Coronavirus : Profiter du confinement pour réduire sa pollution numérique, ça vaut le coup ?

INTERNET C’est le challenge lancé par le World Cleanup day et la startup Cleanfox. L’idée ? Faire le ménage dans sa boîte mail, son ordinateur et son smartphone pour réduire les impacts environnementaux de ses activités numériques. Efficace ?

Fabrice Pouliquen

— 

Le confinement, l'occasion de nettoyer sa boite mail et faire un geste pour la planète?
Le confinement, l'occasion de nettoyer sa boite mail et faire un geste pour la planète? — MIKE CLARKE / AFP
  • Bloqués à domicile, le confinement est la période idéale pour questionner nos habitudes. Le mouvement écologique de World Cleanup saisit l’opportunité avec un challenge invitant à réduire l’impact environnemental de nos usages numériques.
  • Comment ? En nettoyant sa boîte mail, supprimant ses vieilles photos et fichiers, en quittant les groupes de discussion devenus inactifs.
  • Utile ? Frédéric Bordage, de Green It, un collectif qui promeut l’informatique durable, émet des réserves. Si le secteur du numérique génère 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, c’est avant tout lié à nos équipements plutôt qu’à nos usages, dit-il.

Supprimer les applications smartphone dont on ne se sert plus ; faire le ménage dans les fichiers accumulés sur l’ordinateur ; quitter les conservations en ligne auxquelles on ne participe plus ; nettoyer sa boîte mail ; limiter les contenus vidéos ; privilégier le réseau WIFI ou filaire aux réseaux mobiles (3G, 4G)…

En tout, il y a huit conseils que donne le World Cleanup day afin de mettre à profit le temps libre qu’offre le confinement pour réduire son empreinte numérique. Ce mouvement écologique, lancé en 2007 en Estonie, s’éloigne de son champ d’action habituel : l’organisation d’une grande journée mondiale de ramassage de déchets, le troisième dimanche de septembre, dans les 156 pays où le World Cleanup day est désormais présent.

4 % des émissions mondiales

« Le confinement chamboule un peu tout, raconte Yael Derhy, bénévole au sein de l’antenne française. Difficile, dans ces conditions, de préparer le prochain World Cleanup day. En revanche, cette période ne doit pas être l’excuse pour ne plus agir en faveur de l’environnement. »

D’où cette idée d’un grand challenge appelant à réduire l’empreinte environnementale de nos activités numériques. Le #cybercleanup a été lancé ce mercredi sur les réseaux sociaux, « mais nous avons pris de l’avance en France, explique Yael Derhy. Chaque jeudi, nous postons sur les réseaux sociaux une action qu’il est possible de faire pour limiter nos déchets numériques. »

Une bonne idée ? L’empreinte carbone du secteur numérique n’est pas négligeable en tout cas. « Ce secteur est responsable aujourd’hui de 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre et la forte augmentation des usages laisse présager un doublement de cette empreinte carbone d’ici à 2025 », estime l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) dans sa note La face cachée du numérique, rééditée en novembre dernier.

Une pollution en hausse avec le confinement ?

Cette pollution numérique atteint-elle des records avec le confinement ? C’est en tout cas la crainte de Cleanfox, startup parisienne qui propose de scanner votre boîte mail à la recherche des vieux courriers et newsletters que vous ne lisez plus, pour ensuite vous proposer de les supprimer.

Louis Balladur, son cofondateur, cite l’intensification des échanges de mails en ces temps massifs de télétravail ou le boom des plateformes de streaming vidéo* depuis le début du confinement. « Derrière ces usages numériques, qui peuvent sembler dématérialisés, il y a toute une infrastructure bien réelle qui a un impact environnemental à travers l’électricité qu’elle consomme pour fonctionner », rappelle Louis Balladur. Il y a le terminal (smartphone, ordinateur portable, tablette…), mais aussi l’infrastructure réseau, qui achemine la donnée jusqu’à vous, ou encore les data centers qui stockent vos données. « Cet impact environnemental est plus important encore lorsque vous et/ou le data center qui stocke vos données sont situés dans un pays où le mix électrique est dominé par des énergies fossiles, comme le charbon », reprend Louis Balladur.

