas obligatoire de manger au réveil.
Que suggérez-vous aux gens qui se forcent à manger au réveil pour ne pas avoir faim au milieu de la matinée, à un moment où ils ne peuvent pas manger ?
C’est tragique de ne pas donner la possibilité aux enfants à manger en milieu de matinée. La plupart des adultes peuvent s’organiser. Pendant la pandémie de Covid et le confinement, les gens en télétravail ont mieux écouté leurs envies et besoins en matière de repas. Il ne faut revenir en arrière, il faut garder ces rythmes.


















