Pourquoi les ados français désertent-ils autant Facebook ?

RESEAUX SOCIAUX Le nombre de jeunes âgés de 12 à 17 ans utilisant le réseau social devrait reculer cette année de 9,3 %, faisant baisser pour la première fois en France le nombre total d’utilisateurs de 0,2 %

Hakima Bounemoura

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Le logo Facebook sur smartphone.
Le logo Facebook sur smartphone. — LOIC VENANCE / AFP
  • D'après une étude du cabinet eMarketer, le nombre total d'utilisateurs de Facebook devrait diminuer en France pour la toute première fois.
  • Un déclin essentiellement causé par le désamour grandissant des jeunes pour Facebook.
  • «Les ados se sont naturellement tournés vers d’autres plateformes comme Snap, Instagram ou Tik Tok», explique Anne Cordier, enseignante-chercheuse.
  • « Les jeunes n’ont pas déserté la plateforme, ils l’utilisent juste différemment », estime de son côté Facebook France.

Facebook a-t-il du souci à se faire en France ? Malgré des bénéfices records en 2018 et une hausse globale du nombre d’usagers dans le monde, la firme de Mark Zuckerberg semble marquer le pas dans l’Hexagone. D’après une étude du cabinet eMarketer, le nombre total d’utilisateurs devrait diminuer cette année en France pour la toute première fois depuis sa création. « Le nombre d’internautes utilisant le réseau social devrait reculer de 0,2 %, pour atteindre 28 millions de personnes », indique la société spécialisée dans le marketing numérique.

Un déclin essentiellement causé par le désamour grandissant des jeunes pour Facebook. Le nombre d’utilisateurs âgés de 12 à 17 ans devrait en effet chuter de 9,3 %. « D’ici l’année prochaine, le pourcentage d’utilisateurs de moins de 18 ans passera en dessous de la barre des 50 % », estime ainsi le cabinet eMarketer. « Ce sont des prédictions qui se confirment par les observations que l’on fait sur le terrain », confirme  Anne Cordier, enseignante-chercheuse en sciences de l’information et de la communication, spécialiste des pratiques numériques chez les jeunes.

D'ici l'année prochaine, moins de la moitié des adolescents français utiliseront Facebook, selon une étude du cabinet eMarketer.
D'ici l'année prochaine, moins de la moitié des adolescents français utiliseront Facebook, selon une étude du cabinet eMarketer. - eMarketer

Pourquoi un tel rejet ?

Cette nouvelle baisse significative de la fréquentation de la plateforme par les ados s’inscrit dans un mouvement de fond amorcé il y a déjà quelque temps. « Le paysage des réseaux sociaux a complètement changé ces quatre dernières années chez les jeunes », confirme Anne Cordier. « Les ados adorent ce qui est nouveau, et délaissent sans rechigner ce qui leur paraît trop old, trop ringard. Ils se sont naturellement tournés vers d’autres plateformes comme Snapchat, Instagram ou Tik Tok », ajoute la chercheuse, qui souligne que « cette baisse de la fréquentation est plus la conséquence d’une diversification de l’offre, plutôt qu’une désertification de Facebook. Cela s’inscrit finalement dans une logique qui a toujours existé dans l’histoire des industries culturelles ».

Outre l’attrait de la nouveauté, les ados sont également soumis aux effets de mode, et adoptent souvent le même comportement que leurs idoles. Certaines stars, people ou sportifs, ont clairement délaissé Facebook au profit d’autres plateformes. Le mannequin Kendall Jenner (115 millions de followers) ou encore le footballeur Kylian Mbappé n’utilisent aujourd’hui quasiment plus qu’Instagram pour communiquer avec leurs fans.  Le compte Insta du joueur du Paris Saint-Germain est par exemple suivi par 33,3 millions d’abonnés, contre seulement 2 millions pour sa page Facebook. « Ce qui intéresse les ados, ce n’est pas le média social en lui-même, mais ce sont les personnes qui le fréquentent, car c’est avant tout le lien social qu’ils recherchent », explique Anne Cordier.

Si Facebook souffre autant auprès des jeunes, c’est aussi parce qu’il est aujourd’hui devenu le réseau social « de tout le monde », et surtout des parents. « Les jeunes préfèrent être avec leurs pairs, se retrouver avec des gens de leur âge, de leur génération, et qui ont le même centre d’intérêt », ajoute la chercheuse. « Je n’ai pas envie de partager les mêmes publications que ma mère, et je ne veux surtout pas qu’elle voie ce que je poste ou like tous les jours », explique Inès, une collégienne parisienne âgée de 15 ans. « Même mon grand-père a un compte. Facebook, ça n’est plus de notre âge ! », ajoute sa camarade Sarah, qui elle a complètement délaissé le réseau social il y a déjà plus d’un an.

« Les jeunes n’ont pas déserté la plateforme, ils l’utilisent juste différemment », estime Facebook

Chez Facebook France, on se refuse à faire un tel constat. « Les jeunes n’ont pas déserté la plateforme. Ce que l’on constate, c’est que toutes les tranches d’âge utilisent Facebook. Et les jeunes sont très habiles, ils savent jongler entre toutes les applications existantes. Ils n’ont pas abandonné pas le réseau social, ils l’utilisent juste différemment », explique Michelle Gilbert, directrice de la communication de Facebook France.

« Même s’ils n’y vont plus, Facebook reste un cadre de référence pour les jeunes. Ils n’y publient plus grand-chose, mais le réseau social reste pour eux un modèle. Ils sont nés avec, la plateforme fait comme partie des meubles ! Et puis ils se servent encore beaucoup de Messenger, qui reste quand même une référence en matière de messagerie », explique l’enseignante-chercheuse, spécialiste des pratiques numériques chez les jeunes.

« Facebook se prépare à la stagnation voire à la régression »

Pour l’instant, Facebook n’a pas encore de raison de trop s’inquiéter, car les défections chez les jeunes sont quasiment compensées par l’arrivée d’utilisateurs plus âgés. « On observe des effets de vases communicants au niveau générationnel. L’accélération de l’adoption des seniors laisse encore une petite marge de manœuvre de progression », constate Olivier Glassey, sociologue spécialiste des usages du numérique. Selon lui, « Facebook prépare les marchés de l’Amérique du Nord et de l’Europe à la stagnation voire à la régression. Ils ont même évoqué la possibilité à l’avenir de ne plus donner de chiffres distincts », ajoute le sociologue.

La firme de Mark Zuckerberg, qui parvient tout de même à capter la cible des ados via Instagram ou WhatsApp (et ainsi à l’exposer à l’affichage publicitaire), reste très consciente du danger. « L’équipe jeunesse s’est restructurée pour travailler sur certaines priorités », a fait savoir il y a quelques mois la firme dans un communiqué. La plateforme tente par tous les moyens de retenir les adolescents et les jeunes adultes en se renforçant notamment dans le domaine de la vidéo, et en produisant des contenus à leur intention. Le réseau social a même lancé cet été un Summer camp (camp d’été numérique), une opération séduction pour les ados, en plein cœur de Paris. La plateforme propose aussi depuis peu la diffusion de parties de jeux vidéo ou encore une option pour chanter en play-back. Autant de nouvelles fonctionnalités qui font régulièrement l’objet d’accusation de plagiat de la part de  son principal concurrent Snapchat