Face cachée du numérique : Comment mesurer l’impact environnemental de nos activités sur la Toile ?

WEB Le Web est un pan de notre empreinte écologique qui passe souvent à la trappe. Pour impulser la sobriété numérique, le think-tank français The Shift Project a mis au point Carbonalyser, un outil qui traduit en équivalent CO2 vos activités sur la Toile. Suffisant ?

Fabrice Pouliquen

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Des New Yorkais inspectent le nouvel Iphone dans un Apple Store de la ville, le 20 septembre 2019.
Des New Yorkais inspectent le nouvel Iphone dans un Apple Store de la ville, le 20 septembre 2019. — Levine-Roberts/Sipa USA/SIPA
  • Le numérique émet aujourd’hui 4 % des gaz à effet de serre mondiale, soit davantage que le transport aérien civil, précisait en juillet le think-tank The Shift Project dans un rapport sur « L’insoutenable usage de la vidéo en ligne ».
  • Quel est donc l’impact environnemental d’une simple vidéo regardée sur YouTube ? C’est pour répondre à ce type de question que The Shift Project a mis au point l’outil « Carbonalyser », disponible sur Firefox et, depuis quelques jours, sur Androïd.
  • L’idée ? Faire prendre conscience de la face cachée du numérique. « Mais l’impact environnemental du numérique ne se résume pas à l’usage que l’on en fait », prévient Frédéric Bordage, fondateur de Green It. Explications.

 

Trente-deux grammes équivalent C02 relâchés dans l’atmosphère, ce qui revient à parcourir 150 mètres en voiture. Tout ça pour avoir visionné sur YouTube le résumé de la dernière très belle victoire du Stade Brestois face à Dijon en Ligue 1. Soit moins de quatre minutes de vidéo.

Une broutille pour l’environnement ? Peut-être, mais à la fin de la journée, l’impact carbone de nos activités numériques n’est plus aussi négligeable. Et encore moins lorsqu’on raisonne à l’échelle de la semaine, du mois voire de l’année… C’est cet exercice que permet de faire « Carbonalyser », un programme qui informe en temps réel des émissions de gaz à effet de serre associées à vos activités sur la Toile.

Le numérique, régulièrement à la trappe…

Derrière l’outil, on trouve The Shift project, un think-tank français qui se fixe pour objectif l’atténuation du changement climatique et la réduction de la dépendance de l’économie aux énergies fossiles. Le transport, le logement, l’agriculture sont présentés comme les principaux champs sur lesquels agir pour arriver à une société décarbonée. Le numérique, lui, passe régulièrement à la trappe. Pourtant, il émet aujourd’hui 4 % des gaz à effet de serre mondiale, soit davantage que le transport aérien civil, précisait en juillet The Shift Project dans un rapport sur « L’insoutenable usage de la vidéo en ligne ». Le seul streaming vidéo annuel représente l’équivalent des émissions de CO2 d’un pays comme l’Espagne.

« Nous sommes tous aujourd’hui des utilisateurs intensifs du numérique, ce qui ne facilite pas la remise en question de cet usage », commence Frédéric Bordage, créateur de Green IT, un collectif d’experts du numérique qui promeut l’informatique durable depuis 2004. Le fonctionnement – pour beaucoup « obscur » – d’Internet n’aide pas non plus à en discerner les impacts environnementaux. « Les acteurs du numérique jouent là-dessus, poursuit Frédéric Bordage. Ils parlent à outrance de « virtualité », de « cloud »…. Qu’est-ce qu’il y a de plus léger qu’un nuage ? »

Derrière l’écran, des serveurs et un réseau…

Tout l’objet de Carbonalyser est alors de montrer cette face cachée du numérique. « Le programme comptabilise le nombre d’octets qui transite via votre navigateur et votre temps passé sur Internet, détaille Maxime Efoui-Hess, chef de projet à The Shift Project. Puis, il calcule la consommation électrique qu’a nécessitée votre utilisation d’Internet. A la fois pour faire fonctionner votre terminal (smartphone, ordinateur portable, tablette…), mais aussi, derrière, les centres de données (data center) et l’ «infrastructure réseau » qui achemine la donnée jusqu’à vous. » Carbonalyser affiche alors cette consommation électrique et indique le nombre de fois qu’il aurait été possible de recharger un smartphone avec cette quantité d’énergie. Soit quatre recharges pour cette vidéo du Stade Brestois !