Sans surprise alors, Cleanfox rejoint les recommandations du #worldcleanup en demandant, elle aussi, à profiter du confinement pour nettoyer sa boîte mail.

« La fabrication de nos équipements plus que les usages du Web »

Le raisonnement agace Frédéric Bordage, créateur de Green IT, un collectif d'experts du numérique qui promeut l’informatique durable depuis 2004. « Il est très compliqué de prouver, avec des données chiffrées, une quelconque augmentation de la pollution numérique depuis le début du confinement, commence-t-il. On peut même supposer le contraire. Les trois-quarts des impacts environnementaux du numérique sont liés à la fabrication de nos équipements informatiques, que l’on renouvelle à rythme effréné aujourd’hui. Mais sans doute bien moins depuis le 17 mars. »

Ordinateurs, assistants vocaux, tablettes, smartphones, montres connectées… « En moyenne, il faut mobiliser de 50 à 350 fois leur poids en matières pour produire des appareils électriques à forte composante électronique, soit par exemple 800 kg pour un ordinateur portable et 500 kg pour une box Internet, illustrait l’Ademe, toujours dans La face cachée du numérique. La phase de fabrication s’avère aussi plus énergivore que la phase d’utilisation du produit par les consommateurs. Plus émettrice en CO2 aussi, puisque la plupart des composants sont fabriqués en Chine ou en Corée, dont l’électricité provient du charbon et pèse donc lourdement dans le changement climatique. »

« Moins d’équipements et qui durent plus longtemps »

Le fondateur de Green It invite alors bien plus à mettre à profit le confinement pour réfléchir à la fréquence à laquelle on renouvelle nos équipements électroniques. « Si l’on veut vraiment s’attaquer à son empreinte numérique, le leitmotiv, c’est moins d’équipements et qui durent plus longtemps, insiste-t-il. En l’appliquant, on s’attaque à 75 % de son impact numérique. Ensuite, il est intéressant de chercher à agir sur la consommation électrique de ses équipements, en éteignant sa box Internet la nuit, par exemple, ou en choisissant un fournisseur d’électricité verte. »

Le reste vient après, aux yeux du fondateur de Green It. Voire bien après pour ce qui est de nettoyer sa boîte mail. « Ce qui coûte d’un point de vue environnemental, lorsque l’on envoie un mail, est le temps que l’on passe à l’écrire et à le lire, explique Frédéric Bordage. Puis viennent l’étape du transport, et enfin celle du stockage. Autrement dit, en supprimant ces vieux mails, on agit sur 0,0005 % de notre pollution numérique. »

Nettoyer sa boîte mail, une porte d’entrée pas si bête ?

Un discours que tempère toutefois Françoise Berthoud, ingénieur au CNRS et fondatrice d’EcoInfo, un groupement de services pour étudier l’impact des nouvelles technologies sur la société. « Tout n’est pas vain dans les huit conseils que donne le World Cleanup day, estime-t-elle. Tout simplement parce qu’en se penchant sur nos usages du numérique, on conditionne également la durée de vie de nos équipements. En supprimant les applications, les fichiers et même les mails devenus inutiles, vous évitez que votre smartphone ou votre ordinateur se saturent et deviennent trop lents dans leur utilisation. Bref, vous retardez le moment où vous aurez envie de les changer. »

Surtout, Françoise Berthoud voit dans ces gestes simples une porte d’entrée amenant à réfléchir aux impacts environnementaux de nos activités numériques. « On a tout gagné si une personne commence par nettoyer sa boîte mail, puis, s’intéressant au sujet, se porte ensuite vers des actions plus ambitieuses », lance-t-elle. Yael Derhy ne dit pas autre chose. La bénévole du World Cleanup day fait le parallèle avec le ramassage des déchets. « On sait bien qu’une journée de collecte ne va pas changer grand-chose, mais si celles-ci se multiplient et que les participants font ensuite plus attention aux déchets qu’ils génèrent, l’impact est de moins en moins négligeable. » D’ailleurs, Cleanfox revendique aujourd’hui plus de 3 millions d’utilisateurs de son logiciel et deux milliards d’emails supprimés depuis sa création. « Cela a permis d’économiser 20.000 tonnes d’eq CO2 », assure Louis Balladur.