Instagram: La fin de l'ère du «like» va-t-elle réduire la dépendance des utilisateurs?

RESEAUX SOCIAUX Le réseau social, très populaire chez les jeunes, a commencé à masquer les « likes » sur sa plateforme dans six pays, avant peut-être une généralisation mondiale

Hakima Bounemoura

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Instagram, très populaire chez les jeunes, a commencé jeudi à masquer les "likes" sur sa plateforme dans six pays.
Instagram, très populaire chez les jeunes, a commencé jeudi à masquer les "likes" sur sa plateforme dans six pays. — CHANDAN KHANNA / AFP
  • Instagram, très populaire chez les jeunes, a commencé jeudi à masquer les « likes » sur sa plateforme dans six pays.
  • Le réseau social affiche ainsi clairement sa volonté de casser la pression du « pouce levé » pour préserver la santé mentale des utilisateurs.
  • « Le like crée une forme particulière d’addiction. L’utilisateur est sans cesse sollicité à donner son avis », confirme le sociologue Eric Letonturier.
  • « Instagram supprime le fait de le rendre visible, mais le «like» ne disparaît pas, il est indispensable dans l’algorithme », explique Jérémie Mani, PDG de Netino.

C’est une petite révolution qui est en train de se jouer sur les réseaux sociaux… Instagram, très populaire chez les jeunes, a commencé jeudi à masquer les « likes » sur sa plateforme dans six pays. Les utilisateurs du réseau social, propriété du géant américain Facebook, ne pourront plus voir combien de « j’aime » reçoit chaque publication. Ils pourront cependant toujours voir le nombre de « likes » sur leurs propres posts, mais en cliquant sur une page différente.

Le réseau social de partage de photos et vidéos avait déjà lancé un premier essai similaire au Canada en mai. Le nouveau test, en cours de déploiement, concerne aujourd’hui l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Irlande, l’Italie, le Japon et le Brésil, avant peut-être une généralisation mondiale… Pour certains, cette expérimentation signe le début de la fin de la dictature du « like ». La disparition annoncée de cette fonctionnalité va-t-elle avoir un impact sur le comportement des utilisateurs ? Le fait de masquer les « likes » va-t-il réduire les phénomènes d’addiction et de dépendance sur Instagram ?

« Casser la pression du like »

Avec cette expérimentation, Instagram affiche clairement sa volonté de casser la pression du « pouce levé ». « Nous faisons cette expérience parce que nous souhaitons que nos utilisateurs se concentrent sur les photos et les vidéos partagées, pas sur le nombre de "j’aime" qu’ils recueillent, a déclaré un porte-parole du réseau social. Nous ne voulons pas qu’Instagram donne l’impression d’être dans une compétition ».

Masquer les likes, « c’est plutôt une bonne prise de conscience de la part d’Instagram, explique à 20 Minutes Eric Letonturier, sociologue et maître de conférences à l’université Paris Descartes Sorbonne, spécialiste des réseaux sociaux. Les likes créent une forme particulière d’addiction. L’utilisateur est sans cesse sollicité à donner son avis, qu’il soit positif ou négatif. En supprimant l’affichage de cette fonctionnalité, les échanges vont revenir dans la sphère du privé. C’est un peu un retour à l’intime, à la confidentialité ».

Des échanges « plus sains » pour préserver « la santé mentale » des ados

L’impact des réseaux sociaux sur leurs utilisateurs a fait l’objet de plusieurs études critiques ces dernières années. L’une, menée par la Royal Society for Public Health en 2017, a classé Instagram comme le pire réseau pour la santé mentale des jeunes au Royaume-Uni. Une autre, conduite en 2018 aux Etats-Unis par le Pew Research Center, a montré que 72 % des adolescents du pays utilisaient Instagram et que près de 40 % d’entre eux se sentaient obligés de ne partager que les contenus ayant rassemblé beaucoup de « likes » ou de commentaires.

« La fin de la dictature du like, c’est aussi le début de la fin du jugement du tout sur tout. Et le début de la fin de la concurrence des égaux. L’individu ne sera plus défini par rapport à sa visibilité, et toute la surenchère autour du nombre de like va probablement disparaître, ajoute le sociologue. Le fait de masquer les likes va assainir les échanges, qui seront plus sincères, plus réfléchis. C’est un premier pas, mais qui va dans le bon sens, dans le but de préserver la santé mentale des utilisateurs ».

C’est d’ailleurs l’un des arguments avancés par les responsables de la plateforme. « Nous souhaitons qu’Instagram soit un lieu où les gens se sentent à l’aise pour s’exprimer », a confirmé dans un communiqué Mia Garlick, l’une responsable de Facebook pour l’Australie et la Nouvelle-Zélande. « Nous voulons que les gens s’inquiètent un peu moins du nombre de personnes qui apprécient Instagram et qu’ils passent un peu plus de temps à communiquer avec les gens qu’ils aiment », a également expliqué en mai dernier Adam Mosseri, le patron de la plateforme.

Une responsabilisation des réseaux sociaux ?

L’annonce de cette expérimentation intervient également dans un contexte bien particulier, celui de la régulation des grandes plateformes. « La fin de la toute-puissance du like est l’un des outils de cette auto-régulation. Cela va dans le sens d’une moralisation, d’une responsabilisation des réseaux sociaux », précise Eric Letonturier.

Et ce phénomène ne touche pas qu’Instagram. « Il y a une vraie réflexion chez les acteurs majeurs. Chez Twitter, Jack Dorsey a déclaré il y a peu que s’il devait refaire son réseau social, il n’afficherait pas le nombre d’abonnés et le nombre de partages », a expliqué au Parisien Jérémie Mani, PDG de Netino, une entreprise de contenus pour les réseaux sociaux.

Mais attention, le « like » ne disparaît pas pour autant. « Instagram supprime le fait de le rendre visible aux autres, mais il est indispensable dans l’algorithme. Beaucoup de contenus que vous voyez sont personnalisés en fonction des likes que vous faites », rappelle Jérémie Mani. « Le "j’aime" continuera à exister, mais de manière plus restreinte, sans notion de viralité. Il sera alors un véritable outil de communication, et plus un effet de mode », ajoute le sociologue, qui ne peut s’empêcher de s’interroger sur les réelles ambitions de la plateforme. « N’y aurait-il pas derrière cette expérimentation la volonté de mettre en place une nouvelle fonctionnalité ? Un nouvel outil plus perfectionné pour une meilleure interaction entre les utilisateurs ? » A suivre…