L’outil convertit cette consommation électrique en émissions de gaz à effet de serre (indiqué en équivalent CO2) et mentionne la distance que cela revient à faire en voiture. Les calculs sont faits à partir de moyennes mondiales. « N’attendez donc pas de cet outil qu’il vous donne le bilan environnemental détaillé de votre usage d’Internet, concède Maxime Efoui-Hess. Il vous donne un ordre de grandeur et ainsi une appréhension plus fine de la face cachée du numérique. » Or, pour The Shift Project, c’est une étape primordiale pour amener aux suivantes : le questionnement de nos usages et, in fine, la sobriété numérique.

Avant « Carbonalyser », EcoIndex

Frédéric Bordage voit aussi dans Carbonalyser une bonne nouvelle. « L’outil concourt à accélérer la prise de conscience des impacts environnementaux du numérique, qui commence tout juste », note-t-il. Dans la même veine, Green IT avait lancé en 2015 EcoIndex, un outil en ligne qui permet d’évaluer l’empreinte environnementale de n’importe quelle page Web dont vous lui soumettez l’url. « Le programme analyse le site Web à partir de critères techniques (nombre d’éléments du DOM, bande passante, nombre de requêtes HTTP), explique Frédéric Bordage. Ils renseignent sur la complexité de la page, la quantité de données échangée et le nombre d’aller-retour qu’elles font entre votre navigateur (Google Chrome, Firefox…) et le serveur de la page Web analysée. » Plus le site est gourmand, moins son empreinte environnementale sera bonne.

Sur EcoIndex, le test aboutit à un score sur 100 et à une note de A à G, pour lesquels il est à chaque fois possible de comparer la page Web analysée aux quelque 25.000 autres déjà testées sur EcoIndex. « L’outil s’adresse tant aux internautes qu’à ceux qui conçoivent ces sites et veulent améliorer leur éco-conception », précise Frédéric Bordage.

La fabrication de nos équipements plus que les usages du Web ?

Mais le fondateur de Green It met toutefois en garde contre « cette tendance actuelle à résumer l’empreinte carbone du Web aux seuls usages qu’on en fait ». Autrement dit, les vidéos qu’on regarde, les pages qu’on télécharge, les mails qu’on s’envoie. « Bien sûr, la sobriété numérique passera par une utilisation plus raisonnée d’Internet, concède-t-il. Il n’empêche, les trois-quarts de l’empreinte environnementale du numérique se joue avant, dans la fabrication de nos équipements. » Les ordinateurs, smartphones, tablettes, objets connectés, GPS…

A cette étape, les impacts ne se mesurent plus seulement en émissions de gaz à effet de serre, mais aussi en termes d’épuisement des ressources. « Plus on miniaturise et complexifie les composants, plus on alourdit leur impact sur l’environnement, ces composants complexes exigeant beaucoup d’énergie, des traitements chimiques et des métaux rares », rappelle l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) dans sa note sur la «   Face cachée du numérique » de novembre 2018. « En moyenne, il faut ainsi mobiliser de 50 à 350 fois leur poids en matière pour produire des appareils électriques à forte composante électronique, poursuit l’Ademe. Soit 800 kg pour un ordinateur portable et 500 kg pour un Modem. »

Une génération avant l’épuisement des ressources ?

Frédéric Bordage juge alors l’équation scabreuse. « D’un côté, nos sociétés sont totalement dépendantes du numérique, de l’autre, ces technologies reposent sur des ressources non renouvelables, dont les stocks pourraient être épuisés d’ici à une génération. » Début mai, Tesla, fabricant américain de véhicules électriques, alertait ainsi le gouvernement américain sur la pénurie à venir de cuivre, de cobalt ou encore de nickel nécessaires pour concevoir ces véhicules. L’une des causes avancées est la concurrence de l’industrie numérique sur l’utilisation de ces minéraux.

Pour l’instant, ni Frédéric Bordage, ni Maxime Efoui-Hess n’observent de véritable sursaut dans les pratiques des acteurs du numérique, comme dans celui des utilisateurs. C’est plutôt même toujours la course en avant, s’inquiète le dernier. « Prenez la technologie de l’image, illustre-t-il. Les écrans HD (haute définition) sont non seulement en train de devenir la norme, mais les fabricants proposent déjà de nouveaux standards. » L’ultra HD, 4K, 8K… De quoi lancer une nouvelle vague de renouvellement de nos équipements ?